CHAPITRE XIV L'ÉCOLE DE LA CHÊNAIE
La Mennais avait toujours compris la nécessité de promouvoir la culture des sciences ecclésiastiques dans le clergé, et avait toujours rêvé de vivre à La Chênaie avec des amis et des disciples.
Quant il eut un programme de philosophie et d'action, une revue et des partisans, il s'entretint avec les deux aumôniers du lycée Henri IV de la fondation d'une société qui aurait pour but d'étudier et d'écrire. C'est ainsi que l'abbé Gerbet vint en Bretagne, dès le mois de janvier 1825, pour inaugurer cette communauté studieuse qu'on voulait établir.
Et ce délicieux compagnon d'âme et de plume servit de garde-malade au maître, lorsque celui-ci, en juUlet 1827, fut sur le point de mourir. Il avait une fièvre tierce biheuse, qui se compliqua d'une fièvre maligne, avec d'affreux spasmes et des évanouissements. Il demanda de bonne heure les derniers sacrements. — Que serviraient, disait-il, les honneurs, les richesses, la réputation, quand on en est là ? Gerbet lui répondit qu'aussi bien il n'en avait jamais fait grand cas. « Mon ami, ajouta M. Féli, j'ai envie de
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m'en aller ; j'ai bien assez de la terre. )> — Une nuit où il se trouvait mieux, je lui disais, pour le distraire, qu'il faisait un superbe clair de lune. Il essaya de se soulever, pour entrevoir à travers sa fenêtre cette belle nuit. Puis il me dit en retombant : « Pour ma paix, s'il plaisait à Dieu, ce serait la dernière ! » — Lorsque son cher frère fut arrivé (c'est lui qui l'administra), il lui dit : « Je te lègue la plus belle chose du monde, la vérité à défendre ». — Le 29 juillet, il faisait une chaleur étouffante. On le crut à l'agonie. Sans pouls, raconte-t-il lui-même, « sans respiration pendant « plusieurs minutes, le médecin n'attendait que l'instant « où j'allais passer. Néanmoins, pour ne négliger jusqu'au « bout aucun moyen, il demande de l'alcali volatil ; on en « cherche, on en trouve dans mon armoire ; il parvient à « faire renaître un petit battement de cœur : ce fut le com- « mencement de mon retour à la vie ». La convalescence fut longue et pénible, et « suspendue par une rechute que me causa la mort presque soudaine d'un domestique de confiance, près duquel je fus appelé au milieu de la nuit, pour le confesser à la hâte ». — En bon Breton, l'abbé Jean avait fait un vœu à sainte Anne d'Auray pour la guérison de son frère, et, en ultramontain convaincu, Féli constata que le danger avait cessé tout à fait pour lui le jour de la fête de saint Pierre aux liens.
Les amis, eux aussi, priaient pour le malade et se communiquaient de ses nouvelles. En Italie, on était tenu au courant par les Seniït, qui habitaient à Turin. De IModène, M'"^' Riccini offrit ses félicitations à son héros pour l'heureuse prolongation de ses jours ; elle lui annonça, en même temps, que sa traduction du dernier volume de VEssai était sous presse. Vos livres, ajoutait-elle, « gagnent des lecteurs et des admirateurs en Italie, malgré les efforts de quelques vieux préjugés d'école, ou cartésienne, ou janséniste ». Le
paradis sera bien agréable, disait M"^^ de Loménie, puisqu'on y sera débarrassé de la charte et de la représentation nationale ; néanmoins, cette noble amie déclarait à La Mennais qu'elle était heureuse de voir rester dans l'exil de notre planète celui dont la plume et le courage sauvegardaient les bons principes. Entre toutes les missives de ce genre, celle-ci, qui venait de Benoît d'Azy (23 décembre 1827), parut à son destinataire particulièrement douce et intéressante :
« Cher bon frère, ce temps-ci me rappelle les premiers « jours de notre amitié, ce bon temps où je te voyais tous « les jours, où mon cœur jouissait dans toute sa plénitude « du bonheur de cette tendre affection, un des plus grands « biens que Dieu m'ait donné en ce monde. Maintenant, « je ne suis plus, comme alors, libre de mon temps, mais « mon cœur est bien toujours le même, et je ne passe pas « un jour sans penser à toi comme à mon ange gardien en « ce monde... J'ai eu de tes nouvelles par le bon abbé Ger- « bet ; il m'a raconté les détails de cette terrible maladie « que tu as eue cet été, et j'ai frémi en pensant au danger « que tu avais couru. Assurément, ce n'est pas pour toi que (c je désire la prolongation de cette vie de souffrances et de « pénibles combats, mais pour nous tous, mais pour ce « monde, qui a besoin de grandes leçons et de grands « exemples. Ta mission en ce monde n'est point achevée... « Dans les grands événements qui se préparent, la religion « aura besoin de tous ses défenseurs ; on commence déjà à « prononcer tout bas ce qu'on criera bientôt tout haut : le « duc d'Orléans et la religion protestante. Déjà même des « pamphlets en parlent en toutes lettres. Un homme qui « passe pour un des coryphées de ce parti me disait, il y a « quelque temps : « la révolution serait déjà faite, si le duc « d'Orléans n'était pas un lâche » ; et cela m'a rappelé ce
