‹ La Mennais, sa vie, des idées, ses ouvrages. D'après les sources imprimées et les documents inéditsChapitre 16 sur 62 · ACHÈVEMENT DE SON ULTRAMONTANISME · texte numérisé non relu

ACHÈVEMENT DE SON ULTRAMONTANISME

En janvier 1824, parut la première livraison du Mémorial catholique. Le périodique était fondé par deux Ménaisiens, futurs évêques, l'abbé de Salinis et l'abbé Gerbet, qui étaient alors aumôniers du lycée Henri IV. Cette revue, qui avait sollicité l'approbation publique du maître, fut l'organe de l'école nouvelle, son instrument de défense et de propagande.

Pendant que la gazette ultramontaine faisait son entrée dans le monde, le philosophe de La Chênaie prenait la route de Rome.

Au commencement d'avril il était arrivé à Genève, où il devait séjourner deux mois chez l'abbé Vuarin, curé de cette ville, prêtre actif et dévoué, qui avait été l'ami de Joseph de ]\Iaistre, et qui admirait l'auteur de VEssai sur l'indifférence. La Rome protestante ne lui plut pas. Il trouvait aux habitants des « figures sèches et dures », et disait : « Je ne crois pas qu'on ait souri à Genève depuis Calvin. » D'autre part, son hôte était fort occupé, et, même à table, il parlait

peu, si bien que, confiné dans sa chambre par le mauvais temps, et ne voyant personne, Féli s'ennuyait « plus que de mesure », à certains moments. Mais il écoulait ses volumes, recommandait le Mémorial, faisait des excursions, s'intéressait aux querelles des Huguenots, et composait une Défense de la vénérable compagnie des pasteurs de Genève contre les Momiers (dissidents qui résistaient à la religion officielle de la ville). Cette pièce, qui voulait représenter l'état du protestantisme moderne sous le rapport des doctrines, était écrite avec une ironie tranquille, dans un style limpide, et avec une argumentation d'une force concluante. Elle fit sensation sur les bords du lac. Les Suisses furent dupes, pendant quelque temps, de cette prétendue apologie. A la fin, la vénérable compagnie s'aperçut qu'elle était tournée en ridicule.

La Mennais parvint à Rome, avec l'abbé Vuarin, le 27 juin, à midi. Le Pape avait fait réserver à ces étrangers de distinction deux chambres au collège romain. — Quelques jours après, l'illustre voyageur assistait à une cérémonie scolastique, appelée Vactus publicus, dans laquelle un candidat au titre de docteur en théologie soutenait diverses propositions, en présence d'un nombreux auditoire. Ce candidat n'avait pas encore vingt-quatre ans. Il s'appelait Wiseman. Le Malouin et le futur auteur de Fabiola furent tout de suite amis. Un moine vêtu de blanc était là, qui les observait, l'austère et docte Cappellari, qui, dans moins de sept années, se nommera Grégoire XV L — .Plusieurs cardinaux invitèrent l'ultramontain à dîner. Les prélats et les ecclésiastiques en vue le recherchaient. Des Jésuites lui faisaient visite et abondaient dans son sens.

Léon XII reçut deux ou trois fois l'apologète. Sans aucun doute, celui-ci témoigna au Souverain Pontife les sentiments de sa confiance mystique, et lui dévoila son programme de

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grandeur romaine. Le pape dit à son secrétaire d'Etat : « C'est un esaltato », et à l'abbé Vuarin : « C'est un homme qu'il faut conduire avec la main dans son cœur. » Le chargé d'alTaires à l'ambassade de France, Artaud, qui combla d'honnêtetés son compatriote, ne s'exprima pas avec moins de justesse, quand il écrivit à Villèle : « La grande franchise de M. de Lamennais lui nuirait ici pendant un long séjour. »

Les Italiens s'imaginèrent que l'abbé désirait probablement quelque stalle de chanoine ou quelque poste de monsignor. Dans la suite, Léon XII songea, semble-t-il, à donner au défenseur des prérogatives de la Papauté un titre d'évêque in partibus. Quant à agrafer sur les épaules de cet homme de génie un manteau de pourpre, c'est un geste de haute allure que les Ménaisiens ont prêté généreusement au Souverain Pontife. Ils furent persuadés que l'ultramontain avait été créé cardinal in petto, dans le consistoire de 1826. Le théologien breton en resta convaincu lui-même, et il voua pour toujours à ce pape, dont il se crut compris et aimé, les sentiments d'une fidéhté affectueuse et reconnaissante.

