VENTE A LA CRIÉE
Au fond d’une vaste cour du faubourg Poissonnière, on vendait à la criée le modeste mobilier de Joseph Roverin.
La longue maladie et la mort de sa jeune femme avaient été suivies pour lui d’une incapacité complète de travail; son crédit, ses ressources de toute nature, étant épuisés, il s’exécutait de bonne foi, sans qu’aucun procès ou jugement fût intervenu; ses créanciers eux-mêmes étaient touchés de sou sort. Il assistait h la vente, mais, en vérité, sans avoir notion de ce qui se passait autour de lui. Un bandeau vert sur les yeux, car il était menacé de perdre'la vue, pâle, immobile, dévoré par une lièvre lente, c’était pitié de le voir assis entre ses deux enfants vêtus de deuil, une petite fille de dix ans, un petit garçon de quatre; c’était pitié d’entendre les bonnes gens du quartier raisonner de ses infortunes.
Depuis plus (le quinze ans, Joseph Roverin liabitait la maison, et, par sa conduite exemplaire, il avait nuhitt' l’estimq pthiéraie.
« Ail ! quel malheur jiour lui d’avoir quitté son village ! dit le marchand charbouiiier, mieux au courant que jiersonne de sa vulgaire biographie. Il ne se serait pas ruiné la santé h travailler nuit et jour pour en venir où il en est I Au lieu d’être un jiauvre monsieur, il serait un riche paysan et partagerait l’aisance de son frère Gervais.
— Ge Gervais-là est donc un bien mauvais cœur! s’écria la fruitière l’une des bonnes langues du coin.
— Non ! non ! Bien au contraire ! repartit vivement le charbonnier; je gagerais qu’il ne sait rien de ce qui arrive ici.
— .\h ç:i ! hé !... pourquoi M. Roverin ne s’adresse-t-il point à lui au lieu de Vendre .ses meubles?
— D’abord, Gervais est aussi père de famille maintenant; et puis, M. Joseph étant l’ainé, a été- favorisé de tout temps par le père Roverin, qui le destinait à être prêtre ; mais ù vingt ans, il ne s’est pas senti de vocation, de manière qu’il est venu à Paris comme précepteur. Pendant que Gervais gardait les vaches, M. Joseph étudiait ù la ville; pendant que Gervais allait tout bonnement à l’école du bourg, M. Joseph apprenait le latin au petit séminaire. Le bouhomme Roverin a dépensé pour son éducation plus de trois mille francs écus, en maîtres et en livres de toutes sortes; et cet argent-là n’a jamais rien rapporté. Gervais, dans le même temps, était valet de ferme, il menait la charrue, il travaillait aux champs ; il avait bien droit d’hériter de la métairie. »
•Tout ce que disait le marchand de charbon était d’une rigoureu.se exactitude; mais il n’ajoutait pas que Joseph, reconnaissant des nombreux sacrifices de sa famille, avait noblement résolu de ne jamais recourir à elle, et, quel que fût son sort, de ne s’en plaindre jamais.
Tandis que la terre , comme une tendre nourrice , pro-
diguait ses bienfaits h Gervais le cultivateur, Joseph luttait avec courage sur l’ingrat pavé de Paris. Sa place de précepteur lui ayant fait défaut, il fut tour à tour, non sans de fréquents chômages, commis de magasin, maître d’études dans des pensionnats de troisième ordre, teneur de livres chez de petits commerçants et répétiteur de latin.
Tandis que Gervais se levait de bon matin, mais se couchait de bonne heure, humait à pleins poumons le grand air et mangeait de vaillant appétit la plus saine nourriture, travaillant des bras et vivant sans inquiétude, Joseph, non moins matinal, veillait chaque nuit, la plume à la main, pour tenir en ordre une indéchiffrable comptabilité; il respirait l’air vicié d’utie mansarde, brûlante en été, glaciale en hiver, manquait d’exercice, et, accablé de soucis, usait sa jeunesse en d’incessantes douleurs. Sa position s’améliora néanmoins; il put élever le prix de ses répétitions : il n’en eut que plus d’écoliers et n’en fut payé que plus régulièrement. D’un autre coté, l’établissement dont il tenait les livres k la lueur de sa lampe économique, ayant tout à coup pris une certaine extension , le patron doubla ses émokumenls. Grâce à son ordre méticuleux, Joseph se vit enfin à la tète de quelques épargnes.
N’oubliant pas que son éducation avait coûté bien plus cher que celle de Gervais, il se hâta de distraire une partie de son petit pécule pour envoyer des cadeaux à son frère, Ji sés jeunes neveux et h leurs sœurs, cadeaux qui furent les bien-venus, mais reçus un peu comme l’acquit d’une vieille dette. Joseph fit bien ; il connaissait à fond l’esprit des paysans, qui ne soupçonnent guère que leur existence est la plupart du temps, préférable à celle d’un monsieur en habit noir. Que de fois pourtant le pauvre latiniste avait répété en soupirant le vers fameux :
O O fortunatos nimium, sua si bona norint,
« Agricolas !»
Trop heureux s’ils savaient combien leur sort est doux ,
Les laboureurs!
On reçut bientôt au pays la bonne nouvelle que Joseph allait se marier.
Il épousait une excellente personne dont la condition ressemblait beaucoup .4 la sienne. Maîtresse de piano et voisine du jeune répétiteur, elle avait passé îi peu près par les mêmes phases que lui. Seulement, née Parisienne et ne connaissant que Paris, elle avait supporté les jours de crise avec une insouciante f,'aieté qui manquait au fils aîné du vieux Roverin. Elle aussi était parvenue h réaliser de légères économies. Dieu sait au prix de quels sacrifices.
Joseph l’aimait en silence depuis près de trois ans. Elle, pour sa part, avait remarqué la bonne tenue et la conduite rangée de son voisin.
Le mobilier que l’on vendait à la criée maintenant avait été leur acquisition commune à l’époque de leur mariage et de leur déménagement pour l’étage immédiatement inférieur aux deux mansardes. La noce, qui eut lieu un samedi, n’interrompit que pour vingt-quatre heures la tenue des livres, les répétitions de latin et les leçons de musique ; mais derunioii de ces diverses ressources résulta une aisance comparative.
M. et Mme Joseph Roverin vécurent sans dettes durant quelques années ; la naissance de la petite Clarisse, leur premier enfant, ne les obéra même pas, tant cet événement heureux avait été prévu avec sollicitude. Leur joie ne fut mélangée d’aucun embarras, et quiconque s’intéressait à eux put se réjouir de leur modeste part de bonheur.
C’est une banalité de dire qu’aucune position, qu’aucune fortune n’est à l’abri des revers ; mais, si toutes les existences humaines sont aléatoires, il en est de si fragiles qu’elles sont brisées par le premier souffle de l’adver.sité.
Clarisse, dont la naissance avait été accueillie avec tant d’espoir, la pauvre enfant, — à cette heure vêtue de deuil et pleurant à côté de son malheureux père, — devait être l’aînée d’une famille, hélas ! beaucoup trop nombreuse. De
ses frères et sœurs, un seul, le petit Pierre-Paul, avait survécu. Après avoir soigné successivement quatre enfants morts entre ses bras, Mme Roverin mourut elle-même de douleur et de fatigue.
Ces quelques lignes sont le résumé de quatre années d’angoisses, de tortures et de privations de tous genres.
Les leçons de piano cessant, l’équilibre fut rompu entre les recettes et. les dépenses que les maladies et les deuils rendaient plus fortes' Joseph Roverin essaya de suppléer à tout : il dormait à peine; il s’était fait copiste, et, après sa tenue de livres, il s’épuisait à transcrire des manuscrits. La mort fauchait ses enfants, sa femme s’éteignait; il fut atteint d’une ophthalmie compliquée de lièvres du caractère le plus alarmant. Alors, se sentant incapable de résister plus longtemps à la mauvaise fortune , il voulut au moins acquitter ses dettes avant d'aller demander asile à son frère Gervais.