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« que disait, il y a dix ans, M. de Barante, que, quand il « s'agirait de mettre le duc d'Orléans sur le trône, et de « faire de la religion protestante la religion de l'Etat, cela « se ferait sans la moindre émotion et le moindre embarras. « Je suis loin de penser ainsi, et je crois que la lutte serait « sanglante et terrible, mais, ce qui paraît certain, c'est que « les gens de ce parti se croient bientôt au moment de la « commencer. — J'ai rencontré l'autre jour le Nonce ; « j'aurais bien voulu lui parler, mais je ne lui étais nulle- « ment connu. On m'a dit qu'il parlait de toi avec grande « considération et avec beaucoup d'intérêt. — Je n'ai pas « encore été voir M. de Vitrolles, depuis qu'il est nommé « ministre à Florence. Je suis étonné qu'il s'éloigne en ce « moment. — Je ne te manderai point de nouvelles, car tu « sais que l'habitude du ministère actuel est de peu consulter « et de ne rien laisser savoir d'avance, de sorte que personne « ne sait encore ce qu'on va faire... L'état des esprits est « vraiment curieux à considérer dans ce moment ; tout le « monde éprouve plus ou moins l'effet de l'absence d'auto- « rite et de force dans le gouvernement ; nous sommes « comme lorsqu'on s'élève à de grandes hauteurs et que « l'absence de pression de l'atmosphère dérange toute notre « économie : personne ne sent plus le besoin d'obéir, et les « esprits se livrent à toutes les folies imaginables ; personne « n'est d'accord sur rien ; à peine si les cathohques sont « d'accord sur leur religion ; et cependant c'est sur cette « opinion publique qu'on veut fonder toute la force de notre « gouvernement. Quelle sera la fin de tout cela ?... Ne « reviendras-tu pas voir ici ce qui se passe et ce que la défense « de la religion peut demander de toi ? L'abbé Gerbet m'a « conté toutes tes tribulations, et l'obUgation où tu te « trouves d'interrompre encore ton grand travail, pour « refaire dos réflexions à joindre à ta traduction de Vlmita-
« tion... Parle-moi de tes projets... Conserve-moi toujours « cette tendre amitié à laquelle j'attache tant de prix, et « prie pour ton pauvre frère : Denys. »
Ces observations d'un fonctionnaire à même de voir et d'entendre beaucoup de choses (Benoît était attaché au ministère des finances) concordent avec ces remarques de La Mennais (28 décembre 1827) : « Les esprits s'échauffent tous les jours et se préparent à des résolutions violentes. Jamais le trône n'a été plus impopulaire, malgré le langage convenu de dévouement et d'amour. » La fin de la lettre du disciple évoque les difficultés de l'écrivain avec les éditeurs, — difficultés qui avaient égayé Paul-Louis Courier (dans le Journal du Commerce, 3 novembre 1823), et qui contraignirent M. Féh à négliger pendant quelque temps une étude qu'il méditait sur la société, pour s'adonner à des travaux de librairie, pieux et productifs. Entre ces derniers, il en est un qui continue d'être en faveur dans la cUentèle cathohque, nous voulons désigner la traduction du livre célèbre De imitatione Christi. Elle est accompagnée de réflexions à la fin de chaque chapitre : ces petites méditations et élévations sont, en réaUté, des ajoutés inutiles, mais elles étaient imposées par l'usage. Elles prouvent la foi inaltérée de l'auteur, sa possession des Saintes Ecritures, la formation morale qui lui venait des traités ascétiques. Lue à haute voix, dans une réunion religieuse, la traduction est agréable à entendre. Cette langue pure et rythmée, sur des lèvres sincères et harmonieuses, charme l'auditeur. Les difficiles, qui ne se contentent pas de ces qualités, n'ont qu'à s'enfermer dans le texte original.