Il passa une partie du mois d'août en excursions avec le Père Ventura. Mais il finit par avoir hâte de s'en aller. Comme tout le monde, les Italiens songeaient beaucoup plus à leurs petites affaires qu'aux théories régénératrices de la société. Puis, à cette époque de l'année, la chaleur était étouffante. Et la cuisine méridionale ne valait pas « un bon bouillon, un bon bouilh, et un bon rôti ». Il prit donc congé de Sa Sainteté le 6 septembre 1824.

Pendant son voyage en Italie, Là Mennais avait appris que Chateaubriand était renvoyé du ministère, et il s'était amusé des coups donnés à l'amour-propre d'un pauvre homme, « par un autre pauvre homme ». Jugement d'ascète. Mais lui-même allait sentir, à son retour, l'humiliation d'être

expulsé. Il descendit, en effet, chez son frère, qui logeait encore pour quelque temps à l'hôtel de la Grande Aumônerie (laquelle venait d'être supprimée et remplacée par un ministère des affaires ecclésiastiques). Le prince de Croy, archevêque de Rouen et grand aumônier, — dont l'abbé Jean était vicaire général, — se figura que cette réunion de deux têtes trop peu ministérielles était un défi à la pureté de ses lys, et il invita l'écrivain à sortir promptement. L'ultra lui répondit : « Il y a trois semaines, le Souverain Pontife « me demandait avec instances d'accepter un appartement « au Vatican. Je vous rends grâces de m'avoir mis en sj « peu de temps à même d'apprécier la différence des hommes « et des pays. — J'ai l'honneur d'être, avec tous les sentice ments que je vous dois. Monseigneur, votre très humble « et très obéissant serviteur. »

On pense bien que les mésaventures de ce genre n'augmentaient pas les sympathies de M. Féli pour les gens au pouvoir et pour les prélats gallicans. Ils devaient s'en apercevoir, les uns et les autres, dans son nouvel ouvrage sur La religion considérée dans ses rapports avec l'ordre politique et civil. La première partie parut en mai 1825, et la seconde en mars 1826. Lui qui demandait que, dans le Mémorial, O'Mahony évitât d'être « un peu aigre contre les personnes », pose en principe, dans sa préface, qu'on ne saurait rester dans les abstractions, sous prétexte d'épargner « l'orgueil ombrageux de quelques individus pervertis ou aveuglés ».

Or, parmi ces chefs de file dangereux, il distingue l'ancien patron du Conservateur et le prélat des Vrais principes de VEglise gallicane. Chateaubriand, qui conduit la guerre contre Villèle, au nom de la charte et des hbertés publiques, et Frayssinous, politicien d'un ultramontanisme mitigé de gallicanisme, qui groupe les évêques sous le fanion de

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Villèle. Ministériels ou antiministériels, il poursuit les hommes à compromis, et, accélérant pour sa bonne part la désagrégation du monde royaliste, il crée le parti des doctrines pures, il attire au ménaisianisme les défenseurs du dogme intégral pour le salut de la société.

L'ouvrage comprend trois idées dominantes :

10 La loi en France est athée (en langage plus récent et plus juste, la loi est neutre), et la direction de la politique est démocratique (le roi n'est plus qu'un souvenir vénérable du passé, l'inscription d'un temple ancien, qu'on a reportée sur le fronton d'un autre édifice tout moderne). Ainsi la Restauration est manquée. — Jacques II, lui, avait compris ce que c'est que rétablir la monarchie de droit divin ; il eut le seul tort d'être dénué du génie nécessaire à l'exécution de ses desseins.