Malgré l’indifférence inévitable qui résulte dans les grandes villes du mouvement rapide des affaires, du peu de relations qu’ont entre eux les habitants d’un même ilôt, du renouvellement continuel de la population d’un même quartier ou d’une même maison, le sort de Joseph Roveriii émut ses voisins, pour la plupart ses créanciers. Et ceux qui, la yeille encore, étaient les plus durs envers lui, touchés maintenant de ce qu’ils entendaient dire, se reprochaient leur impatience si légitime, si excusable qu’elle fût.
Dans la cour, sur le trottoir, dans la rue, où s’aggloméraient les curieux, c’était donc un concert de murmures sympathiques. Pas une voix ne s’élevait contre Joseph Roverin. Le boulanger, le boucher, la laitière, dont les mémoires avaient un an de date, le menuisier, à qui étaient dues encore trois bières sur cinq, la blanchisseuse et la fruitière, coupables toutes deux de bien des médisances répétaient à qui les voulaient entendre les propos de l’honnête marchand de charbon.
f.A MEILLEURE PART.
« Moi, dit le porteur d’eau qui descendait des étaj^es supérieurs, il m’est dû six mois, mais j’aimerais mieux mettre mes seaux en gape que de les recevoir. »
Et là-dessus le Lon Auvergnat sortit de la maison. Par bonheur, il avait été entendu par le propriétaire, homme charitable qui se promit de lui revaloir ce sacrifice à l’époque des étrennes.
L’épicier, tirant son mémoire de sa poche, y jeta les yeux; l’huile à brûler représentait seule la moitié de la dette :
« C’était pour travailler la nuit, dit-il, rayons cet article. »
Le sucre venait ensuite :
« C’était pour les tisanes de ses malades : bah ! ell'at;ons le sucre ! »
La double soustraction faite, le reste de la note était si peu de chose qu’il la déchira.
Il resta dans la cour, cependant, car il y était venu plutôt eu acheteur qu’en créancier ; et, connue une bouue action dilate le cœur, il éprouva un sentiment de satisfaction si triste et si doux à la fois, qu’il voulut faire mieux.
On criait une paire de chandeliers eu faux bronze, représentant Fauchon la vielleuse et un petit savoyard avec sa boite à marmotte; l’enchère montait à six francs.
« Douze francs! lit l’épicier.
— Mais pour dix ou a les pareils tout neufs ! objecta la portière.
— Ceux-ci, repartit l’épicier, ont appartenu à Mme Roverin! »
Un murmure approbateur suivit cette réponse, et la paire ayant été adjugée au digne homme, il s’en alla les porter à sa femme :
« Minette, dit-il tout rayonnant, je viens de la vente où j’ai fait une fameuse affaire, va 1 »
Madame l’épicière, jeune et jolie femme, coquette jusqu’à la légèreté, sage encore, mais romanesque et passablement lasse de son gros mari qu’elle avait épousé l’an-
LA MKILLEURE PART.
née précédente, fit une moue dédaigneuse. A la vérité, les chandeliers étaient ternes et presque malpropres, car, depuis la mort de Mme Roverin, tous les ustensiles du ménage, naguère étincelants, n’étaient plus même époussetés. Mais l’épicier posa sur le. comptoir, entre les chandeliers, sa note déchirée en deux, et raconta simplement ce qu’il venait de faire. Sa femme lui sauta au cou en s’écriant :
* Je ne te connaissais pas, mon ami! »
Pour la vie, elle ayait cessé de trouver les paletots blancs, les sous-pieds vernis et les lorgnons carrés des objets ravissants, les tabliers de toile bleue et les casquettes de loutre ridicules.
a A mon tour, dit-elle, d’aller à la vente ! »
Lorsqu’elle fendit la foule, ses amies et connaissances la complimentèrent des derniers mots de son maii.
a Rien de tel que le bon exemple, ajouta la fruitière, tout ce qui a appartenu à ces pauvres Roverin monte que c’est un charme, et chacun de nous réduit sou mémoire au plus juste.
— Mon mari a déchiré le nôtre, répliqua l’épicière avec fierté.
— Tout le monde, n’est pas des richards comme vous; c’est égal, vous êtes do braves gens! »
L’épicière, piquée d’honneur, imita et dépassa son mari ; elle revint au logis chargée de dépouilles chèrement acquises, mais qu’elle ne paya pas trop, puisque sou ménage est, depuis lors, un ménage modèle. Les galants muguets qui fréquentaient si volontiers le comptoir de la belle Gésarine, découragés par sa froideur, disparurent fort vite. La bonne renommée du magasin s’accrut, les aflaires en allèrent mieux ; ~ d faut renoncer à décrire les félicités commerciales et domestiques dont la boutique d’épicerie fut le théâtre.
Le tailleur, le marchand d’étoffes, la couturière, h découvert du prix des vêtements de deuil des Roverin, ache-
LA MKILMCUUK PART.
lèreni h leur juste valeur le berceau, la commode et la graude armoire. Le cordonnier en vieux s’arrangea des chaises de paille. I..es bagatelles même furent passablement vendues , grâce à l’ê ululation inespérée de tous les assistants. Mais enfin, l'on mit â prix, a bien bas prix, l’unique objet do luxe qu’eussent jamais possédé M. et Mme Hoverin, c’est-k-dire un excellent piano à queue, de la plus grande dimension et représentant à lui seul une somme égale à la valeur de tout le reste.
Au temps de sa courte prospérité, quand Mme Roverin commençait à donner des leçons à de riches écolières, telles, par exemple, que Mlle Ismèiie de Lersant, elle avait jugé indispensable d’avoir le meilleur instrument possible. Son mari l’approuva; l’acquisition d’un magnifique piano eut donc lieu, et, sur les quinze cents francs qu’il valait, quatorze cents étaient déjà payés à l’époque où les revers commencèrent. Les derniers cent francs ne furent plus disponibles une .'eule fois. Parmi les créanciers se trouvait donc un commis représentant les intérêts du gros fabricant, son patron, beaucoup trop occupé pour venir en personne.
« Cent cinquante francs! » dit le crieur.
Les bonnes gens qui avaient acheté les menus meubles s’entre-regardèrent avec découragement. Tous les petits bourgeois susceptibles d’acquérir un piano, en avaient déjà un, ou, malgré le bon marché, n’auraient su où loger celui de Mme Roverin. 11 fallait être artiste comme elle pour se résigner à sacrifier le meilleur tiers d’un étroit salon à un instrument de pareille taille.
« C’est quatre fois trop grand !... Quel dommage ! Combien a-t il coûté? Que vâut-il bien?
— Mais, tel qu’il est là, un bon millier de francs.
— El on le crie à cent cinquante !
— Que voulez-vous, c’est de mauvaise défaite. »
Le commis du fabricant, sûr de faire un excellent marché, répondit à l’offre : « Cent cinquante, je les donne. »
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Un cri déchirant se fit entendre alors; Clarisse s’élançait vers le meuhle, étendtit ses petits bras et fondait en larmes;
a Le piano de maman! son piano qu’elle aimait tant, mon Dieu 1 mon Dieu !... »
La douleur louchante de la petite fille pénétrait tous les cœurs; mais ne fallait-il point que le piano fût adjugé? Chacun savait que Joseph Roverin comptait partir de Paris -avec ses deux enfants immédiatement après la vente. Déjà ses malles étaient faites; il était assis sur la plus grande et serrait contre sa poitrine le petit Pierre-Paul dont les yeux noirs se fi.\aient, étonnés, sur la foule qui remplissait la cour.