N'est-ce pas le moment de souligner le caractère de cette piété, qui jaillit, chez La Mennais, des entrailles les plus profondes, en forme lyrique et musicale, et qui coule d'abondance à travers ses lettres ou ses enseignements. Dans sa
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correspondance, que de passages semblent extraits de y Imitation ! « Dégage-toi, mon âme, des illusions qui t'obsèdent, sors de ce monde, sors du temps... » Il prend plaisir à composer des prières. Il a des retours sur lui-même qu'envierait un trappiste. « Il me tarde de renoncer à tout... » Il s'anéantit dans sa misère, et voudrait s'ensevelir avec Jésus dans le divin tombeau. Il mêle à ses joies et à ses peines de perpétuels sursum corda. En un mot, il offre tous les aspects de la piété la plus qualifiée. Seulement, dans ces gestes vrais, il y a un amour instinctif de l'art, que ces Messieurs de Port-Royal eussent peut-être considéré comme une fontaine secrète et inquiétante de volupté spirituelle. M. Féli a le parler d'un François de Sales ou d'un Fénelon, sans montrer un égal contrôle de soi-même. Il est vrai que la même aventure arrive à beaucoup d'autres. Avide de lier dans ses bras les âmes à Dieu, on dirait qu'il s'enivre de son jeu sacré, comme un acteur ou un névropathe. Ne nous laissons pas aller à des jugements influencés par les métamorphoses religieuses de l'abbé. Sa flamme est bien celle d'un prêtre qui accomplit sa tâche avec dévouement. Cette semaine, par exemple, nous apprend-l-il lui-même (8 avril 1826), où j'aurais eu besoin de force et de repos pour un travail pressé, « il m'a fallu passer deux nuits près d'une personne mourante, qu'il s'agissait de disposer à paraître devant Dieu et de ramener d'assez loin aux pensées qui devaient l'occuper à ce moment terrible. Cela brise l'âme, épuise le corps ». — Quand les circonstances le réclament, il énonce ses sentiments pieux sous des formes strictement sacerdotales, sans oublier les citations latines, qui sont d'un usage traditionnel dans les mandements des évêques et les lettres de direction. Il se souvient qu'il est devenu supérieur d'ordre.
Congrégation de Saint-Pierre, — tel est le nom de cette
compagnie nouvelle que le maître a instituée pour le service et la gloire de la Papauté, Aux yeux de M. Féli, les anciens ordres ne sont pas appropriés aux besoins de son temps, et les Jésuites, notamment, sont indésirés et indésirables en France. Son association travaillera donc à rétablir la religion romaine dans la situation qui lui est due en ce monde, au moyen des livres, au moyen de l'éducation, au moyen des missions. Un souffle de conquête, une haute estime du labeur intellectuel, une confiance intense dans la fécondité de la philosophie ménaisienne pour rendre sa vigueur au catholicisme européen, trahi par les gouvernements « despotiques et athées », voilà les caractéristiques de la société qui a pour but d'étendre l'œuvre de l'apôtre breton. Dans ses projets, M. Féli fut singulièrement aidé par son frère, qui l'admirait et qui partageait toutes ses idées. L'abbé Jean avait, d'ailleurs, le goût des fondations reUgieuses, avec une entente de l'organisation et une activité qui font de sa vie une merveille. En 1823, l'évêque de Rennes avait obtenu une ordonnance royale, qui lui permettait d'ouvrir une école ecclésiastique dans les anciens bâtiments de l'abbaye de Saint-Méen, et les prêtres attachés à cette institution s'étaient unis en congrégation. Dans la suite, des missionnaires diocésains, qui avaient leur maison à Rennes, s'adjoignirent à ce groupe, et le supérieur général de l'institut ainsi formé fut l'abbé Jean. Ce dernier invita les membres de la sodalité qu'il présidait, à fusionner avec la Congrégation de Saint-Pierre. Ils acceptèrent cette proposition. Les anciens statuts furent abandonnés pour le programme ménaisien, et l'abbé Jean, s'efîaçant devant son illustre frère, reconnut celui-ci pour le chef d'ordre. Toutefois, M. FéU délégua à son aîné, homme de gouvernement, les pouvoirs de vicaire général pour administrer la nouvelle association.