2° Diminuer l'autorité du pape, comme le fait le royahsme (qui s'est identifié au galHcanisme), c'est atteindre la société dans ses fondements. En effet, point de pape, point d'église ; point d'église, point de christianisme ; point de christianisme, point de religion (au moins pour tout peuple qui fut chrétien) ; et point de religion, point de société.

3° Les propositions contenues dans la déclaration de 1682, et connues sous le nom de libertés gallicanes, sont des erreurs révolutionnaires. Le premier article, auquel on tient en particuher, et qui prétend mettre la souveraineté temporelle dans une indépendance complète de la puissance spirituelle, renverse le principe fondamental de toute société humaine et ébranle la base de la foi cathohque. — La bulle Unam sandam de Boniface VIII, qui sert de prétexte à la haine contre le Siège Apostohque, exprime la vérité. — Ici, notons que La Mennais a évolué. En 1818, dans ses Observations sur la promesse d'enseigner les quatre articles,

il affirmait que la doctrine du pouvoir des papes sur le temporel des rois n'avait plus de partisans, et il admettait le droit de soutenir les propositions de 1682 à titre d'opinions libres. Maintenant que la position des ultramontains a fait des progrès, et qu'on n'ose plus guère leur opposer très nettement que le premier article, l'écrivain de la Religion considérée répond à ceux qui l'accusent de varier, qu'il n'a pas cessé de rejeter la formule condamnée par l'ancien clergé de France. En effet, il se contente d'en ruiner le contenu, en vertu d'une théorie sur le pouvoir spirituel, qu'il a élaborée depuis 1818, Il refuse bien au pape une juridiction civile sur les dynasties et les terres, mais il subordonne l'autorité royale à la loi spirituelle, de telle façon qu'il rétablit pratiquement ce pouvoir indirect du Saint-Siège, que le gallicanisme maudissait.

Ces discussions hardies, d'un esprit médiéval, très puissant dans sa logique idéaliste, ces constructions écrites avec clarté, dans une belle rhétorique, pleine d'images et de maximes, cette satire de la société présente, cette opposition franche au ministère, ces coups portés à tous les systèmes de complaisances, ces pages qui atteignaient le chateaubriandisme autant que la politique religieuse de Frayssinous, ces cris contre « les révolutionnaires de tout degré », causèrent une émotion vive.

Les libéraux, et ceux des royalistes qui redoutaient pour le trône même l'ascendant du parti-prêtre, poussèrent des clameurs. C'en est trop, versifiait Viennet (Jean-Pons- Guillaume),

« C'en est trop, Lamennais ; il n'est robe qui tienne, « Et ma bile s'échaufïe aux accès de la tienne.

Fiévée, dans le Journal des Débats, gémit sur la fureur politique qui s'était emparée du clergé. En même temps.

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la voix du comte de Montlosier, dans un Mémoire, qui fit du bruit, s'enflait contre l'ultramontanisme, les Jésuites, et l'esprit d'envahissement particulier au sacerdoce.

\Le ministère crut indispensable de donner quelque satisfaction à ses adversaires ; il poursuivit le théologien breton en police correctionnelle, sous la prévention d'attaque contre les droits du roi et de provocation à la désobéissance à une loi de l'Etat (on prétendait considérer comme telle la déclaration de 1682). Bien que défendu par Berryer, le polémiste fut condamné, le 22 avril 1826, à trente francs d'amende et aux dépens, à la saisie de l'ouvrage et à la destruction des exemplaires.

En outre, Frayssinous mit en mouvement son concile domestique. Ses parents, Clausel de Coussergues, que son ami le baron de Frénilly appelait le grand vicaire volcanique, et que La Mennais surnommait le Marat du gallicanisme, Clausel de Montais, évéque de Chartres, Jean-Claude Clausel de Coussergues, député, frère aîné des deux précédents, le sulpicien Boyer, adversaire constant et robuste du ménaisianisme, l'abbé AfTre, gallican distingué, neveu de Boyer, tous taillèrent leur plume et composèrent qui des lettres, qui des brochures. Vraie controverse de Camille ! Ils reprochèrent au philosophe de soulever des questions inopportunes et dangereuses dans l'effervescence des esprits, d'enseigner la résistance aux évêques et au roi, et d'être un écrivain paradoxal.

