LES POÈTES MAUDITS. II
un exemple de ce que doit être la critique : le discernement du Beau.
Verlaine admire des vers, et ces vers il nous les offre, en toute sincérité, dans la toute intensité aussi de son emballement. Il ne se soucie guère d'une tache ici et là. Mais comment nos critiques à tant la ligne pourraient-ils suivre cet exemple, eux, qui manquent de goût pour discerner le beau et qui adorent la réclame au point de s'intéresser plutôt aux œuvres bruyantes qu'aux œuvres vraiment belles?
Cela se conçoit. Rimbaud, Corbière, Mallarmé ne sont pas gens que prise le vulgaire. Quel profit nos critiques boulevardiers retireraient-ils d'en parler? Ils préfèrent s'attaquer aux renommées tempétueuses. Ils montent derrière les célébrités comme des valets derrière les carosses, pour se faire voir de la foule. Hugo, Dumas fils, vSardou, Georges Ohnet, autant de noms pour amorcer les lecteurs. De sorte que c'est le goût du nombre qui l'emporte, et on sait ce qu'il vaut.
C'est pourquoi ce livre de Verlaine arrive à son heure pour cingler comme d'un coup de fouet la critique incompétente et vénale. Elle s'en souciera comme d'une guigne, cela est dans l'ordre des choses, mais de tels exemples ne sont jamais complètement perdus, car il y a, en bas, toute une
poussée d'esprits neufs et réfléchis — les générations de demain — qui comparent et qui jugent. »
J'aurais, aujourd'hui, bien des choses à reprendre à cet article. L'erreur la plus grave, n'est-ce pas d'avoir prêté au vibrant Rimbaud une théorie de l'impassibihté? Il est vrai qu'il avait la méditation prolongée du vers et le souci de la plastique. C'est aussi, à sa façon, un suggestif et il reste un grand assembleur d'images (i). Il n'en est pas moins vrai qu'il eût fallu un autre nom, celui de Hérédia, par exemple, mais c'eût été sortir du cadre des Poètes maudits.
(i) Le mot « illuminations » est anglais et veut dire gravures coloriées, roloured phLs : c'est même le sous-titre que M, Rimbaud avait donné à son manuscrit (Paul Verlaine).