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Les deux frères et les amis se mirent à chercher de l'argent, — Vobscena pecunia, sans laquelle la vertu et l'intelligence ne construisent rien. On acheta à Malestroit, en août 1828, une ancienne communauté que l'on transforma en noviciat de la Compagnie ménaisienne. Mais La Chênaie demeura la grotte profonde d'où partaient les oracles, et tous les adeptes étaient avides d'en toucher au moins une fois le seuil sacré. — Entrons dans ces bois sonores, cherchons à surprendre le dieu dans ses gestes familiers et dans ses apparences diverses.
Il vit en simplicité de manières. La soutane ne lui sert que pour célébrer la messe. A peine a-t-il mis le pied dans sa chambre, qu'il la quitte avec une sorte d'empressement pour endosser une longue redingote grise, dont le bas est brûlé en dix endroits (car il est frileux et aime tisonner). En été, il est coiffé d'un chapeau de paille.
11 écrivait le plus souvent dans son salon du rez-dechaussée. Sur la table une écritoire et quelques plumes. Peu de livres devant lui. Il préférait le papier de petit format, et doré sur tranche. Son écriture était nette et ses lignes droites. Le travail préhminaire de la composition se faisait dans sa tête, puis il prenait sa plume. Parfois, elle restait encore immobile entre ses doigts. 11 a des copies sans ratures, d'autres copies en portent très peu, quelques-unes laissent voir des reprises plus nombreuses. 11 était sévère en matière de style. Pendant longtemps, il refit jusqu'à six fois sa phrase, la pohssant, la limant, pour l'amener à perfection. Il répétait volontiers qu'on doit s'accoutumer à faire difficilement les choses faciles.
Sa culture littéraire n'avait rien d'exclusif. Il était nourri de Racine comme de Dante, il possédait la Bible et étudiait Shakespeare. Il applaudissait aux beautés d'Hernani. Personne n'a mieux compris le charme de La Fontaine.
Pour les jeunes gens, il était d'un esprit très large dans le choix des lectures. Aussi bien ne cherchait-il pas à les enchaîner dans un règlement qui tyrannisât leur journée entière et les réduisît à être des produits uniformes. Il désirait plutôt permettre à leurs aptitudes diverses de se manifester normalement, et il savait le prix de la liberté pour le développement de l'intelhgence et la joie du cœur. Son rôle était essentiellement celui d'un excitateur d'âmes.
Les disciples étaient gais, comme il convient à leur âge. Et le maître s'amusait avec eux. Je le vois encore se dilatant dans les explosions d'un rire qui agitait tous ses membres, lorsque, dans nos parties de colin-maillard, il regardait le le grand corps de ce bon Eugène Bore (l'orientahste), affublé des jupons de la vieille mère Nicole. — Cette digne servante avait en 1812, à La Chênaie, un traitement de 90 francs par an. — Les quintes d'hilarité de notre héros auraient pu figurer dans les chansons de geste. Il racontait qu'étant allé un soir assister chez le vicomte Sosthène de la Rochefoucauld à je ne sais quelle séance de la fameuse Congrégation, il y avait entendu tant de drôleries qu'il n'y put tenir, et en sortant il fut pris d'un fou rire à se serrer les côtes, tellement qu'il avait dû s'asseoir sur un de ces bancs de pierre comme on en avait alors dans le faubourg Saint- Germain à la porte des hôtels, jusqu'à ce qu'il eût fini de rire tout son soûl. — Lui-même savait mettre les autres en joie. Je le vois contrefaisant l'anglais, ou l'homme dont la raison commence à se dissiper dans les fumées du vin, et j'admire la perfection de son jeu et le comique des scènes bouffonnes. Son talent mimique était irrésistible. Il fallait l'entendre, par exemple, imiter, avec un accent gascon et nasillard, M. de Villèle éconduisant du ininistère des affaires étrangères M. de Chateaubriand, comme un renard qui persiflerait un lion.