On fit plus. Le ministre des affaires ecclésiastiques pria les évêques présents à Paris de dresser une Exposition de leurs sentiments sur la Religion considérée. Fournier, qui occupait le siège de Montpellier, anti-ménaisien notoire, fut chargé de la rédaction. « Qui ne frémirait d'indignation « et d'horreur, — s'écria-t-il dans son rapport, — en enten- « dant de pareilles maximes ? Le délire seul a pu les enfanter.

« et un aveugle orgueil a pu seul les produire au grand jour... « Les assertions du téméraire auteur sont violentes, exagé- « rées, fausses et calomnieuses. » Le 10 avril, le cardinal de Latil, archevêque de Reims, eut l'honneur d'être admis à l'audience du roi et remit entre les mains de Sa Majesté un acte où quatorze prélats protestaient de leur fidéhté au premier article de 1682. On travailla à obtenir de nombreuses adhésions épiscopales au papier de Latil.

Ce ne fut pas tout. A la chambre des députés, Frayssinous défendit les principes de l'Eglise gallicane, surtout en ce qui concernait les droits des souverains, et dénonça les écarts d'un homme de grand talent, qui, avec une bonne foi étonnante, et une candeur vraiment effrayante, cherchait à ressusciter « une opinion entièrement surannée », inofïensive même, « à force de paraître ridicule » (séance du 26 mai 1826).

Excités par les dispositions du gouvernement royal, les évêques, dans plusieurs diocèses, s'efïorcérent d'extirper l'ultramontanisme, qui leur apparaissait comme une agitation d'indisciplinés, soit en renvoyant de leurs séminaires les clercs trop zélés pour les doctrines romaines, soit en appliquant des coups de crosse aux prêtres dont les idées ne portaient pas le sceau du palais épiscopal.

Mieux que les prélats, des adversaires, d'un esprit plus désintéressé ou plus pénétrant, comprirent le véritable rôle de La Mennais. Ils n'eurent pas de peine à voir que les quatre articles, s'ils avaient leurs racines dans le passé et leur raison d'être dans l'ancien régime, ne présentaient plus aucun intérêt dans les sociétés modernes. Ils constatèrent que le génial théologien avait porté la lutte sur le terrain nécessaire, d'un côté, en élevant à son maximum la puissance d'autorité dans l'Eglise, d'un autre côté, en dirigeant l'assaut principal contre la libre pensée. Désormais les

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forces opposées étaient bien groupées les unes devant les autres : l'avenir déciderait du triomphe. — Aussi bien, ajoutait-on, la philosophie n'est pas inquiète. « Elle se dit avec sécurité : « il n'y a plus de Vatican », comme jadis les chrétiens, nés de la veille, répétaient au pied de la statue de la Victoire, ébranlée de leurs cris : « il n'y a plus de Capitole, il n'y a plus de boucliers tombés du ciel. » — Pendant que Rémusat écrivait ces réflexions dans le Globe, Auguste Comte n'en faisait pas de moins frappantes dans le Producteur. Il remarquait la souffrance de la société dans l'anarchie morale, le besoin urgent de reconstituer une communauté des intelligences en rétablissant un pouvoir spirituel. Le fondateur du positivisme était, sur ces points, en pleine communion d'idées avec le défenseur de l'ultramontanisme, — avec cette différence qu'il voyait dans le système ménaisien une œuvre « rétrograde », par les conséquences inévitables qu'en produirait l'application, tandis que le monde attendait un nouveau pouvoir spirituel.

