LA MÉDECINE DANS LES POETES LATINS
KTAï [>E LA ME ULCI\t: A ROME SOLS LA KKi'L BLiyUE.
M. Ménière', lieiireusement doué par Li nature, bien servi par la fortune, partage son temps avec un égal amour entre la pratique de son art et la cullui'e des lettres. Il sait qu'Apollon est le dieu de la poésie en même temps que le dieu de la médecine ; il a lu Hippocrate et Galien ; il relit maintenant Horace et Yir-
1. Éludes médicales sur les poêles latins, par M. P. Ménière. Pari>, liiez Genner-Ijaillière, ISfiS, iu-8. — M. Ménière a succomlié, il y a deux ans,auxaUeintes d'une maladie aiguè, lai.ssan commet lestament liUéraire desÉlndcs sur la médecine d'après les Lettres de madame de Séviijné, en cours de publicalion dans la Gazette médicale. Peu de temps avant sa morl , il avait publié un volume Tort curieux, irdilulé : Cicéron médecin, Paris, 18G1, chez Gcrmer-liaillière, in-i:;;.
gilc. D'abord il n'y cherchait que son plaisir et son délassement ; puis, chemin faisant, voyant la médecine et les médecins figurer très-souvent dans les productions de la muse antique, l'idée lui est venue de rassembler ces passages médicaux , de les rapprocher les uns des autres, de les interpréter et d'en former un volume écrit au courant d'une plume facile , et tout parsemé dé ce sel gaulois que Guy- Patin n'eût pas désavoué. C'est un livre d'amateur, destiné aux gens du monde : du moins noire confrère le présente comme tel ; mais en l'étudiant on s'aperçoit que le vrai savoir n'en est pas plus absent que le bon goût, et, pour ma part, il m'a fort instruit. L'histoire de la médecine trouve à glaner dans ce volume des renseignements d'autant plus précieux que pour d'assez longues périodes, aussi bien chez les Romains que chez les Grecs, les auteurs non médicaux, eL particulièrement les poètes, sont les seuls témoins qui nous restent des progrès de la médecine, témoins incomplets, parfois même infidèles, mais qu'il ne faut point négliger si on veut l'^nouer la chaîne des temps, ou retrouver dans la médecine populaire les traces à demi effacées de la médecine scientifique.
Nos études se rapportent plus particulièrement à dix-huit poètes : Ennius, Lucilius, Plante, Térence, Lucrèce, Yirgile, Plorace, Catulle, Tibulle, Properce, Gallus, Publius Syrus, Ovide, Sénèque le tragique, Lucain, Perse, Juvénal, enfin Martial. Eh bien! parmi ces auteurs d'époque, de talent et de genres si divers, quels sont ceux qui fournissent le plus de renseignements à l'histoire de la médecine, et (|iiels sont ceux aussi qui
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réclament le plus impérieusement certaines connaissances spéciales pour être bien compris? La réponse est prévue : ce sont d'abord les comiques et les satiriques qui nous initient, les uns à tous les secrets de la vie domestique, les autres à toutes les misères physiques et morales. Les plus anciens sont les meilleurs, paiTe qu'ils ont moins de réticence et de réserve, cl qu'ils peignent mieux la réalité de la vie ordinaire -, puis viennent ces poètes légers comme Horace et Martial, qui, touchant à tous les sujets, à toutes les classes de la société, rencontrent nécessairement la médecine et les médecins. Les comédies, les satires^ les épigrammes sont autant de tableaux de genre, fruits d'une imagination vagabonde, d'un espril observateur, pénétrant, indiscret. Mais n'allez pas chercher vos renseignements dans les poëmes épiques, dans ces vastes compositions où les dieux vivent parmi les hommes, où les hommes sont plus grands que nature. En de telles œuvres, il n'y a presque point de place pour la maladie , sinon pour des pestes qui, semant impitoyablement la mort à travers les populations et les armées, résistent à Jupiter aussi bien qu'à Hippocrate. La chirurgie même n'a guère à intervenir; les dieux se chargent ordinairement de guérir ou de ressusciter les blessés. Il faut noter seulement que n.os poètes connaissaient assez bien les bons endroits ; c'est presque toujours vers les sources de la vie et du sang que sont dirigés les coups de lance ou d'épée. N'oublions pas toutefois que le vieil Homère est encore, pour cette anatomie de la mort, le maître d'Ennius, de Virgile, de Lucain ou de Silius Italiens.