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Ses traits d'une ironie maligne et spirituelle étaient intarissables, et il ne dédaignait pas de faire des mots. De lord Byron il disait : « C'est comme cela qu'on doit avoir du génie dans l'enfer. » Le talent des politiciens de la Restauration, il le qualifiait providence de salon, qui assure jusqu'au lendemain le sommeil de ses dévots. On vous a montré quelque chose de froid, que vous avez pris pour de la modération, écrivait-il à Berryer, et c'était de la haine figée. Une soirée, où il venait de passer en revue les diiïérents systèmes enseignés dans les écoles, la lampe qu'il tenait à la main lui échappa et se brisa sur le parquet : « Tiens ! on n'y voit plus goutte », s'écria EUe de Kertanguy. « Mes enfants, repartit le penseur, c'est presque toujours ainsi que se terminent les cours de philosophie ! )>
Rarement il est descendu jusqu'au calembour, faiblesse où sont tombés Cicéron et Hugo, et tant d'autres, qui pourtant ne manquaient pas d'esprit. Mais il aimait une bonne farce. Dans l'élan de sa gaieté, il pouvait atteindre l'extrême limite de la familiarité et le haut goût de la plaisanterie rabelaisienne, sans jamais aller jusqu'à l'inconvenance. Bien entendu, nous sommes à La Chênaie, dans le laisseraller de la vie journalière, au milieu de disciples incapables de manquer de respect au maître. Quand l'occasion l'exigeait, l'abbé de La Mennais savait montrer une politesse parfaite, et l'on saluait en lui un homme de la belle et haute compagnie. Mais dans son domaine de Bretagne, qu'on lui permette d'être ])ure nature. Il nage dans son étang, ou il grimpe avec l'agilité d'un chat jusqu'au sommet d'un frêle pcu])lier dont le tronc semble s'incliner jusqu'à terre sous ce fardeau inaccoutumé.
L'exubérance physique était un dérivatif à la tension de ses nerfs. Après avoir été renfermé plusieurs heures dans son bureau, il sélançait dans le parc, et courait à travers
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les bois « comme un fou ». — La vitalité de cet homme, si fragile d'apparence, se marquait dans le caractère mâle de sa voix, bien que peu retentissante, dans l'énergie de son regard, ombragé de longs cils, dans son appétit solide, mais exempt de recherche.
Le matin, il déjeunait ordinairement avec du chocolat ou une bouillie de pommes de terre. Conformément aux usages du pays, il se faisait un régal de manger de la galette de blé noir. Il ne détestait pas les épices, les viandes fortes, les vins chaleureux. Mais sa sensuahté, si l'on ose dire ! s'exerçait de préférence sur le tabac à priser : il recherchait le Macouba, le Mazulipatam, etc.
Parmi ses récréations favorites mettons la taille des arbres. Armé d'un sécateur, il tranchait impitoyablement toutes les branches gourmandes ou parasites qu'il apercevait. Mais, comme il craignait son manque d'expérience, il s'abstenait prudemment de toucher aux arbres fruitiers. Il causait des récoltes et du beau temps avec les paysans du voisinage. Ceux-ci lui demandaient facilement des conseils de médecine, qu'il donnait avec un réel plaisir.
Il faisait exécuter maints petits travaux de gentilhomme campagnard, pour occuper des ouvriers et venir en aide à des familles besogneuses, et aussi pour son agrément. Il aimait sa terre, et mettait son bonheur à y planter des arbres. La Chênaie, dans un demi-siécle, disait-il, sera un fort joli heu, si l'on ne gâte point mes préparatifs.
L'abbé faisait volontiers une partie de billard, mais il avait un goût spécial pour les échecs, et surtout pour le trictrac. Quand il perdait, il ne cachait pas son mécontentement.