« Cent cinquante francs, répéta le crieur, personne ne dit rien? »
On suppliait le propriétaire d’enchérir. Le digne homme, rempli d’ailleurs des plus louables intentions, avait un piano tout semblable. >
O On va vendre cela pour une bouchée de pain! Quel malheur!... disait-on.
— Deux cents! •• s’écria tout à coup un nouveau venu sur qui se fi.xa l’attention générale.
Vêtu avec une recherche afl'ectée, ganté de frais et porteur de deux épais sourcils noirs qui eussent admirablement convenu pour le rôle de Barbe-Bleue, Vicente, ou en français Vincent, baron de Minalès, était un homme du même âge que Joseph Roverin, bien qu’il parût beaucoup plus jeune. Son extérieur ne plut à personne; hem'eusement il enchérissait; c’était toujours cinquante francs et quelques nooments de gagnés.
Le commis de recettes qui avait parlé le premier calcula ses ressources :
« J’ai tout juste à moi cent écus, se dit-il. Je mettrai ma montre au mout-de-piété; avant un mois j’aurai réalisé six ou huit ceuts francs de bénéfices.
— Trois cents! s’écria-t-il dans l’espoir de prévenir l’arrivée d’enchérisseurs redoutables. »
Qu’on ne lui fasse pas un crime de son esprit de spéculation. Elevé dans le commeixe, pour le commerce, il usait de l’occasion, mais n’abusait pas; il avait d’ailleurs des charges fort lourdes qu’il portait honorablement, et sa piété liliale aurait jm, au besoin, lui servir d’excuse. Personne n’eut seulement la pensée de le blâmer.
Depuis cinq minutes, le commissionnaire du coin, brave garçon qui n’avait rien pu acheter, courait à penlre* haleine chez un luthier de sa connaissance, en se reprochant de n’en avoir pas eu l’idée plus lot.
Vincent de Minalès proposa trois cenl-un francs.
« Avare ! voleur ! » murmurèrent quelques bonnes âmes, la fruitière et la blanchisseuse entre autres.
Le commis de recettes soupira :
« Si j’avais su, pensa-t-il. J’aurais au moins fait durer l’enchère dans l’intérêt des vendeurs. »
Clarisse pleurait et criait; son petit frère, comme il arrive aux enfants, pleurait et criait aussi. Joseph Roverin, jusqu’alors étranger à tout, tressaillit, rentra dans la situation et lâcha d’apaiser ses enfants. Lui-même il partageait la pénible émotion de Clarisse. S’approchant à tâtons du meuble précieux que sa compagne avait tant aimé, il y posa les mains; au-de.ssous de son bandeau l’on vit couler deux grosses larmes.
Les hommes agglomérés valent toujours beaucoup moins ou beaucoup mieux que pris isolément. Une sorte de magnétisme moral agit sur les masses. Elles se laissent entraîner et enthousiasmer là où les individus resteraient inertes et froids. Elles se portent plus aisément aux excès et aux violences, ainsi qu’aux actes de générosité. Le public des représentations théâtrales, les assemblées délibérantes , les groupes insurrectionnels, les réunions de troupes sur les champs de bataille offrent de fréquents e.xemples de ce phénomène. Il n’est pas d’expression plus juste que le mot électriser appliqué aux foules qu’une parole, qu’un cri, qu’un geste- vont agiter profondément. La
sensibilité surtout est contagieuse , et l’indignation se propage avec une puissance étrange.
«J’ai dit trois cent- un francs, « répéta Vincent de Minalès.
De sourds grognements lui répondirent.
« Cette voix!... Je crois reconnaitre cette voix, » murmura Joseph Roverin.
Mais il était privé de l’usage de ses yeux; aussi l’homme aux sourcils noirs ne craignit-il point d’insister pour qu’on lui adjugeât le piano.
La rumeur devint presque menaçante; Minalès haussa les épaules, et, comme il était dans son droit, le crieur reprit à regret :
« Trois ceut-un francs!... Personne ne dit rien? »
Une clameur soudaine retentit au milieu des applaudissements, des trépignements et des houras.
De l’extrémité de la rue, une femme s’était écriée :
« Quinze cents francs ! *
Répété au dehors, répété par tous les assistants, ce cri précéda d’une minute entière celle qui l’avait proféré.
Le commissionnaire, transporté de joie, introduisit enfin une jeune dame qui descendait de calèche et traversa la cour d’un pas rapide,
« Mme la marquise de Ppnthervé! dit entre ses dents le baron Vincent de Minalès, éclipsons-nous. »
Et, à la faveur du tumulte, il s’esquiva.
SÉP.VBATIOXS ET ADIEUX.
La marquise de Ponthervé, née Ismène de Lersant, faisait on ne sait quelles emplettes chez le luthier du faubourg, lorsque le commissionnaire entra.tout essoufflé :
LA MEILLEUHE PART.
« Venez vile, patron! ciit-il, le beau piano de Mme Roverin va être adjugé pour cent cinquante francs.... Par pitié, venez vite 1... »
Il n’avait pas fini de parler (jue la jeune femme était en voilure, indiquait au cocher l’adresse de son ancienne maitresse de musique et lui ordonnait d'aller grand train.
« Que se passe-t-il donc, ma bonne amie*' » demanda un vieillard fort cassé, à demi couché dans la calèche.
Au lieu de répondre, Ismèue, qui ne s’était point assise, agitait son mouchoir brodé en criant déjà :
« Quinze cents!... quinze cents francs !... »
Et le commi.s.sionnaire, tout eu courant sur le trottoir, répétait à pleine voix le cri qui contraignit si à propos à se désister M. le baron \ incent de Miijalès.
Un profond .silence succéda aux clameurs dès que la marquise se fut approchée du piano.
« C’est vous, madame, qui oflrez quinze cents francs? demanda le préposé à la vente. •
— Oui, monsieur.
— Adjugé. »
Clarisse sanglotait encore; Pierre-Paul s'était tu; leur père n’interrogea personne, détacha son bandeau vert avec précaution, et, reconnaissant enfin la généreuse élève de sa femme :
« Mlle Ismène de Lersant, dit-il.
— Elle-même, aujourd’hui marquise de Ponthervé, mon bon monsieur Hoverin, et bien désolée d’apprendre si tard les malheurs qui vous frappent.
— Depuis plus de trois ans, madame, répondit Joseph Roverin d’une voix entrecoupée. De nos six enfants, il ne me reste que ces deux pauvres petits, qui ne tarderont pas
à être tout à fait orphelins.... car leur mère vous nous
voyez en deuil.... Mais, pardonnez-moi, ^madame la marquise; au lieu de vous remercier.... »
Ismène l’interrompit :
« Mon ami, dit-elle, rasseyez-vous et permettez-moi de
IS
rattacher votre bandeau. Vous venez peut-être de commettre une grave imprudence.
— Peut-être, répéta Roverin, mais avant de mourir j’aurai vu un ange sur la terre. »
La jeune marquise achevait de remettre les épingles du bandeau; ce simple office charmait la foule plus que sa libéralité inespérée.
Une somme bien supérieure à la totalité des dettes de la famille Roverin se trouvait entre les mains du liquidateur officieux qui s’occupait de désintéresser les créanciers. Faut-il dire que le propriétaire abandonna spontanément la moitié de sa forte créance, et que la plupart des mémoires ayant été réduits, les quinze cents francs provenant du piano demeurèrent intacts.
Joseph Roverin ignorait encore tout cela. Interrogé affectueusement par la marquise, il entrait dans le détail de ses infortunes, son récit la touchait jusqu’aux larmes. Elle embrassa les enfants, elle caressa la petite Clarisse, mais ne parvint pas à la consoler.
