‹ La Mennais, sa vie, des idées, ses ouvrages. D'après les sources imprimées et les documents inéditsChapitre 42 sur 62 · CHAPITRE XXXV LA MENNAIS ET LES FEMMES · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV LA MENNAIS ET LES FEMMES

Plus que sa correspondance avec ses amis, celle que La Mennais entretenait avec le monde féminin eut à soufîrir de sa rupture avec le sacerdoce et de sa politique « rouge ».

Sa dernière lettre à M^^ de Senfît est du 26 décembre 1835. La comtesse mourut peu de temps après. Elle avait épousé M. de Senfït-Pilsach, ambassadeur d'Autriche auprès de la cour de Savoie, puis à Florence, et dont toute l'ambition tendait à représenter l'empereur auprès du Saint-Siège. Il avait été conquis par le premier volume de V Essai. D'après le journal inédit de Rio (sous la date du 23 mars 1839), il avait « l'air d'un pieux évêque déguisé en costume diplomatique ». Il se retira chez les Jésuites d'Inspruck et leur légua sa correspondance. Bien que toutes les lettres de M. Féli aux Senfît ne soient pas publiées, celles qui l'ont été forment une collection particulièrement précieuse, au point de vue littéraire et au point de vue documentaire. Ces relations épistolaires d'un apologète avec la femme d'un plénipotentiaire étranger n'ont rien de la prudence du serpent ni des élégances veloutées d'un monsignor. Vibrantes des émotions du polémiste, de ses inquié-

tudes, de ses combats, de ses malédictions, elles laissent se dérouler en pleine lumière le drame de son âme et permettent d'entendre le bruit de l'action qui se précipite. L'écrivain voudrait faire entrer le comte dans ses vues sur la papauté et le mettre en garde contre la Compagnie de Jésus. Il lui insinue, avec l'espérance de les savoir répétés au bon endroit, les mots utiles à ses grands desseins.

La correspondance avec la baronne de Vaux, supérieure des Dames de Saint-Louis, — qui devait à La Mennais d'avoir quitté « tous les plaisirs du monde à un âge où ils ont tant d'attrait », — ne saurait se comparer, pour l'étendue et l'importance, au recueil des lettres adressées aux Senfît. Néanmoins, elle renferme des pièces d'un réel intérêt. Pendant les derniers jours du prêtre, les zelanti tentèrent de faire jouer à cette fille de M^^ Tallien un rôle, qui eût été contraire à la franchise et à l'élévation de son caractère. Elle évita ce piège et songea toujours aiïectueusement au « cher et illustre défunt ».

Les lettres à Angélique de Trémereuc vont du 24 juillet 1819 au 13 mars 1853. Cette Bretonne avait dans la maison des Feuillantines une réputation de sagesse et de gravité. C'est à elle, semble-t-il, que M. Féli parlait du ton le plus sacerdotal ou le moins chargé du tumulte de ses opinions et batailles. Sans doute, à partir de 1830, la plume de l'abbé perd toute odeur de chapelle embaumée d'encens mystique, mais, sauf une fois, en passant, elle conserve quelque chose de sérieux, même dans les agréments d'un style fraternel, avec cette amie vénérable. Le démocrate s'ingénie à lui répondre d'une manière qui ne puisse lui faire peine en rien, mais qui lui laisse, au contraire, le charme d'une causerie toute cordiale, comme au temps jadis.

L'accent n'est pas le même avec « la gaie Ninette », sœur

Nincttc, Mademoiselle Ninette, ou Ninettc tout court. De son vrai nom, elle s'appelait Cornulier de Lucinière. Avec cette autre institutrice des Feuillantines, qui était plus âgée que lui de treize ans, la correspondance de l'abbé semble caractérisée par la plaisanterie libre, facile, drôle, crue, à l'occasion, et par des locutions provinciales, où s'amuse le jovial Mennais, comme l'appelaient entre elles ces bonnes et pieuses personnes. Vrai, les missives à Ninette forment un monument original, qui ne sent en rien « la tracasserie dévote », ou la direction à l'usage des « dames de Paris ». Toutefois, si les circonstances le réclament, le prêtre sait choisir une plume qui ait la note attendue. De son côté, M"^ de Lucinière l'aide dans ses œuvres, suit avec une attention dévouée les phases de son existence, ne lui tait pas les sentiments qu'elle éprouve. L'écrivain garde sa bonne humeur devant les remontrances, même peu heureuses, de l'amie sincère.

