HISTORICAL MEDICAL
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La médecine publique tend tous les jours davantage à prendre la place qu'elle mérite d'occuper chez les nations éclairées. Étape par étape, elle s'avance lentement mais sûrement sur la voie que lui ont frayée avec un infatigable dévouement les hommes qui se sont consacrés à l’étude des sciences sanitaires. Après avoir franchi les obstacles sans nombre qu'élèvent au-devant de tout progres la routine et l'ignorance, elle semble sur le point d’être définitivement classée au rang qui lui revient parmi les connaissances les plus utiles à l'homme.
Ce n’est pas seulement à naître que cette science a rencontre des obstacles ; elle en a trouvé encore de plus difficiles peut-être pour passer de la théorie à la pratique. Inconnue du plus grand nombre, ne faisant l’objet d'aucun enseignement particulier, privée par conséquent de l'appui de l’opinion publique indispensable au succès de toute innovation, et
Méd. publ. en Angleterre. 1
de plus entravée par des errements séculaires, il fallut bien des efforts pour la tirer de son obscurité et lui ménager dans le parlement un accueil favorable.
En Angleterre toutes les lois sanitaires ont subi les mêmes phases avant d’être adoptées.
En général leurs dispositions ont commencé par séduire une municipalité isolée, qui, poussée par l’impérieuse nécessité de satisfaire à des exigences locales, s’est décidée à insérer dans une ordonnance quelconque une preseriplion spéciale touchant à une question d'hygiène. Peu à peu les communes voisines, voyant que ces mesures réussissaient, les ont adoptées à leur tour, fournissant à l’expérience un champ toujours de plus en plus vaste. Dans ces conditions, l'État ne pouvait manquer de s’en emparer et d’ordonner dans l'intérêt général l’observation de pratiques déjà mises à l'épreuve avec succès sur divers points du territoire.
Nous pourrions citer néanmoins bien des exceptions où l'initiative est venue de l'État. En Angleterre, d’ailleurs, cette initiative en matière d'hygiène est non seulement acceptée, mais considérée comme un devoir qui incombe aux pouvoirs publics. Le nom même par lequel on y désigne la médecine publique (State medecine), médecine d'État, prouvetoute l’importance qu'on y accorde à l'influence administrative. C’est à l'État que s'adresse l’hygiéniste dans ses justes revendications, c'est à lui qu’il soumet ses doléan-
s : bref,ilest un « véritable conseiller de l'État ». selon l'expression dont s’est servi le D' Simon à l’ou-
verture de la session du dernier Congres International de médecine.
Il semble rationnel, en effet, de donner suite aux projets d’un petit nombre de spécialistes prévoyants, plutôt que d'attendre un mouvement d'opinion toujours lent à se produire et qui ne se prononce le plus souvent que lorsque le mal est fait.
Quoi qu'il en soit, l'indépendance dont jouissent les municipalités élues ne laissa pas que de créer parfois au Gouvernement une situation très délicate, obligé qu'il était de prendre en considération des droits dont celles-ci sont si jalouses. Aussi les lois tiennent-elles toujours largement compte de cette espèce d'autonomie. Aucune de celles qui visent les mesures sanitaires n'a été revètue du caractère de l'obligation. Le pouvoir local, mandataire de la majorité des contribuables, peut les adopter ou les rejeter à son gré. Il est bien entendu que dans certains cas, lorsque l'intérêt général l'exige, 1l se trouve une autorité supérieure pour aviser (1). Mais dans la pratique
“ordinaire, l'État n’impose aucune contrainte.
Habituellementsur une demande signée de vingt propriétaires ou habitants des districts qui payent la taxe spéciale des indigents, l’autorité convoque tous les imposés pour les consulter sur l’opportunité d'appliquer telle ou telle loi promulguée par le
(1) En présence d’une épidémie, ou de toute autre circonstance grave, le Local Government Board prend des arrêtés qui restent en vigueur pendant six mois au plus ; mais ils sont renouvelables (AP ri MietCo HG, 545"
œouvernement local : la décision est prise à la majorité des suffrages exprimés.
Ces coutumes peuvent paraître bizarres à des Français ; ils trouveront qu'une loi doit être considérée comme étant bonne ou inutile : dans le premier cas tous ont le devoir de s’v conformer, dans le second il faut l’abroger.
Eu égard aux mœurs nationales de l'Angleterre, ce qui s’y passe est parfaitement justifié. L'opinion publique joue un rôle souverain. Elle se pose partout en suprême arbitre et ainsi se réalise ce que les Anglais appellent si bien le se/f government.