« Je pleure, madame, répondit l’intelligente enfant, parce que je ne verrai plus le piano de notre- mère.... Deux heures avant de mourir, elle me faisait étudier sur ce piano qu’elle aimait tant'.... Elle n’avait que cela de beau!... »
Et Clarisse se remit à pleurer.
« Oh 1 s’écria la marquise, tu ne t’en sépareras pas, s’il ne tient qu’à moi!... Un instant, monsieur Roverin, je reviens à vous. »
Sur ces mots, elle retourna précipitamment à la calèche.
Joseph apprit alors comment ses voisins et ses créanciers s’étaient comjmrtés; il leur serra les mains en les bénissant du fond du cœur.
Cependant on chuchotait dans les divers groupes. Certaines commères bien informées racontaient aux curieux que Mlle Ismène de Lersant avait longtemps habité le quartier.
« Nous pensions même, ajoutait-on, qu’elle épouserait un sien cousin, officier de cavalerie, M. le comte de Lersant; mais la famille n’aura pas voulu sans doute, et la voici mariée îi un vieux qui pourrait être son grandpère.
— Quel dommage ! elle a l’air si bonne !
— Et mieux que l’air, s’il vous plait.
— À vingt ans, être la femme d’un vieillard pareil 1 Te- ^nez, franchement, c’est une honte.
— Le fait est que Mme de Lersant venait d’être ruinée lorsqu’elle donna sa fille au marquis.
— Laissez donc, ce n’est pas une raison.
— Dame! pourtant....
— Sacrifier une channante jeune fille à un affreux podagre.... Est-il laid! est-il hideux!... Tenez, regardez-le dans sa calèche. »
Le vieux marquis de Ponthervé était au moins un fort galant homme ; et, si l’on ne jugeait pas si aisément sur les apparences, peut-être, au lieu de le tourner en ridicule, l’eût-on loué d’avoir épousé Mlle Ismène de iiersant à l’époque même où le plus compliqué des procès venait de réduire sa mère à un état voisin de l’indigence. Les futurs héritiers du marquis avaient gagné leur cause avec une dureté qui l’indigna. Le vieux gentilhomme crut devoir les punir.
Ismène avait dix-sept ans; il en avait cinquante et quelques de plus; Mme de Lersant, veuve et malade, était condamnée par les médecins. Quant au cousin, plus ou moins aimé, dont on a rencontré le nom, il était absolument san# fortune malgré son titre de comte, et venait de partir pour l’expédition de Morée avec l’épaulette de souslieutenant.
« Madame, dit le marquis k la mèred’lsmène, je désapprouve mes neveux et mes nièces; ils se sont montrés sans pitié pour vous, je veux être sans pitié pour eux. Votre fille Ismène, si vous y consentez, sera ma femme et
mon unique héritière par contrat de maria'ge, ce qui coupera court à toutes les chicanes à venir. »
Le mariage se lit, et l’on partit pour l’Ilalie, où Mme de Lersant mourut entourée des soins les plus afl'ectueux. Ismène, reconnaissante, aimait son mari comme un second père; elle était d’ailleurs son enfant gâtée et usait largement de son opulence pour répandre des bienfaits.
Que n’avait-elle su plus tôt dans quelle horrible situation se trouvait la famille Roverin!... Mais on remarquera qu’elle ne prit de leçons de piano que durant la courte prospérité de Joseph et de sa femme. La perte du procès de Mme de Lersant, le mariage d’Ismène et le voyage d’Italie coïncidèrent avec les revers des pauvres gens, qu’elle perdit de vue. Au premier mot pourtant elle comprit, elle accourut; maintenant elle demandait en grâce k son vieux mari la permission de recueillir Clarisse.
Touché du rapide récit d’Ismène, le marquis répondit avec bonté :
" Je ne vous refuse pas, mais croyez ma vieille expérience, vous allez faire le malheur de celte enfant.
— Moi!... Je remplacerai sa mère; elle a bon cœur, elle nous aimera; elle parait pleine d’intelligençe, elle profitera de l’excellente éducation qu’elle recevra parmes soins; plus tard, je lui choisirai un bon mari, je la doterai....
— Nous sommes trop riches, et je suis trop vieux.
— Pourquoi donc?
— Cette enfant, élevée dans l’opuleuce, retombera nécessairement dans la médiocrité ; elle soufl'rira.
— Elle sera notre fille!...
— Vous vous remarierez après moi, Ismène. Laii^sez-la devenir paysanne, elle sera bien plus heureuse.
— Mais elle a dix ans, c’est une petite demoiselle déjà,*' elle regrettera toujours Paris; elle y reviendra pour s’y perdre.
— Le peuple des campagnes ne sait pas apprécier son bonheur, murmura le septuagénaire.
— La petite Clarisse va être jetée dans un milieu grossier, ajouta la marquise; elle n’y sera pas bien accueillie, je le crains. Son père est três-malade et presque aveugle; et quel homme est l’oncle Gervais? Peut-il, je vous le demande, se charger à la fois d’un infirme etde deux enfants?
— Je ne veux pas vous contrarier, Ismène, répondit enfin le marquis; faites donc selon vos désirs. >»
La jeune marquise alla solliciter auprès de Jo.seph Roverin l’abandon de Clarisse et le soin de son avenir.
Le malheureux père y consentit, car il était plein de l’idée de sa mort prochaine. A lui aussi, pourtant, il lui échappa de dire ;
O Mieux vaudrait pour elle, peut-être, de vivre en simple paysanne !»
Mais Ismène venait de se montrer si généreuse, elle était si riche et Gervais avait tant d’enfants déjà! Qui n’eflt blâmé Joseph de refuser la proposition spontanée de la marquise? 11 l’accepta donc avec une profonde reconnaissance ; il voulut, en outre, remercier M. de Ponthervé, qui lui adressa quelques bonnes paroles.
Clarisse embrassa son père, monta dans la calèche et poussa un cri. Les chevaux partirent au grand trot.
« Que Dieu la protège ! » murmura Joseph Roverin qu’il fallut soutenir. Ses forces l’abandonnaient; il appelait Clarisse, il fondait en pleurs. La séparation était accomplie.
Une heure après, escorté par quelques fidèles voisins, Joseph et son petit Pierre-Paul attendaient dans la cour des Messageries générales le départ de la diligence de Bretagne.
On fit l’appel des voyageurs. Le coupé, l’intérieur se remplirent; vint le tour de la rotonde.
« Première place, Mme Morgan! » dit l’employé.
A ce nom se présenta une grande et belle paysanne, portant la coiffe des environs de Fougères, et tenant dans ses bras une petite fille d’un mois à peine. Un jeune homme en deuil, très-élégamnaent mis, donna un baiser
paternel à l’enfant; puis, pressant dans ses mains la main de la nourrice, il lui dit avec l’accent de la plus vive reconnaissance :
« Adieu, Gorenline, adieu! je n’oublierai jamais le service que vous venez de me rendre. Si ma pauvre Marcelle avait pu survivre, vous l’auriez sauvée.
— Monsieur Émilien, répondit la Bretonne avec émotion, votre fille sera ma fille, comme sa mère était ma sœurl...
— Numéros 2, 3 et 4, cria l’employé, M. Roverin.
— Présent !
— Je ne vois que vous et votre petit garçon ?
— Ma fille reste à Paris , répondit Roverin, — et son cœur se serra, — Clarisse, ma Clarisse! je ne te reverrai plus , » murmurait l’infortuné père en prenant sa place à côté de Pierre-Paul.
Ses amis lui souhaitaient bon voyage et meilleure santé ; on lui tendait la main par la portière de gauche. Par celle de droite, Émilien remerciait encore Corentine en lui tendant la main.