Au reste, il se laissait aller à des mouvements d'impatience et de brusquerie même. Une contrariété le mettait hors de lui. Quelquefois il avait des caprices d'enfant, ou s'abandon-
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nait à une susceptibilité maladive qui s'étendait à tout. Le baromètre de son humeur était sujet à de grandes variations, et souvent, dans l'espace d'un jour, il descendait du beau fixe à tempête. Ses colères éclataient en ouragan. Soit qu'il voulût seulement s'excuser, soit qu'il le crût sérieusement, il disait qu'elles étaient nécessaires à sa santé, et qu'à certains moments il avait besoin de chercher noise au premier venu, sauf à lui demander pardon de ses emportements.
Les violences de langage font explosion dans sa correspondance. Il aurait créé l'enfer, si ce n'était déjà fait, pour y assouvir ses vengeances, au moins littérairement. Je lis : « On se rit de la religion quand elle parle des damnés ; on dit : « Où sont-ils et qui les a vus ? » Eh bien, en voilà un : regardez ! » Et je regarde : c'est M. de Villèle !
Le môme prêtre affirme : « Je hais la haine, elle n'a jamais fait et ne peut faire que du mal dans le monde. » Et il est vrai que de son cœur l'amour coulait de source.
.Jamais il ne refusa l'aumône à ceux qui frappèrent à sa porte. Il détestait par-dessus tout l'avarice et la duphcité. Or, ces vices sont rarement ceux de l'adolescence, dans laquelle il recherchait la simplicité, l'esprit en éveil, la passion des idées générales, et un caractère aimant. Au souvenir d'un ancien disciple de La Chênaie, il disait un jour : « Ce qui me plaisait surtout en lui, c'était une âme droite et un cœur chaud. »
A quel point La Mennais était sensible, nous le savons par le choc émotif qu'il recevait à certains deuils, à des lectures touchantes, à des nouvelles désagréables. Qu'il fût passion et mobilité, nous le voyons dans l'ardeur qu'il apportait à conquérir les disciples à leur première rencontre et dans la facilité avec laquelle il délaissait ceux qui avaient perdu l'attrait de leur nouveauté. — Il savait avouer, à
l'occasion, les obstacles que son caractère opposait à son œuvre.
Ses tristesses et son silence avaient parfois de la durée. Il était incapable de dissimulation. L'expression de son visage, les nuances de son regard, ses attitudes rendaient les moindres mouvements de son âme. Dans les conjonctures un peu troublantes, l'abbé Gerbet faisait les frais de la conversation. Il interposait entre l'humeur du maître et la curiosité des élèves les saillies aimables d'un esprit qui se possède.
Nous avons déjà dit que le corsaire malouin était un timide. Le baron de Vitrolles l'avait introduit une fois chez le comte d'Artois (depuis Charles X), l'écrivain fut embarrassé et communiqua son embarras au prince. Rien d'étonnant : il baisse les yeux si vous le regardez... il n'ose pas chanter une oraison dans une éghse...
Mais, s'il est dans le milieu qui lui convient et qu'il soit grisé par l'atmosphère des adeptes attentifs, quel artiste du monologue ! — J'ai entendu raconter, par un ami qui l'avait connu alors (c'est Hippolyte Rigault qui consigne ce souvenir), qu'avec ce corps léger, enveloppe déhcate de l'âme, ce regard profond et lumineux, cette voix douce et qui semblait lointaine, avec ce mélange extraordinaire de naïveté, de sublimité, d'ardeur et de quiétude, c'était à le prendre pour un ange véritable, quand, après avoir parlé avec une éloquence infinie des choses du ciel, il se levait et allait tomber tout en pleurs entre les bras de ceux que sa parole avait ravis.
Il n'était pas seulement le révélateur des beautés et des tendresses divines, il était encore l'homme qui souffre pour les droits sacrés de l'Église, et ses accents transportaient l'âme comme ceux de Polyeucte : « Dieu me fait la u grâce, disait-il, de ne rien craindre pour moi. Que peuvent-
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« ils me faire ? Que peuvent-ils m'ôter ? Ma fortune ? Je « n'en ai point. La vie? C'est la chose de ce monde à quoi je « tiens le moins. Cependant, les maux que je prévois, ces « maux qui pèseront sur tant d'innocents, cette tempête « de crimes dont l'avenir est noir, tout cela me serre le cœur « et altère ma santé. » Qui ne perçoit le soufïle de la poésie dans ces couplets brûlants de l'apôtre ? On y retrouve les images préférées de celui qui allait, près du moulin à vent, voir monter de l'horizon des mers les nuées grisâtres, ou qui s'attardait à contempler les teintes violacées du couchant à travers les arbres de la Chênaie.
