I. TihuUe, I, :J
■J. Eh<i., II, 4. 11.
l'iilirniilion mentale. C'est, croyez-le bien, non pas une réhahililalion que notre confrère propose à riiisloire, mais simplement une explication physiologique qu'il a consignée dans ses notes de clinique poétique.
« Caton! pourquoi entres-tu dans mon théâtre avec ce froid sourire? n'y serais-tu donc venu que pour en sortir à l'instant? » C'est ainsi que Martial ose aborder le grave censeur, je veux dire le public vertueux. En vérité,' quelle délicatesse malavisée et quelle pruderie ridicule de ne pas faire ses délices des productions de la muse du poëte de Bilbilis, connu dans tout le monde,
Toto noius in orbe Martialis, Argutis epigrammaton libellis.
Et le moyen de résister aux arguments de Martial? Il faudrait avoir une grande affectation de sévérité {ambitiose tristis), ou avoir bien mauvaise opinion de soi-même pour s'arrêter au titre ou à la première page du livre, pour ne pas aimer à rire des ridicules et des vices des autres. Le livre est si petit [me manus una capit), et il contient tant de bonnes plaisanteries! Il n'attaque que les vices et ménage les personnes (les personnes influentes, cela va sans dire); il se trouve dans toutes les bibliothèques [teritur noster utique liber)\ les censeurs peuvent bien permettre quelques jeux innocents. Il est vrai, Martial n'écrit pas des vers quelle maître puisse lire à ses écoliers, mais Domitien les savoure ; enfin, si sa Muse est un peu légère, du moins sa vie est honnête.
Lasciva est nobis pagina, vita proba.
Caton n'est point de cet avis; il se détourne, passe
sous LA fiÉPUBUODE. o5
outre sans répondre et laisse tomber l'adresse que Martial venait de lui glisser dans la main; mais le médecin a des privilèges et des grâces d'état. M. Ménière est médecin, il se livre à des études médicales sur lespoëtes, il rencontre Martial; pour lui, c'est tout simplement un poëte spécialiste; aussitôt il lie conversation, ne manque pas ensuite de se rendre chez le libraire Secuntjus, près du temple de la Paix, je veux dire chez M. Panckoucke ou chez M. Hachette, dans le quartier latin; se fournit de textes, de traductions et de commentaires, et, sans plus d'embarras qu'un professeur de clinique, il discute en très-bons termes chaque observation, ou, si vous aimez mieux, chaque épigramme (et le nombre en est grand) qui peut offrir quelque intérêt médical ou chirurgical. Il pense sur Martial tout ce que les moralistes en pensent, et il en dit tout ce qu'en disent les hommes d'un goût délicat ; mais au lit du malade le médecin n'est pas tenu de faire de la morale, et les dégoûts lui sont interdits. Tout ce qu'on lui demande, c'est de remplir simplement et honnêtement sa mission. C'est ce qu'a fait notre confrère dans le seizième chapitre de son ouvrage, et cela sans garder la moindre rancune contre un poëtê pour qui tous les médecins sont des assassins, et, qui pis est, des voleurs! Piaule se contentait, jouant sur le mot, de les appeler des mendiants (me)idicusmedicus) .
Comme je ne fais pas ici ollicc de médecin praticien, je n'ai pas les mêmes privilèges que M. Ménière; je ne puis le suivre en ses consultations, et, pour me dédommager, je veux lui faire une petite querelle : la
rifi IIK LA MÉHKCINE A KOMF,
Oo*" <^pi gramme (dans les édilions les plus récentes. la Oi*") du W" livre est dirigée contre un certain médecin appelé Hippocrale (par ironie, sans doute), qui prescrivait cà ses malades des potions fort amères, ei leur demandait, pour se ral'raîchir, un verre de quelque bonne liqueur :
Sardonica ' medicata dodit uiilii pocula virga: Osliomiiii<! ]\Iiilsuiii me ioj:at Hippocratos.
Qu'est-ce que cette liqueur? Du mulsum. dit Martial ; du vin do?/x, du vin nouveau^ traduit M. Ménière. Mais, dans tous les auteurs de la bonne latinité et dans notre Quicherat , mulsum signifie du vin miellé. Pline nous apprend que le meilleur est celui qui se prépare avec du vin vieux, attendu que le miel s'y incorpore très-facilement, ce qui n'a pas lieu pour le vin doux. C'était un breuvage fort renommé, trèsrecherché et d'un prix élevé. «Beaucoup, dit Pline, sont parvenus à une longue vieillesse en ne prenant pour toute nourriture que du pain dans du vin miellé. Pollion Romilius en offre un exemple célèbre. Il était plus que centenaire lorsque le divin Auguste, son hôte, Tui demanda comment il s'était maintenu dans une telle vigueur de corps et d'esprit. — Vin miellé au dedans; huile au dehors, répondit-il. D'après Yarron, l'ictère a été surnommé maladie royale^ parce qu'on le traite avec le vin miellé. »
On voit que le confrère aimait à se bien traiter, et on
1. Tel paraît êlre le texte le plus certain. La Sardaigne abonde en herbes aruères. Santnuicn, de quelques manuscrits, signifierait Vab- ■liiiihc (le SniutniH/c.
sous LA UEPlRLIQUi:. o7
comprend la colère du malade qui consent à lui donner du mulsum, mais avec de rellébore:
Dulce aliquis mu'nus pro munere poscit amaro? Accipiat, sed si potat in helleboro.
C'est toujours la vieille querelle du malade qui voudrait bien dîner et mettre son médecin à la diète. Laissons dire les mauvais plaisants et les malades. Les clients, quand ils se portent bien, ne se refusent ni les morceaux succulents ni les vins généreux. Pourquoi maigrir de l'embonpoint des autres? comme dit Horace :
învidus allerius macrescit rébus opimis,
M. Ménière termine les Études médicales avec Martial ; et moi aussi comme Martial, je puis dire : « Assez, ne va pas plus loin ; le lecteur se plaint et se lasse. »
Otie jam salis est, ohe lilielle!
JaQi leclor queriturque desiiiitque.
Est-ce à dire que je regrette le temps que je viens de passer avec M. Ménière et avec les poiUes latins? non certes^. Comment se défendre de 'parler un peu longuement d'un ouvrage où la médecine et les lettres se sont réunies pour donner sur les poètes latins un des commentaires les plus originaux et les plus instructifs qUi aient été faits depuis longtemps? car je laisse à une critique chagrine le soin de relever les erreurs de détail; l'ensemble me satisfait pleinement. La modestie du langage, la naïveté de l'érudition me charment, dans M. Ménière, alitant que mattachent la