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Cinquante pages cVéludes médicales sur Iloracfi, plus de quarante sur Plautc, cl des pages assez bien remplies, c'est un pliénomène qui demande (pjelque explication; il doil même surprendre nos humanistes. Corneille, Racine, Ijoilcau, La Fontaine,. T. -B.lîousseau, Voltaire, Molière lui-même, à part ses Ilots d'épigrammes contre les desservants du temple d'Esculapc, et tous nos poëtes actuels réunis, n'olTriraient pas, je le crains, un aussi vaste champ ^'études médicales (pK; deux ou trois seulement des poëtes de Fancienne lîonie. Dans l'antiquité, la médecine et les sciences en général, moins compliquées et moins étendues qu'aujourd'hui, il faut bien le reconnaître, étaient beaucoup plus mêlées que de notre temps à la vie ordinaire. Cela est si vrai qu'un érudit du dix:-septième siècle, Beverwyk [Beverov ictus), a pu composer tout un traité de médecine, d'hygiène, d'anatomie , de physiologie et de thérapeutique, à l'aide d'emprunts faits à peu près exclusivement aux auteurs non médicaux. Ce livre d'or [libeUus vere aureus, comme on disait autrefois), qui ne comprend pas moins de 400 pages très-serrées, a été imprime avec une grande élégance à Leyde en 1637 par les Elzevier ; il a pour titre : Idea mcdicinœ veterum. Je le recommande à nos jeunes médecins ; je le recommande aussi à quelque libraire jaloux de faire revivre, en le complétant, un ouvrage précieiix et devenu rare. Mais si je veux tenter MM. J.-B. Baillière, ces éditeurs désintéressés d'IIippocrate, deGalien, d'Oribasc, ils ne manqueront pas de me répondre que Beverovicius est trop littéraire; et si je lâche d'exercer quelque séduction sur M. Didol,
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l'éditeur non moins généreux de la liibllotlœcaf/ni'ra, il trouvera le livre trop médical. Oue faire quand on est ainsi placé, comme dit Piaule, « entre le caillou et le couleau dti sacrifice? »
.... Inter sacrum saxumque?
Lire pour son plaisir \' Idca mcdicinœ, la conserver soigneusement dans sa bibliothèque et continuer à rechercher comment il se fait que les auteurs anciens méritent tant de considération de la part des médecins. En Grèce, la philosophie et la science ont eu le même berceau et sont sœurs jumelles : les premiers philosophes de la Grande-Grèce et de la Sicile chantaient dans leurs épopée» cosmiques l'homme et la nature. Dès l'origine des écoles, les productions du génie hellénique sont empreintes de connaissances anatomicjues, physiologiques et médicales ; dès l'origine aussi l'éducation littéraire est encyclopédique; et au plus haut point de cette culture intellectuelle nous trouvons Platon aussi savant que philosophe, et Arislole aussi lettré que savant. — Puis Hippocrate vint jeter un tel éclat sur la médecine qu'elle s'éleva immédiatement au rang d'une science positive et indépendante, d'un art libéral et soumis à des règles précises. Elle intervint constamment dans l'éducation physique, dans presque lous les rapports sociaux et jusque dans l'économie politique ; elle eut ses écolof, ses systèmes. Les médecins se mêlaient si acîivcmeni au mouvemei# littéraire, que certaines sectes furent, au rapport de Pline, abandonnées par les simples pra-
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liciens comme élanl trop lettrées î II était donc juste que les poètes et les prosateurs, usant de courtoisie, ne restassent pas tout à fait étrangers à la médecine. A Rome, ce fut par des motifs bien différents ou, pour mieux dire, entièrement opposés que la médecine et les médecins se trouvèrent mêlés ù presque toutes les œuvres littéraires. Il semble, d'après les affii-mations réitérées de Pline, que Rome, «comme tant d'autres milliers de peuples, » vécut assez longtemps sans médecins, mais non pas sans médecine ; — sans médecins, si l'on entend par ce mot des bommes préparés à l'exercice de l'art par des études spéciales et formant une classe distincte ; — nun pas sans médecine, si l'on décore de ce nom une série de recettes plus ou moins superstitieuses, venuÈs on ne sait d'où, et transmises par la voix populaire. De cet état de cboses sur la durée duquel nous allons revenir , il résulte (|u'un certain nombre de connaissances empiriques se répandirent dans les familles, que les noms des maladies, des remèdes et des parties du corps s'introduisirent dans la langue commune et plus tard dans celle des écrivains, de ceux surtout qui recbercbaient les suffrages de la foule ' . Ajoutez à cela que même avant TEmpire et quand la médecine grecque eut pris droit (le domicile dans Rome, cbaque famille avait un et quelquefois plusieurs médecins attachés spécialement ;i son service en qualité d'esclaves.
1 . Les poètes latins avaient aussi trouvé cliez leurs maîtres, les Grecs, un langage technique très-arrêté et de n4|ibreuses allusions aux mœurs et aux pratiques médicales dont ils ne manquèrent pas de profiler dans leurs propres ouvrages.