Tout en respectant l'indépendance des municipalités, l'État a voulu cependant que s'il leur plaisait d'adopter des mesures sanitaires, celles-ci fussent partout identiques, et il a dressé sur ce point une sorte de programme obligatoire. Ce procédé n'est d’ailleurs que la réédition d’une coutume romaine.
Il ne faut pas oublier que les progrès sociaux ne se décrètent pas et que l’avancement de la médecine publique est intimement lié au degré de civilisation et de lumière auquel un pays est arrivé (1).
(1) « L'hygiène publique est une science tout à fait moderne ; et cela se comprend du reste si l'on songe que c’est une science d’application et que, tributaire de toutes les sciences, tirant ses ressources de la physiologie, de la pathologie, de la chimie, de la physique, de l’art de l'architecte et de l'ingénieur, se chargeant d'appliquer les plus récentes découvertes à la protection de la vie humaine, à l'amélioration de la santé générale, elle ne pouvait remplir efficacement ce rôle qu'à une époque où toutes les sciences ont acquis le degré de certitude relative qu'elles possèdent aujourd’hui. » D: H. Napias, Manuel d'hygiène industrielle. Paris, Masson, 1882.
Le système anglais se justifie done par les nécessités mêmes de l’objet auquel il s'applique. Si les ordonnances de police avaient précédé au lieu de suivre le progrès des mœurs, elles eussent peut-être manqué leur but, car la force est un moyen défectueux quand il s'agit d'obligations qui, pour être efficaces, ont besoin d'être volontairement acceptées par tous et dont chacun doit s'acquitter scrupuleusement.
La moindre infraction aux préceptes de l'hygiène suffit parfois pour engendrer des maux considérables. En remontant à l’origine d’épidémies meurtrières on a pusouvent constater qu'elles procédaient de causes accidentelles ou permanentes dont le public n'avait pas conscience et qui par conséquent échappaient à l’action et au contrôle de toute autorité compétente.
Sans douteil faut des lois sanctionnées par despénalités sérieuses; mais ce qu'il faut aussi c’est, grâce aux connaissances spéciales largement distribuées, une soumission volontaire à des mesures dont on aura reconnu l’incontestable utilité.
En accordant à l'enseignement de l'hygiène publique une place dans les écoles, on a hautement signifié que parmi les devoirs imposés par la vie en commun, celui qui défend de compromettre par ignorance la santé, partant la vie d'autrui, n’est pas le moins impératif.
C'est ainsi que l'instruction répandue avec profusion obtient de l'effort spontané, de la volonté désintéressée, une œuvre que n’impose aucune prescription légale.
En France, l'opinion publique commence également à se préoccuper des problèmes sanitaires. La presse la tient au courant des faits qui s’y rapportent; par elle certaines innovations ont gagné de suite la faveur universelle.
On l’a vu à l’occasion de la création du Laboratoire municipal de Paris, qui, en quelques mois, est devenu pour ainsi dire populaire. Les questions des eaux, du travail des enfants dans les manufactures, des émanations insalubres provenant d'usines situées aux environs de Paris, de l’étiologie de la fièvre typhoïde et des autres affections épidémiques, caphivent à un haut degré l’attention de milliers de lecteurs.
Peu de sujets, en effet, touchent à des intérèts plus variés et plus dignes de sollicitude. « La santé de louvrier, a dit lord Beaconsfield, est un problème social qui doit primer tous les autres. » M. de Frevcinet, dans son Zraité d'Assainissement industriel, prétend qu'actuellement « la plupart des industries sont insalubres. »
Ces deux opinions expliquent les efforts dépensés de nos jours à la recherche des mesures qui peuvent exercer une action favorable sur le bien-être et la santé des populations.
C'est en raison du vif intérêt que présentent ces questions qu'il nous a paru utile d'exposer l’état actuel de la médecine publique dans un pays où elle est depuis longues années pratiquement organisée et particulièrement développée. Il nous a
semblé que cette organisation méritait d’être mieux connue dans son ensemble et dans ses curieux détails.
Ce qui se fait à l'étranger constitue une sorte d’expérimentation qu'il convient de mettre à profit. En tenant compte des coutumes, du caractère, du génie particulier des nations, on arrive à se faire une idée plus nette de la facon dont on doit procéder chez soi, et à éviter les erreurs dans lesquelles nos prédécesseurs ont pu tomber.
Loin de vouloir proposer une imitation servile, notre désir est uniquement d'ajouter un document de plus à ceux qui ont été dejà réunis en prévision de la réorganisation de la médecine publique en France.
Tel est l'esprit dans lequel nous apporterons modestement notre pierre pour aider à la construction de l'édifice, heureux si l'exemple de la mère patrie peut être utile à notre patrie d'adoption, au service de laquelle nous considérons comme un privilège de pouvoir consacrer nos faibles efforts.
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