Parmi les catholiques, le baron d'Eckstein est celui dont le jugement mérite le mieux d'être retenu. Ce converti, né au Danemark, de parents Israélites, était un esprit d'une grande richesse par l'étendue et la variété de ses études. Or, le génie de La jNIennais l'intéressa prodigieusement. Il en parlait avec sympathie, avec admiration, mais avec indépendance. D'Eckstein reconnaît la vérité, « dans l'ordre éternel des idées », de la thèse ultramontaine que soutient le philosophe breton. Toutefois, il pense que, « eu égard à la marche présente des affaires temporelles », la défense d'une position religieuse de ce genre manque d'importance. Les peuples, en effet, ne sont pas préparés à considérer le pape comme le souverain modérateur de l'univers : que l'on commence donc par raviver chez eux le christianisme. La Mennais simplifie à l'extrême les questions les plus

épineuses. Du moins, sa critique mordante et pénétrante soumet les matières en discussion à l'épreuve de l'eau-forte, qui témoigne de la solidité de l'or et en trahit l'alliage.

Quant à la masse, qui maudissait dans l'auteur de la Religion considérée un forgeron de despotisme, elle jugeait d'après l'extérieur ce sociologue, qui prononçait avec un respect provocant les noms de Boniface VIII et de Jacques II. Il dira dans quelques années : «Toujours nous avons repoussé la tyrannie avec une profonde horreur. » Et il aura raison. Sans doute, la souveraineté du peuple lui semble aujourd'hui un principe désastreux, un principe athée, une monstrueuse folie, un spectre ensanglanté, mais parce qu'elle conduit à l'empire de la force pure (nous continuons de parler en son nom), et qu'elle établit un état d'oppression, tandis que la royauté, qui tient son droit de Dieu, est une paternité sociale, qui ne viole jamais la liberté de l'homme. Celle-ci, en effet, ne consiste pas dans une indépendance impossible, ni dans le pur exercice du libre arbitre, qui est la faculté de faire le mal comme le bien, mais elle se déploie dans l'ordre, en n'obéissant qu'à des volontés légitimes. Se soumettre au roi, ce n'est pas s'asservir à l'homme (car il n'y a pas deux races d'hommes différentes, l'une maîtresse, l'autre esclave), c'est purement reconnaître le droit divin et suivre la raison éternelle. Que si le pouvoir vient à oublier sa fonction véritable et à transgresser le but de son institution, le désordre sera redressé, non par le peuple, qui corrigerait le mal par le mal, et à qui manque l'autorité, mais par la souveraineté spirituelle, qui réside dans la Papauté. Loin d'engendrer la servitude, cette doctrine assure le maintien de la paix sociale et de la liberté publique.

Pendant que le logicien, épris d'unité, classifiait et liait entre elles les puissances, dans un tableau qui n'était dépourvu ni de grandeur ni d'humanité, et qui exprimait,

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après tout, l'idéal du catholicisme romain, lui-même atteignait le zénith de sa dictature dans l'Église de France.

Frayssinous avouait que le livre de la Religion considérée était effrayant de talent. A la chambre des députés (25 mai 1826), le magistrat Agier, demandant la fondation d'une école des hautes études ecclésiastiques, pour ramener les jeunes clercs aux principes gallicans, saluait dans i'ultramontain un homme de génie. Aussi, dans un article humoristique (septembre 1826), qui ne brillait point par la sympathie, les Tablettes du clergé écrivaient : « Déjà on ne sait plus comment on pourra parler de M. de la Mennais. Il n'est rien moins qu'un Père de V Eglise, et c'est M. le directeurgénéral des haras qui le dit en pleine assemblée. « Le prestige du maître s'exerçait principalement dans le clergé, et sur la nouvelle génération sacerdotale, qui lui tendait les mains. C'est pourquoi les voltairiens l'appelaient chef de peloton des séminaires. En dépit des mesures ministérielles et des taquineries épiscopales, malgré les critiques des philosophes et des théologiens, la marée ultramontaine avançait toujours à la parole impérative du druide malouin.