Il écrivait aussi à M^^ Yéméniz : « Plus vous me direz d'injures, plus vous serez sûre de ne point me fâcher, car vous n'auriez certainement pas tant de colère contre quelqu'un qui vous serait indifférent. » En effet, depuis qu'il n'était plus l'abbé d'autrefois, la belle Lyonnaise lui cherchait querelle « sur tout et à propos de tout ». Las ! lui répondait-il, « votre bannière ressemble à l'oriflamme de Saint-Denis, qui ne sortait qu'en temps de guerre ». Il est regrettable que les lettres à son aristocratique et spirituelle dirigée, dans lesquelles il a dépensé quelques-unes des qualités les plus séduisantes de sa plume, ne soient connues que partiellement. Mal inspirée, M™^ Yéméniz refusa communication à La Mennais de ces missives qu'il désirait faire copier (comme il le fit pour ses principales correspondances, en vue de laisser à la postérité, sur l'histoire de sa vie et de ses idées, des documents plus vifs, plus modestes

LE DÉMOCKATE SP I R ITU ALI STE 339

et plus indéniables que des Mémoires). Justement blessé du rejet de sa demande, le grand épis tôlier a protesté contre toute publication posthume de ces pièces, redoutant qu'ellesfussent tronquées, mutilées ou altérées selon des vues politiques et apologétiques. Car il considérait M"^^ Yéméniz comme « aveuglément livrée aux Jésuites ».

Un incident du même genre provoqua une interruption de neuf ans dans les relations de La Mennais avec M^^ Cottu. Le mari de la baronne ne s'imaginait-il pas que le démocrate voulait mettre le public en tiers dans ses entretiens confidentiels avec ses convertis et ses pénitentes ?

Dans un agenda de Féli, sous la date du 24 décembre, une note écrite au crayon contient ces mots : Ce jour fut heureux. J'ai perdu le 10 février 1820 celle à qui je dus le B. Il m'a semblé que ces paroles mystérieuses s'appliquaient à M™^ Cottu, et j'en ai donné l'explication dans un article. Quoi qu'il en soit, le solitaire de La Chênaie répondit au cœur de la jeune femme avec une sensibilité émue, sans se départir de la dignité morale et des obligations imposées par son sacerdoce. Le jour où l'amie lui reprocha les routes déconcertantes dans lesquelles il s'avançait : « Accusez les « choses, lui répondit-il, les événements de la vie, ses trace verses, mais ne m'accusez pas. Je n'ai jamais cessé un « moment d'être le même pour vous. Il est vrai que le « devoir, ou ce qui me paraissait tel, m'a poussé en des voies « qui, à quelques égards, semblaient nous séparer. N'en « a-t-il pas été ainsi de vous ? D'autres n'ont-ils pas eu « des droits, des droits sacrés, à vos premières, à vos plus « intimes affections ? C'était conforme à l'ordre de Dieu, « et je vous loue d'avoir marché dans la voie que lui-même « vous traçait. Il m'en montrait une autre ; j'y ai mar- « ché aussi... « Telle est la langue cornélienne que parlent les serviteurs de la Vérité. « Quittez cette chimère »,

s'écriait Pauline, « et m'aimez ». Le héros chrétien lui répond :

Je vous aime, Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même.

Plus que moi-même? Vaine figure de langage, suggérée par le désir de convaincre. Le poète païen avait trouvé l'expression vraie, et le prêtre malouin avait le droit de répéter avec lui : Je vous aime comme la moitié de mon âme : Oui, vous êtes moi aussi ; mais c'était son honneur de maintenir cette réserve, commune à tous ceux qui obéissent à quelque haute vocation : Je vous aime, beaucoup moins que mon Dieu. — M^^ Cottu reçut la dernière lettre qu'il écrivit. Puis elle eut la joie (une de ces grandes joies tout imbibées de tristesse) de presser dans ses mains une dernière fois les mains loyales de l'ami. Et plus tard, au souvenir de l'entrevue suprême, elle consigna ce trait : « Sur son lit de mort, il a eu encore non pas seulement des paroles, mais des tressaillements d'ineffable tendresse pour les larmes qu'il faisait couler. »

Il est à remarquer que les amitiés féminines du prêtre breton, postérieures à son exode, ont eu peu de racines ou peu de fleurs, et n'ont point ressemblé en frondaison à ces beaux arbres qui avaient crû, dans sa jeunesse et sa virilité, au jardin profond de sa religion et de son amour. — Ses relations avec M^^^ Clément datent de l'année 1836. Elles étaient honorables pour l'écrivain, et lui assuraient une affection solide, dévouée même. Les choses avaient été ménagées par Béranger, qui estimait beaucoup les Clément, et qui espérait sans doute apaiser l'esprit du prophète dans une bonne et digne atmosphère de bourgeoisie. Mais il semble que le Malouin ait eu peur de perdre là son indépendance native. Dans sa correspondance avec cette admi-

ratrice, confiante et vénérable, qui survenait au déclin de son automne, il n'a pas cette abondance et cette plénitude de langage dont il était coutumier. On dirait que la couleur de son encre a ptili.

