‹ La médicine, histoire et doctrinesChapitre 102 sur 109 · V. — EXTRAITS DE LA CORRESPONDANCE DE LA PRINCESSE PALATINE · texte numérisé non relu

V. — EXTRAITS DE LA CORRESPONDANCE DE LA PRINCESSE PALATINE

SIR LA MÉDECINE ET LES MEDECINS AU TEMPS DE LOUIS XIV. Voyez page 206.

Voici quelques curieux détails fournis par la Princesse Palatine, sur la maladie et la mort du petit Dauphin et du duc de Berry :

(( Je ne doute pas que vous ne soyez vous-même épouvantée en apprenant comment le malheurcontinue à nous frapper ici. Les docteurs ont commis encore une fois la même faute qu'avec madame la Dauphine; car le petit Dauphin étant tout rouge de la rougeole et en transpiration, ils l'ont saigné, lui ont ensuite donné de l'émétique et le pauvre enfant en est mort pendant l'opération. Voici qui prouve bien que ce sont les docteurs qui l'ont tué : son petit frère a précisément la môme maladie, les neuf docteurs étant occupés avec l'aîné, la bonne du plus jeune s'est enfermée avec son prince et lui a donné un peu de vin et de biscuit. Hier comme l'enfant avait fort la fièvre, les docleurs ont voulu aussi le saigner ; mais M. de Ventadour et la sous-gouvernante du prince, madame de Villefort, s'y sont énergiquement opposés; ils n'ont absolument pas voulu le permettre, et se sont contentés de tenir l'enfant bien chaudement. Celui-ci, grâce à Dieu, est sauvé à la honte des docteurs, mais il serait certainement mort si on les eût laissés faire {Lettres delà Princesse Palat., mars 1712). — « Les docteurs, ajoute plus loin la princesse (mars 1712), reconnaissent bien que M. le Dauphin et madame la Dauphine ont été mal traités, puisqu'ils avouent n'avoir pas connu la maladie. »

« Nous avons ici notre duc de Berry dangereusement malade. Dans la nuit de dimanche au lundi malin à quatre heures, il eut un accès de] fièvre avec frissons ;

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il cacha la choso, se leva, s'habilla et ne voulut aller trouver le médecin du roi, mais le frisson l'ayant pris de nouveau, il ne put plus le cacher, et comme il avait un violent mal de lôte il dut se mettre au lit. La fièvre a toujours été en augmentant accompagnée de forts vomissements. D'abord il rendit une matière toute verte, et ensuite noire comme du charbon. Mais hier en examinant les matières noires, on aperçut que c'était du sang caillé. Il en rendait par le haut et par le bas. Les docteurs étaient trèscontents (!) et ils croyaient M. le duc de Berry hors de danger, parce qu'ils espéraient arrêter le sang. Nous alklmes tous à Versailles pour nous réjouir avec madame de Berry de ce que son mari était hors de danger; mais cette nuit il lui a pris un vomissement si alfreux qu'il ne peut plus rien garder dans le corps, il est donc très-dangereusement malade bien qu'il n'ait presque plus de fièvre et que les redoublements aient cessé. On vient à l'instant même de le saigner pour la cinquième fois; je suis persuadée que la forte dose d'émétique qu'on lui a donnée est cause de son mal; car on lui en a fait prendre neuf grains; cela peut bien avoir rompu une veine. D'autres disent i qu'il y a huit jours, étant à la chasse, il a voulu faire un effort pour retenir son cheval qui avait fortement butté, et qu'il s'est rompu une veine, qu'il s'est aussitôt trou\é mal, mais qu'il a caché cet accident. Vendredi il a eu la diarrhée (lisez flux de sang), il était abattu et sans appétit; dimanche soir il a commencé à vomir. Je sors de sa chambre à l'instant ; on vient de le saigner pour la huitième fois; il est affreusement défait; il a mangé une pleine assiette de gelée que, sauf votre respect, il n'a pas rendue. Il a très-peu de fièvre, mais tout ce sang caillé me fait trembler, et je crains bien que cela ne tourne mal. Ce serait affreux! Dieu veuille nous assister, car nous en avons grand besoin !

« Je ne prévoyais, hélas ! que trop juste lorsque je vous

1. Je crois que ces aulres ont raison contre la supposition peu diari table de la priiifcssc.

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disais jeudi dernier que M. le duc de Berry n'en reviendrait pas. Le maltieureux prince a expiri^ en effet vendredi dernier à quatre heures du matin. Il parlait encore trois quarts d'heure avant d'expirer; et il est mort avec une grande fermeté. Il a seulement regretté d'être lui-même la cause de sa mort, et s'est plaint de ne pouvoir pas même voir sa femme avant de mourir (Le</res des 3 et 6 mai 1713). » « Un peu avant sa mort, le pauvre duc de Berry a avoué que c'était lui-même qui en était cause, car le jeudi précédent, c'est-à-dire huit jours auparavant, il chassait au bois dont une petite pluie avait rendu le terrain humide, son cheval glissa des pieds de devant. Il le retint avec force, et le cheval se releva si brusquement que le pommeau de la selle atteignit le duc de Berry entre la poitrine et l'estomac. il ressentit sur le coup une violente douleur, mais il ne dit rien. Le même soir il fit du sang et défendit à son valet de chambre d'en parler. Il pensait avoir la dyssenterie et ne voulut rien en dire de peur qu'on ne lui fît avalef un tas de remèdes. Il espérait que cela se passerait tout seul. Vendredi il commença à se sentir mal à l'aise, mais il dit que ce n'était qu'un peu de diarrhée, et le samedi il alla à la chasse.

« Ce môme jour, un paysan, qui avait vu le coup que le prince avait reçu, demanda à un des gens du roi : Comment se porte M. le duc de Berry? — Fort bien, lui répondit l'autre, car il court le loup aujourd'hui. — Si cela est qu'il seportebien, ditle paysan, ilfaut que les princes aient les os plus durs que nousaultres paissants, car je luy vis recevoir un coup jeudy à la chasse en relevant son cheval dont trois paissants en seroienl crevés. »

« S'il eût dit un seul mot de cela on ne lui aurait pas donné d'émétique ; mais il sait lui-même qu'il rend du sang caillé et il prend de l'émétique. Cela prouve bien que quanf^ un malheur doit arriver, tout y concourt. Sa maladie avait toute l'apparence d'une fièvre vénéneuse : saignement du nez, somnolence, vomissements accompagnés d'une fièvre épouvantable qui l'a pris lundi à quatre heures du

matin. Il voulait encore ce jour-là aller à la chasse. M. Fagon, qui est venu nie voir tout à l'heure, m'a dit que du moment où le duc de Bercy avait rendu ces caillots de sang noir, il n'y avait plus de remède, car il y avait déjà de la gangrène dans le corps i. Mesdames qui ont vu le pauvre prince huit heures avant sa mort, disent qu'il ('lait si affreusement changé que personne n'aurait été capable de le reconnaître. Je ne l'ai pas vu, je suis bien assez affligée {Lettre du 6 mai 1714. »

Si l'on voulait prendre la peine de feuilleter les volumineux Mpmoires de Hérouard, premier médecin de Louis XIII, on trouverait bien d'autres preuves du savoir des médecins d'alors et du rôle qu'ils jouaient au dix-septième siècle, qui est l'un des plus tristes que la médecine puisse compter dans ses annales.

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