Groupés dans sa petite chapelle, les disciples voient la figure longue et sévère du maître s'épanouir et comme se dissoudre dans un sourire triste et doux, et le feu de son regard se voiler sous un nuage humide, lorsque l'abbé Gerbct, d'une voix attendrie et savante, chante une mélodie que Choron avait découverte et adaptée à l'hymne de la Toussaint : Cœlo quos eadem...
Oui, la foi de M. FéU est celle d'un métaphysicien, sa piété est celle d'un musicien, son caractère est celui d'un poète. C'est un croyant, un vibrant, un voyant. Il a les défauts et les quahtés qui enthousiasment la jeunesse.
Les hôtes du manoir n'étaient que de passage. Ceux qui voulaient s'encadrer dans l'œuvre ménaisienne et y collaborer, se rendaient à Malestroit. Ceux qui demeuraient indécis sur leur vocation, mais dont la présence était agréable, restaient à La Chênaie pour un temps plus ou moins long. Le maître leur enseignait les langues, l'italien, l'anglais, l'hébreu, comme la philosophie et la théologie. L'abbé Gerbet faisait des conférences à ces élèves de choix. — Éloi Jourdain, qui conquit une réputation légitime dans les lettres, sous le pseudonyme de Charles Sainte-Foi (et à qui nous avons emprunté plusieurs traits du présent
chapitre), arriva vers la fin d'octobre 1828, et la maison blanche se rempht peu à peu de nouveaux postulants. Nommons Cyprien Robert, qui devait devenir professeur au collège de France, — Léon Bore, qui fut plus tard inspecteur général de l'Université, — Elie de Kertanguy, dont la ferveur de néophyte ménaisien ne pouvait être dépassée : il épousa une nièce du maître, et mourut à l'âge de trentesept ans, sans avoir su gérer les affaires de ce bas monde, — Ange Blaize, le neveu, qui étant élève des Jésuites à Sainte-Anne, criait : Vive le roi quand même, et qui dans son rapide séjour au collège de Juilly regardait sans faveur les libéraux : il suivit jusqu'au bout l'évolution de son oncle ; caractère énergique et tenace, cœur généreux et dévoué, esprit avide de savoir et désireux de répandre ses convictions, il mourut préfet de Rennes. — Combien d'autres qui cherchaient la voie, la vérité, la vie, vinrent demander à ce Port-Royal des Champs le feu qui éclaire et ranime :
« Hic focus et tsedse pingues, hic plurimus ignis « Semper...
Une citation de Virgile ne saurait déplaire à M. FéU.
En 1829, l'étabUssement de Malestroit était en pleine activité, sous la direction du sage abbé Blanc. Des professeurs, le moins tombé dans l'oubli se nomme Rohrbacher, homme simple jusqu'à étonner la politesse commune, fm à l'occasion, bon et emporté, laborieux jusqu'à en être légendaire.,Au tableau des séminaristes dont le souvenir mérite de subsister, il faut relever le nom de l'abbé Houet, esprit distingué, cœur fidèle, grand ami des livres, mort supérieur de l'Oratoire de Rennes, et le nom de M. de Hercé, ancien maire de Laval et père de famille. Neveu du dernier évêque de Dol, il devait occuper, lui aussi, un siège épiscopal de Bretagne, celui de Nantes. A la piété la plus vive, il unissait
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le don des langues, le culte des belles-lettres, et les traditions de l'urbanité.
Chacun à son poste, l'oreille attentive au signal, le cœur agité de joie et de crainte, les disciples, tout ardents de la foi qui chante devant la route à parcourir, attendaient la victoire finale du Ménaisianisme. Déjà l'onde blanchit sous les efforts des rameurs, de larges sillons se dessinent sur les flots, et la mer entière s'entr'ouvre sous le tranchant des proues.