Enfin la massive diligence s'ébranla.
Joseph Roverin courba la tête; bientôt Corèntine s’aperçut qu’il sanglotait.
Émilien, qui se séparait aussi de son enfant, maîtrisa mieux son émotion, et pourtant la voiture emportait l’unique gage du bonheur détruit, le fruit de ses fraîches amours écloses sous le ciel du pays, dans les champs de Bretagne, fanées par l’atmosphère de la grande ville, fauchées par la mort. Jeaqne Marcelle, la mère, reposait dans la tombe ; Marcelle, la fille était emportée à l’extrémité de la France.
Pour la première fois, quand il rentrerait au logis,
' Émilien allait s’y trouver seul, puisque Corentine partait avec l’enfant. Berceau, maison, tout serait vide!
Immobile et pensif, Émilien demeura dans la cour des Messageries jusqu’au moment où il fut familièrement 404 2
aboi-dé par M. Ie baron Vincent de Minalès, qui, sans se faire voir, avait tout observé avec la plus grande attention.
« La petite Clarisse ne part point, s’était-il dit, c’est bizarre 1 Roveriu et Corentine sont en route, bon débarras! Tous ces gens de Lavignais et do Saint-Loup me donnent le cauchemar »
Là-dessus, il tendit la main au père de Marcelle, en s’écriant :
« Émilien Durantais! hé! bonjour, cher!... Par quel hasard ici à pareille heure? Moi, je viens d’expédier des fonds eu Espagne; mais vous?... S’interrompant h ces
mots ; — Que vois-je? s’écria-t-il, en- grand' deuil Ah!
mon excellent ami !... »
L’homme aux sourcils noirs prenait un ton de circonstance. A son excessive volubilité succédait un accent grave et presque tendre :
«t J’ai perdu ma femme, répondit Emilien avec effort, et à l’instant je me sépare de ma fille, qu’emporte sa nourrice, l’amie intime, la compagne d’enfance de ma pauvre Marcelle.
— Pardonnez-moi mon indiscrétion, Durantais; je renouvelle vos douleurs.... Je devrais me retirer peut-être, mais je vous trouve dans un de ces moments où l’on éprouve souvent le besoin de rencontrer un cœur ami. Croyez-moi, personne ne prend autant de part que moi à votre affliction ; si je n’ai pas connu celle que vous pleurez, je n’ai jamais ignoré, du moins, combien elle était digne de vous. »
Vincent de Minalès, tout en parlant ainsi, avait pris le bras d’Emilien qu’il emmena dans les allées de la Bourse, fort solitaires à pareille heure. Et là, le jeune veuf, touché des marques de sympathie qu’il lui prodiguait, donna un libre cours à ses regrets. Dix fois il fit et refit l’éloge de sa Marcelle. Remontant jusqu’à l’époque des premières amours, ü raconta, sans suite, vingt épisodes de sa vie passée.
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LA MEir.UCUHK PAHT.
Jeanne Marcelle était la lille d’un riche fermier du canton; lui, le lils unique d’un cliiruigien innjor en retraite, qui jouissait d’une petite fortune. A l’âge de quinze ans, comme ou le devine, Émilieu ne songeait guère à la différence de ces positions, lorsque pendant les vacances il s’éprit de la jeune paysanne.
« Quand je sortis du collège, poursuivit-il, notre amour datait déjà de trois ans. Je perdis mes parents, Marcelle essuya mes larmes. L’année suivante, je l’épousai, un peu malgré sou père, beaucoup malgré M. mon tuteur. Nous nous aimions tant, et je suis si opiniâtre dans mes volontés, qu’on nous céda. Mais ma naissance, mon éducation ni mes goûts no me permettaient d’endosser la veste de cultivateur; j’avais résolu de m’ouvrir une carrière honorable, nous vînmes donc nous établir à Paris.
— C’était fort sage, lit le baron de Minalès.
— Assurément, sans cela je succomberais au remords d’avoir arraché Marcelle à son hameau de Lavignais: elle m’a suivi sans résistance, elle a été mon bon ange et ma consolation de chaque jour, car ici nous avons souvent vu ensemble des moments pénibles....
— Les inévitables crises de la vie, murmura le baron.
— Trois fois j’ai été placé; j’ai perdu foit injustement mes deux premières places, et la troisième, que mes malheurs domestiques m’ont empêché de remplir, vient de m’être enlevée aujourd’hui même....
— Diable !... ceci est désolant !
— Ah ! si Marcelle vivait! s’écria Lmilieu. Que m’importe tout le reste!... Les privatious qu’elle s’imposait pour faire face h nos dépenses forcées ont été l’origine de sa longue maladie, la véritable cause de sa mort. Notre revenu était insuflisaul.
• — La lille d’un riche fermier aurait pourtant dû vous apporter une belle dot, interrompit Minalès.
— Tout était eu terres.
— Il fallait vendre.
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LA MKII.I.KUHK PART.
— IinpWijilc, sous peine Je me brouiller avec les parents de ma femme.
— Voilà bien les |ia3sans!
— Elle s’épiiisaii, poursuivit Émilieu; sa constitation, si forte à la campapme, s’est tout à coup modifiée; elle dépéri sait lentement, sans se plaindre, en me comblant de soins et de tendresse. Ce mallieureux Paris l’a tuée. L’air natal lui manquait.... Ab ! pourquoi ne l’ai-je pas ramenée au pays?
— Point de faible.'se, mon ami, dit le baron, et surtout ne i.ous adressons pas d'injustes reproches. Fais ce que (lois, n’est-il point vrai? Vous n’êtes point né pour vivre paysan....
— £h bien I s’éci ia Duranlais se condamnant lui-même, il ne fallait pas épouser une |)aysanne. Elle est morte en reprettanl ses grands bois de Lavignais, les rives lleuries du Gcësnon et le clocher de Saint-Loup, notre paroisse, et les bocages où nous nous étions avoué notre amour, tout ce |ia-sé en plein air, en pleine liberté, que ma folie a changé en captivité dans un étroit appartement au quatrième étage au fond d’une cour.
— Allons! allons! vous habitiez uue rue et une maison charmantes dans un quartier fort aéré. Votre femme est morte en donnant le jour à sou enfant, malheur plus fréquent encore à la campagne qu’à la ville.
— Vous vous trompez....
— Du tout, je suis dans le vrai ; vous vous en prenez à Paris où l’on vit centenaire, à vous qui adoriez votre femme, au défaut de promenades quand on marche ici dix fois plus qu’ailleurs. Vous voulez vous forger des torts, vous ti’eu avez aucun. Ce que la jeune paysanne Marcelle aimait en vous dès l’enfance, c’était surtout votre qualité de monsieur, votre costume de tnonsieur, votre teint, vos mains, votre langage de monsieur. Elle admirait et chéris.sait en vous votre condition supérieure, votre éducation, votre ton, vos manières....
LA MRILLRUnE PART.
— Ce qu’elle aimait eu jnôi, c’était moi d’abonK
— Eh ! mon Dieu! qui voils dit le contraire? Prendiifzvous mes paroles pour un blâme? Mme Duranlais avait sans doute un goût inné pour un ensemble de dons brillants que vous réunissiez, et qu’elte n’eût trouvé chez aucun homme de sa classe. En parlant ainsi, je fais son éloge et je suis dans le vrai.
— J’en conviens.
— Elle n’eût jamais voulu vous voir paysan, maquignon ni meunier.
— Non, je le reconnais.
— Elle renonça sans efforts, tt même avec joie, à son costume de paysanne .