Au miheu des jeunes clercs, et dans les presbytères, se gUssait, parfois avec -mystère (si Monsieur le Supérieur, ou si Monseigneur nous voyait !), et s'imposait dans les conversations, une brochurette qui contenait la quintessence du ménaisianisme, et qui était dénommée les Aphorismata. Elle avait paru en mars 1826. Le mois suivant circulèrent des Aphorismata opposita. En août on lança des Aphorismatibus alla. Mais la réfutation copieuse date de juin. Elle était l'œuvre du sulpicien Boyer et s'étiquetait Antidote. Certes, il y avait des remarques judicieuses et doctes dans V Antidote. Las ! ces compositions pharmaceutiques ne sont guère à l'usage de l'adolescence. D'ailleurs,

les aphorismes ménaisiens étaient excellemment dans le sens des idées de l'Eglise.

Aussi, M. Féli attendait, avec une impatience scandalisée, le geste pontifical, qui mettrait fin aux controverses. Ignorait-il donc ce mot de Joseph de Maistre à l'abbé Vuarin : « Rome... il faut la servir, comme toutes les souverainetés, malgré elle ? » Frayssinous ne laissait pas d'agir sur le Saint-Siège par les voies diplomatiques. En telle sorte que, dans la Ville éternelle, si l'on était peu satisfait des manifestations de la rabbia gallicana, et si l'on regrettait le procès infligé, au nom des quatre articles, à l'ultramontanisme, on était loin de savoir gré à La Mennais d'avoir déchaîné l'orage. Pourtant, on ne voulait pas le décourager ni l'irriter. Et comme il avait des amis dévoués auprès du Souverain Pontife, on leur tenait, à son adresse, des propos honorables et consolants. Pour lui apprendre, néanmoins, à penser ou à parler comme sur les bords du Tibre, le secrétaire d'Etat eut l'idée de lui faire connaître, par l'intermédiaire du Nonce, des thèses latines de droit ecclésiastique soutenues à Rome. Le théologien breton, pour toute réponse, engagea vivement Son Excellence à conserver ce latin-là dans son papier d'emballage.

La Mennais était si persuadé du danger schismatique contenu dans le gallicanisme, et croyait si parfaitement avoir édifié la théorie, et déterminé l'état d'esprit, propices au commandement final du Pape, qu'il employa tous les moyens dont il pouvait disposer pour provoquer l'EncycUque désirée. Dans les premiers mois de 1827, il eut quelques instants d'espoir. Lambruschini, le nouveau nonce en France, avait éprouvé de l'inclination pour sa phOosophie et l'avait reçu jadis. Et le polémiste de lui faire visite et de lui exposer les principes essentiels de sa sociologie. L'Italien lui répondit par des comphments, qui permirent au Breton

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de le prendre pour « un homme d'un grand sens, d'un commerce sûr, d'un caractère fort doux ». Lambruschini le convia probablement à envoyer un mémoire confidentiel au Souverain Pontife. Nous connaissons ce document. Il prouve l'absolue droiture de La Mennais vis-à-vis de la Papauté, et la continuité de sa pensée. L'auteur des Progrès de la révolution et le journaliste de l'Avenir est là, dans ces pages où il ne tait pas sa défiance des jésuites, où il considère non sans sympathie le libéralisme, où il invite Rome à manifester son indépendance vis-à-vis des puissances temporelles, à se faire sentir aux peuples comme le pouvoir spirituel toujours vivant, et à reprendre « le gouvernement des intelligences ». Dans cette circonstance, le procédé suivi par l'abbé avait l'avantage de ne causer aucun fracas et de révéler l'intime de son programme. Léon XII ne put donc lui savoir mauvais gré de son appel et il lui donna des signes de bienveillance. Eut-on l'impression que son orthodoxie excessive faisait schisme à sa manière et qu'il y avait quelque superstition dans son cas ? — Un libelhste, MadroUe, qualifiait l'ultramontain de Diderot catholique, qui unissait « les formes originales d'un dissident » à « l'allure franche d'un fidèle ».

Pour La Mennais, il ne doutait pas de la mission qu'il avait reçue du ciel ; et conseiller du Saint-Siège, autant, du moins, qu'il parvenait à l'être ; orateur du Vatican en face de l'épiscopat français, il affermissait en lui-même une âme romaine, — l'âme indomptable des acteurs de tragédie, — et par ses actions, ses paroles, ses impatiences, il traduisait cette idée subconsciente :

« Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis. »

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