C'est en 1838 qu'il fit connaissance avec M™^ Ligeret de Chazey. Croyante, qui considérait La Mennais comme un martyr de la vérité, elle lui avait soumis un manuscrit, qu'elle avait intitulé Paroles d'une femme. Or, dans ces affaires de plume féminine, l'abbé était un conseiller plein de clairvoyance et de courtoisie. Il n'est pas douteux, lui répondit-il, que « les femmes amélioreront d'autant plus leur position dans la famille et la société qu'elles se perfectionneront davantage moralement et intellectuellement ». Mais il ne l'engageait pas à publier son tableau des souffrances de la femme dans le mariage, parce que, disait-il, on pourrait y substituer, tout aussi bien, « le tableau des souffrances de l'homme ». — Dix ans plus tard, M.^^ Ligeret partit avec son mari à la Nouvelle Orléans, et une correspondance, que nous lisons avec intérêt, s'établit entre les émigrés et « le vieillard des bords de la Seine ». Celui-ci marque sa préférence pour les peuples latins. Il voit dans les Américains un « peuple abruti par la passion effrénée de l'or » ; il considère la race saxonne, à ses trois degrés, allemande, anglaise, américaine, comme chargée des gros travaux dans la famille humaine, tandis que les races du midi, d'une oisiveté apparente, lui semblent les « dépositaires des principes féconds de la vraie civilisation toute spirituelle ».

Le lecteur peut se rendre compte maintenant de la méprise dans laquelle est tombé Renan, lorsqu'il s'est étendu avec quelque complaisance sur ïantipathie de La Mennais pour les femmes. En fait, l'apologète se plut aux échanges de lettres avec le monde féminin, dés que l'occasion

s'en présenta. Le critique accuse l'abbé d'être pour l'autre sexe (' d'une sévérité révoltante », et il attribue à Y orgueil du prêtre son aveuglement sur ce point. Or, le jugement du philosophe de La Chênaie se condense dans cette pensée, — laquelle exprime très exactement la thèse qui charme le philosophe de Tréguier : « Certainement, les femmes ont une délicatesse de perception et de sentiment bien supérieure à tous les lents procédés de la logique. » Sans doute, il ajoute : « Elles ont des qualités autres que celles des hommes, et, ce dont je les blâme, c'est d'en vouloir changer. Je n'aime pas plus les femmes qui se font hommes, que les hommes qui se font femmes. » Mais Renan soutiendrait-il le contraire ?

L'exégète a négligé les admirables pages des Amschaspands sur le rôle de la femme, vierge, épouse, mère, pages où La Mennais a protesté, en même temps, contre les doctrines de « fausse liberté » dont on veut la leurrer. Le prêtre de la démocratie était, particulièrement, l'ennemi du divorce. Il s'en est toujours tenu aux principes de l'ancienne formation française.

Dans le seul article qu'il ait écrit sur Y éducation des filles, en 1819, il repoussait même, avec un accent de puritanisme, les garanties nécessaires du progrès dans l'enseignement féminin, et regardait les examens, que l'on voulait imposer aux maîtresses, comme une suggestion des idées révolutionnaires. Il n'est pas douteux que de telles pages sentent la polémique anti-ministérielle, et la jeunesse de l'ultra, et les moqueries des bonnes demoiselles sous les charmilles des Feuillantines : avaient-elles jamais eu besoin de brevets pour se dévouer à la culture intellectuelle et morale de leurs élèves ? Mais, dans la suite, quand il travailla à l'organisation d'une société démocratique, l'abbé n'aborda point avec netteté la question si importante de l'éducation des

jeunes filles. Les façons tapageuses, le dédain des mœurs, l'alïectation de philosophie, qui caractérisaient les personnes du sexe désentravées des traditions religieuses ou des conventions sociales, contribuèrent à l'éloigner des idées « avancées », dont elles se croyaient les prêtresses. Sans être insensible, par exemple, au talent et à la générosité de George Sand, il se montra sans indulgence pour les écarts de sa conduite et la licence de ses théories. De là certaines maximes qui ont frappé Renan, mais qui n'étaient que la satire directe de quelques héroïnes et de quelques bas-bleus qu'il avait rencontrés* Nous ne devons pas cacher, toutefois, que la sentence essentielle de La Mennais est bien celle-ci : « La femme est une fleur qui n'exhale de parfum qu'à l'ombre. »

Il traitait le monde féminin comme celui des êtres faibles, en qui rien n'est véritablement déplaisant, que la méchanceté aggravée de laideur. Il ne cherchait point à troubler leurs croyances anciennes. Et il adressait à M™^ Cottu cette parole si sage : « Les idées qui nous donnent repos, paix et consolation, qui nous allègent le plus le poids de cette triste vie, sont les meilleures. »

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