— Je l’avoue; mais sur son lit de mort elle se l’est fait apporter, et je lui ai entendu dire à Corenline, son amie, venue à Paris tout exprès pour la soigner : « Si j’avais fait comme toi, si je n’avais jamais quitté cette coiffe ni cette robe, je vivrais pour élever mon enfant. »
— Paroles touchantes et non moins fausses, qu’il ne faut ni discuter ni commenter, mou cher Duranlais. Du courage, donc! Soyez un homme maintenant. Quel âge avez-vous? vingt-deux ou vingt-trois ans? ^
— Pas davantage.
^ L’avenir vous appartient, toutes les carrières vraiment sérieuses vous sont encore ouverles : j’ai du crédit, des relations dans le plus grand monde, des amis, du pouvoir même; nsez-en à toute heure, je vous en prie.... mais pardon, avez-vous diné aujourd’hui?
— Moi non.
— Faiblesse de corps, faiblesse d’esprit ! Venez souper au Palais-Royal, nous y causerons plus à notre aise. »
Le baron Vincent de Minalès était parvenu à détourner le cours des pensées, assez mobiles d’ailleurs, du jeune Kmilieu Durantais,
«La grande question, lui disait-il, c’ist d’augmenter rapidement son avoir. Vous possédez une jolie petite for-
LA MEH-l.EURE PART.
tnne, il s’npil loiil simplemfiit de la tripler çn denx ans, de la (U^ciipler en quatre, de 1 1 cenliipler en dix. A trentetrois ans, vous .serez capitalist-*, et h quarante tout ce qu’il vous plaira d'être. ■>
Taudis que le nouvel ami d'Kuiilieu s’engageait dans une disserlaliou à perte de vue sur l'art de faire fructilier les capitaux, la petite Mareelle, hercêe par Corentiue, dormait paisiblement; Pierre-Paul s’était endormi aussi; mais Joseph Roverin, en proie à un violent accès de fièvre, tremblait de tous ses membres.
La diligence avait alors dépassé Versailles et roulait sur la route de Rretagne.
K\ DIl.ir.KNCE.
La paroisse de Saint-Loup est divisée en deux parties inégales par le Coèsnon, qui, plus bas, sépare la Bretagne de la Normandie, avant de se décharger dans la mer, presque en face du fameux mont Saint-Michel. Sur la rive droite se trouve le bourg, ainsi qualifié, suivant l’usag&du pays, ]iarce que le ciraetièrej le presbytère et l’école s’y groupent autour de l’église. Dix chaumières, deux maisons couvertes en ardoises, celle du notaire et celle dumédecin, forment le reste du village, au delà duquel s’étendent des terrains vagues, des landes, quelques maigres bois taillis, peu de bonnes terres cultivées, exception faite toutefois de la ferme Roverin, dite le Moire. La rive gauche est de beaucoup la plus riche, ün y remarque le hameau de Lavignais, à lui seul triple du bourg, les grands bois et le château de Reauval, un certain nombre de très-belles métairies, d’admirables vergers, de vastes prairies, et enfin, sur les limites extrêmes de la commune, plusieurs proprié-
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tés dignes d’être mentionnées même après les domaines de la vieille famüle Méléheuc de Beauval-Coatanscoat.
Le pays en général est peu accidenté, si ce n’est dans la direction de Fougères, qu’on aperçoit à quatre lieues environ, du sommet des collines vulgairement appelées les Dames- Plorces. De la grande Plorée, on voit très-bien la mer, et, sans les hautes futaies de Beauval, situées sur un terrain relativement élevé, l’on découvrirait le mont SainV Michel.
Trop voisins des Normands pour ne pas se glorifier d’être Bretons, les habitants de la paroisse ne parlent qu’un français mêlé de patois normand et de locutions normandes. Aussi n’ont-ils garde de. se souvenir des noms par trop armoricains de leurs ci-devant seigneurs.
Ils ont, du'reste, un accent auquel Joseph ne se mc’-prit . pas dès que Gorentine ouVï-it la bouche.
Elle, de son côté, avait été frappée par le nom de Roverin, qui, au moment du départ, retentit plusieurs fois à ses oreilles.
De la nuit pourtant, bien qu’ils ne pussent dormir ni l’un ni l’autre, ils n’échaugçrent une parole.
Gorentine revenait de Paris bien désillusionnée, car elle avait reçu les dernières confidences de Marcelle. Tout en berçant l’enfant de sa cousine, elle réfléchissait au temps passé :
« Ah ! comme nous nous trompons au village ! pensaitelle; il n’y a pas si.\ mois je croyais encore qu’elle avait eu la bonne part, ma pauvre Marcelle ! Dans les temps, quand nousétions toutes jeunettes, j’étais jalouse des préférences de M. Émilien ! J’en pleurai d’abord, vu que j’aimais aussi notre gentil monsieur. « S’il te préfère Marcelle , c’est « que Alarcelle vaut mieux que toi, Gorentine; et il a rai- « son, et je suis une' vilaine méchante de leur porter envie, « et je ne veux plus pleurer, voilà.... Et, de temps à « autre, je répondrai un mot d’amitié à Morgan. » J’avais beau tâcher à me consoler de même; souventes fois je me
prentiis le cœur triste, m’en allant toute seule le long de la rivière, pour m’amuser h bien pleurer.
« Le jour de leur mariage k Saint-Loup, moi, leur fille d’honneur, j’avais les yeux tout rouges, et le soir k la danse, je dis des duretés k mou bon Morgan qui n’y comprenait rien. Morgan aujourd’hui me rend heureuse, je suis mère de deux beaux enfants ; il ne manque pas chez ■ous de bons écus de six livres; nos grandes armoires sont pleines de linge ; nous avons du cidre k volonté. Dieu merci ! bonne santé partout et guère de chagrins. Oh ! ma pauvre Marcelle, que j’ai donc toujours été mauvaise! Oui, j’enrageais encore, malgré tout ça, de te savoir belle dame, k Paris, avec robe et chapeau de velours, comme Mme de,Beauval ou mesdames ses sœurs. J’avais honte de ma coiffe des dimanches; et la riche, c’était moi, la fainéante, c’était moi!... pendant qu’elle, la chère amie de Dieu! elle était la malheureuse, l’abandonnée, la malade, comme elle est la morte k présent —
Corentine avait été appelée k Paris par une lettre de Jeanne-Marcelle, véritanle cri 'de détresse poussé trop tard sans doute; Corentine accourut. Les meubles élégants, les glaces, les rideaux de l’appartement d’Erailien Durantais l’éblouirent lorsqu’elle y entra, mais k l’aspect de sa compagne d’enfance, elle fut navrée et bientôt elle frémit, car la pâle jeune femme lui disait k l’oreille :
O Je me meurs, Corentine ! La fatigue et les privations de cette vie de Paris m’ont tuée!... Peste avec moi quelques jours, sauve mon enfant qui va naître, ne me lais.se point k la merci de mercenaires q^ui nous rançonnent et qui nous pillent sans pitié. Garde-moi! défends-moi! et après, préserve mon enfant d’un sort semblable au mien ! »
Corentine avait peine k comprendre ces cruelles confidences.
« Travailler aux champs ou filer k la veillée du village, c’est doux et salutaire, disait Jeanne-Marcelle; mais s’épuiser nuit et jour k combattre le vol et la trahison do-
mestique, se faire méfiante, épier sans cesse pour conserver le peu que l’on possède, déguiser sa misère sous un semblant de luxe, paraître à son aise et manquer de tout, se priver soi-même pour héberger et payer des serviteurs ingrats, c’est horrible, vois-tu ! Je n’étais pas née pour une tâche si dure ; j’ai voulu la remplir, elle était au-dessus de mes forces.
— Manquer de tout, dans ces beaux salons ! murmura la paysanne. »
Marcelle ouvrit l’armoire au linge; Corentine fut stupéfaite en la voyant presque vide. '
» Ici tout est apparence, continua Mme Durantais, mon mari est enchaîné au pins pénible des emplois ; il part dès le matin, prend h peine le temps de manger, et veille chez lui la plume à la main jusque bien après minuit, mais il porte habit hoir et moi j’ai des robes de soie. Eh bien ! je ne suis que la .servante de ma servante qui me hait, me dépouille et m’assassine h coups d’épingles!...
— Ghanges-en, Marcelle, au plus vite!
— J’en ai changé cent fois, et la dernière venue est toujours pire que la précédente, parce que je ne suis pas assez riche pour me laisser voler.
— Chasse la dernière venue, je la remplacerai, moi, jusqu’à ce que tu sois guérie. Ensuite, nous retournerons au pays, tu redeviendras belle, et fraîche, et rieuse comme autrefois. »
Marcelle secoua la tête avec mélancolie ;
« Corentine, ma chère sœur, je ne reverrai jamais le clocher de notre paroisse ! Puisque tu as bien voulu venir à mon .secours, Coréntme, je mourrai tranquille ! sois bénie !... Une mercenaire ne guettera pas mon souffle de mort pour m'arracher mes boucles d’oreilles, mes derniers vêtements et jusqu’à mon anneau de mariage !...
— - ^Marcelle I tu as le délire de la fièvre !...
— Corentine, je connais Paris h présent, et je sais qu’une simple paysanne comme moi ne peut jamais avoir
assez de force et d’adresse pour y être maîtresse de maison. Une bonne ménagère parisienne doit être née à Paris ; il faut que dès l’enfance elle y ait étudié son dur métier Il l’école de sa mère. Nous ne valons rien à cela nous autres de la campagne. Ici tout se paye, jusqu’il l’eau qu’on boit. Et ceux qui nous la vendent ont dû d’abord aclieter notre pratique, une fois au moiu.s. Faucher et lier une gerbe, labourer, sarcler, vanner, tout cela est facile ; le cœur et l’esprit restent libres et calmes tandis qu’on travaille ainsi. Mais nouer les deux bouts d’une année avec un revenu dont on craint de tarir la source ; mais lutter sans relâche contre les besoins d’une vie ruineuse tout en conservant l’aspect de l’aisance, apparence plus nécessaire ici que le pain et que l’air; avoir à toute heure cette douloureuse préoccupation, voilà, Gorentine, ce qui dessèche l’esprit et le cœur; voilà ce qui m’a tuée, car, malgré toute mon économie, malgré tous mes efforts, Émilieu a été obligé peu à peu de déplacer plus du tiers de notre faible capital. Oh! ma robe de, bure et mes sabots, ma coiffe blanche et ma piécette d’indienne, où êtes-vous T Pourquoi vous ai-je quittés?... Pourquoi Émilien a-t-il voulu être un monsieur comme l'était son père ? »
Gorentine, en quelques mois de séjour à Paris, vit par elle-même que Marcelle n’avait exagéré en rien ; mais quand son amie mourut après avoir donné le jour à une fille, ce ne fut pas sans une sorte d’effroi qu’elle apprit d’Émilien ce qu’il en coûte à Paris pour naître et pour mourir.
«Oh! Jeanne-Marcelle! disait-elle maintenant,. tandis que la diligence la remmenait en Bretagne, ma fidèle et douce sœur, Marcelle ma chérie, que j’étais injuste envers toi ! Tu me pardonneras ma jalousie , Marcelle , tu me pardonneras mon mauvais cœur; car je veux aimer ta • fille plus que tous mes autres enfants ensemble ! Je te le promets, va ! je te le jure, sois tranquille ! elle a une mère sur la terre, vrai comme elle en a une autre qui est un ange dans le ciel !... »
LA MEILIÆURE PART.
.Corenline priait, pleurait et embrassait l’enfant de celle dont elle avait fermé les yeux.
Joseph Roverin, brisé par ses souffrances physiques et par sa douleur paternelle, pensait à Clarisse dont il s’était si brusquement séparé.
N’avait-il pas commis une grave imprudence? n’avait-il pas cédé trop vite à un mouvement de reconnaissance enlhousiaste ? Madame la marquise de Ponthervé, Ismène de Lersant, était une femme généreuse; Clarisse, enfant aimable et intelligente, ne pouvait manquer de se rendre digne de ses bienfaits ; elle serait parfaitement élevée....
« Ehl mon Dieu!- sa mère aussi était élevée parfaitement; nous n’en sommes pas moins tombés où j’en suis! Clarisse, aurais-je consenti à ton malheur? aurais-je -sacrifié mon enfant?... »
Ces appréhensions, qui l’emportaient dans l’esprit de Jose])h Roverin sur toutes ses autres cruelles pensées, n’étaient pourtant pas sans contre-poids.
Humble et modestç ù Paris, il avait son orgueil de \illage, de famille surtout. Toujours chez son frère Gervais il avait passé pour un garçon tiré d’affaires et réussissant à merveille dans la capitale. Son amour-propre était donc satisfait, car il ne revenait pas au pays comme un mendiant qui demande asile. Il y rapportait les quinze cents francs provenant de la vente du piano ; et Clarisse étant en quelque sorte adoptée par la jeune marquise, ces quinze cents francs, bien placés chez le notaire de Saint-Loup , constitueraient un jour l’avoir de Pierre- Paul ....
« Qui sera paysan, car je le veux, se disait Joseph Roverin , paysan comme mon père , mon frère Gervais et ses fils. A l’époque où il sera majeur, la somme que je lui laisse aura presque doublé par le cumul des intérêts; il présentera les garanties nécessaires pour devenir un gros fermier, il se mariera dans le pays, il ne connaîtra
jamais les misères dé la vie parisienne.... Mais Clarisse! Clarisse !... » .
Les inquiétudes de .To.sepli Roverin a>rpravaient son état. (Juand le jour parut, sa respiration était pénilde, une sueur glacée baignait ses tempes. Corentine, à sa vue, fut saisie d’une profonde pitié. Le petit Pierre-Paul s’éveilla, donna le bonjour k son père, et demanda sa sœur Clarisse. • ‘
« Elle est à Paris, mais nous allons en Bretagne, où tu vas te trouver au milieu de tes cousins et de les petites cousines.
— Pour lors, quand est- ce que nous reverrons Clarisse? redemanda Pierre-Paul.
— Plus lard, mon enfant, plus tard, murmura Joseph Roverin d'une voix éteinte.
— Mou petit ami, dit Corentine avec bonté, ne fatiguez pas votre papa qui a mal dormi, venez ici et embrassez-moi: »
Pierre-Paul, comme un enfant de Paris habitué k voir de nouveaux visages, obéit sans timidité, et ne se borna pas k passer les bras autour du cou de la Bretonne, mais' erabrassaaussi la petite Marcelle qui s’éveillait en souriant.
« Monsieur, disait alors Corentine, vous paraissez bien souffrant ; si vous avez besoin de moi, ne vous gênez pas, je vous en prie.
— Mille remercîmcnts, ma bonne dame ; mais vous devez être de Fougères ou des environs ?
— Je suis de Lavignais-en-Saint-Loup, et de la même paroisse que vous, monsieur, car vous êtes, je pense, le frère de notre ami Gervais Roverin.
— Je suis son frère, en effet; et vous, madame? comment vous nommez-vous? peut-être vous ai-je connue autrefois ?
— J’étais trop petite, monsieur Joseph, quand vous êtes parti. Je suis une Faron, et j’ai épousé Jacques Morgan de la Plautelle.
— La Planlelle, tout justement de l'autre côté de l’eau en face du Moire qu’habite Geivais. Oh! je me rappelle bien votre man, quoiqu’il n’eût pas douze ans quand je quittai de chez nous
— Moi, je m’appelle Goreutine. J’avais une cousine née le même jour que moi, ma sœur de lait, ma meilleure amie, Marcelle Faron , fille du gros Faron, vous savez ?
— Un voisin de mon père, un richard qui est, je crois, propriétaire delà Grainée-sur-Goësnon.
— La Grainée, à cette heure, appartient à l’enfant que je tiens sur mes genoux, car sa pauvre mère vient de mourir à Paris.
— Et comment donc s’y trouvait-elle ?
— Elle avait épousé le fils Durantais, un charmant jeune homme, mais....
— Duiantais.... Ah! j’y suis! un ancien chirurgienmajor, qui habitait une maisonnette assez gentille au bas delà Grande-Plorée , sur le chemin de Fougères. Son fils pourtant ne devait pas être un parti pour une paysanne.
— Aussi c’esl-il là le malheur ! dit Gorentine prête à fondre en larmes. Jeanne-Marcelle a pris l’habit de dame, elle est allée à Parig vivre dans leur misère en robe de soie; elle en est morte !... »
Joseph Roverin courba la tête sans répondre, il songeait à sa femme et à ses enfants enlevés en si peu d’années par cette même misère ; il songeait à sa petite Clarisse qu’il laissait à Paris.
Gorentine se tut aussi, de crainte d’attrister le malade ; mais Pierre-Paul se mit à babiller ; il devait parvenir à les distraire par sa gentillesse, ses questions intelligentes et ses reparties naïves. Gorentine cessa de maudire la grmde ville , Roverin put garder, comme il y tenait, le secret de ses malheurs.
« Le gentil. petit gars que vous avez li! monsieur Jo-
seph, (lit Corentine; votre frère Gervais n’en a pas un si vif ni si ouvert.
— Que diriez-vous donc, chère dame Morgan, si vous connaissiez ma fille Clarisse j à dix ans, c’est déjà plein de raison....
— Et bien instruite, pas vrai ?
— Trop ! trop ! » dit Roverin.
La conversation retomba. Heureusement Pierre-Paul voulait savoir le nom de tous les objets nouveaux ([u’il remarquait :
« Qu’est-oo ceci?
— Un moulin à vent; répondait Corentine.
— Et ça?
— Une charrue.
— Poimjuoi faire?
— Tu le sauras de reste à Saint-Loup , quand nous y serons.
— C’est-il bien beau, Saint-Loup?
— Beau comme tout ce que fait le bon Dieu ; il y a de beaux arbres, de belles prairies, de grands bois et une jolie rivière qui coule entre des saules.
— Des saules, (ju’est-ce que c’est ?
— Une sorte d’arbres. »
Bien entendu, Pierre-Paul s’était informé du nom de sa . petite compagne de voyage, et dans sa haute sagesse il avait trouvé celui de Marcelle très-mignon.
« C’est bien heureux, dit Corentine en souriant, elle ne sera pas obligée d’en changer pour devenir la petite femme . »
Joseph Roverin ne put se mêler à cette causerie enfantine ; ses douleurs augmentaient d’instant en instant; les lenteurs du voyage avaient enflammé le mal. Son état était pitoyable, lorsfju’il prit place dans une carriole de Fougères qui devait traverser Saint-Loup. On passa entre la Double et la Grande-Plorée ; on laissait sur la droite la Longue et la Petite-Plorée, ainsi que la maisonnette habitée jadis par le père d’Emilien.
Corentine n’y était pas entrée depuis le jour où Marcelle partit pour Paris; Corentine soupira.
Joseph crut retrouver quelques forces en mettant pied à terre sur le sol natal, car la dernière halte eut lieu à une petite auberge, le cabaret de la Fourche, où ses malles furent déchargées.
<i Bonne nuit et au revoir, ma bonne dame Morgan, dit-il, vous prenez le pont de Lavignais, moi, je vais droit au bourg.
— A pied ?
— Sans doute! l’air du pays me fait déjà du bien! Allons! Pierre-Paul, embrasse madame, et puis écoute-moi. Vois-tu là-bas une église ?
— Oui, père.
— Mène-moi par la main, nous irons tout doucement.
— Monsieur Joseph! s’écria Corentine, je ne vous lais-
serai pas aller de même sans autre guide que votre petit gars. '
— Le chemin est si facile ! du portail de l’église on voit le Moire comme si l’on y était !...
— Je vous accompagnerai jusque chez votre frère 1
— Ce détour vous allongerait d’une grande demi-heure ; merci, merci cent fois ; vous devez avoir hâte d’embrasser votre mari et vos enfants. »
Corentine insistait charitablement , lorsque survint Biaise Cordon, maître d’école du bourg et ancien condisciple de Joseph Roverin. Sa présence mit fin au débat, il renouvela connaissance avec le frère de Cervais, lui offrit l’appui' de son bras et, souliailant le bonsoir k la femme de Morgan, entama une conversation dont le texte unique fut Paris, la grande capitale où il suffit d’aller pour faire fortune.
Roverin laissa dire : Corentine hocha la tête en soupirant, mais le soleil était déjà couché, elle n’avait pas de temps à perdre.
«Bonsoir messieurs; adieu, Pierre - Paul !... au revoir !... dit-elle.
— Merci de tous vos bons soius, et, que Dieu vous garde ! répondit Joseph. »
L’alerte paysanne, portant d’un bras Marcelle, de l’autre un paquet de hardes et un lourd panier, franchissait lestement le pont de Lavignais.
Biaise Cordon savait déjà que Joseph n’était point aveugle, mais seulement malade, et, comme pour sa part il avait toujours joui de la i)lus parfaite santé, il ne s’alarma guère de la mauvaise mine du Parisien.
Notre triste humanité est si naturellement égoïste, l’homme comprend si peu les maux dont il n’a pas souffert, que la santé elle-même, le plus fragile de tous les biens, peut, tout comme la richesse, la science ou le génie, motiver un sot orgueil qui endurcit le cœur. Mais l’Évangile a dit ; « Heureux les pauvres d’esprit, heureux ceux qui ont faim et soif, heureux tous ceux qui souffrent! » La santé , la force , la richesse, l’intelligence, le génie, étant des dons de Dieu , ceux-là sont véritablement à plaindre qui s’énorgueillissent de les posséder, parce qu’ils sont coupables envers leurs frères ignorants ou imbéciles, faibles, pauvres ou malades.
Une raillerie qui s’adresse à une infirmité du corps ou de l’esprit, à la difformité ou à l’ignorance, est une méchante action ; et pourtant, quoi de plus fréquent dans le inonde ? Qui u’a entendu des gens se pâmer de rire devant une faute de langue ou d’orthographe, se moquer des bossus, des borgnes ou des boiteux, tourner en ridicule le défaut d’instruction ou la faiblesse physique I Les'spirituels railleurs sont en vérité bien plus difformes que leurs victimes; ils ont l’àme contrefaite.
Biaise Cordon, le maître d’école, n’étail pas un méchant homme, tant s’en faut; et l’on aurait tort de lui appliquer dans toute leur sévérité les réflexions précédentes.
« Ah! mon bon Joseph! disait-il, tu as été heureux,
loi, de pouvoir tirer profit de ton éducation. Sans reproches, tu as en la bonne part, et moi la mauvaise. Je végète ici comme nne franche citromUe. Je dors, je bois, je mange, je prends du v*entre; mais je n'ai jamais quatre ëcus sonnants dans mon sac, tandis que toi, tu nous reviens de Paria avec une belle et bonne hourse bien ronde, n’estce pas vrai ? .
— J’avoue, dit Boverin,. que je rapporte quelque argent au pays,
— Que tu vas placer en bonnes, terres, hein?