‹ La mer glacée du pôle [microforme]Chapitre 79 sur 105 · OTHELLO · texte numérisé non relu

OTHELLO

Le 9 septembre, un peu avant minuit, les deux navires sortaient enfin du détroit de Smith et s’arrêtaient près du cap Isabelle, À notre voyage d'aller, Le devoir n'avait été dévolu d'ériger un eairn et d'organiser une € poste aux lettres » sur ce promontoire, visible de fort loin: je fus chargé maintenant de le visiter pour savoir

quelque entreprenant ami n'y aurait point déposé de dépèches pendant le cours de notre longue absence, C'était, à vrai dire, pour ne rien laisser au hasard, car on ne s'attendait guère à ce que personne eût abordé en cet endroit depuis nous; mais à ma très grande surprise, je trouvai dans le eairn inférieur un baril couché ù côté de celui que jy avais placé moi-même; il contenait deux petits sacs de lettres, un pour chaque navire.

Déposant à la hâte une note établissant notre visite, nous fimes main basse sur ces trésors pour courir au canot. Quelle agitation à bord, lorsqu'on apprit l’arrivée de a € malle d'Angleterre! » Bientôt nous étions tous plongés dans les délices de lire des lettres écrites de «chez nous » et depuis peu, plaisir que nous ne connaissons plus.

Nombreuses et bien senties furent Les exelamations de gratitude qui montaient du cœur aux lèvres des heureux destinataires pour le fidèle aëni, le vaillant officier qui, ai milieu de tant de périls, avait réussi à porter ces missives si loin vers le nord. C'était seulement la moitié du courrier ; nous pensions que le reste attendait notre passage à Disco où à Upernivik. Si j'avais eu l’idée d'examiner le cairn supérieur, j'aurais su que Île même courageux camarade avait emporté les autres dépêches aux iles Littleton : ignorant ce fait, nous ne primes conseil que du temps qui n’encourageait guère à s’attarder dans ces mers, et l’on mit le cap sur le sud; ceux d’entre nous qui pensaient que la Pandore avait pu visiter cet archipel, se consolérent par l’espoir que, cette escale en moins, nous arriverions d'autant plus vite au pays où les lettres d'antan n'auraient guère d'intérêt pour nous.

Guerres et bruits de guerre, voilà les nouvelles que

nous Jisons : missives et journaux dataient en effet de la

JU2 LA MER GLACÉE DU POLE, période où toute l'Europe était en rumeur par suite de à tournure des affaires d'Orient.

Notre désir de rentrer en devient plus ardent, mais, hélas! tout marche à l'encontre de nos souhaits : tempêtes continuelles, vent debout, nous n'avons eu autre chose depuis notre départ de Flocberg Beach. La grande disette de charbon nous force d'avancer à la voile, Les icebergs sont sans nombre, et comme les nuits S'allongent et se font de plus en plus noires, ces colosses de glace deviennent de formidables voisins.

Le 12, la bourrasque souffle si fort et la brume est épaisse, que pour attendre une éclaireie, on se décide à chercher un ancrage sous le vent de la terre dans le détroit de la Baleine. Aïdés de la vapeur, et sous voiles l'avant et à l'arrière, nous mouillons dans la petite baie de Barden, près du glacier de Tvndall. On signale de loin un établissement esquimau sur la rive, € nous voyons des naturels courir à notre rencontre. Malheureusement, le fleuve de glace s'étend entre eux et nous, et le temps est trop mauvais pour qu'on puisst descendre en canot. Nous l'avons beaucoup regretté; non seulement ces gens étaient Les seuls êtres humains qui nous eussions aperçus depuis longtemps, mais surtoul nous voulions les maintenir en bonne disposition pour les € visages pàles »; on leur avait préparé de petits pré. sents d'une valeur infinie pour ces pauvres nomades. couteaux, aiguilles, fils, ciseaux et quelque peu de vivres.

Ces naturels appartiennent à la tribu dont Kane et h D' Hayes, et plus tard l'équipage du Polaris eurent tui à se louer; ils auraient mérité qu'on leur en témoignil quelque reconnaissance. Mais nous n’étions pas à l'ancre depuis cinq heures, qu'une saute de vent, accompagne de terribles rafales balayant les pentes des collines, nous obligea d'appareiller et de reprendre la mer, quoique li

LE RETOUR. 303 brume fût aussi épaisse et la tempête aussi furieuse que jumais. La grèle tombait, alternant avec des averses de neige; nuit misérable et lugubre au delà de toute expression.

Le 16, on louvoyait au large de l'entrée du détroit de Lancaster, près du cap Byam Martin. Ges côtes m'étaient lamilières et me remettaient en mémoire mon voyage, déjà vieux de trois ans, à bord du baleinier l'Arctique. Nous courûmes force bordées dans l'espoir de franchir le cap Walter Bathurst, mais sans le moindre succès, car, invariablement, le vent changeait de direction en mème temps que le navire ; l'Alerte avait beau louvoyer, toujours la brise restait debout.

Le 20, nous apercevons des eiders, des tourne-pierres, des mergues, des bruants des neiges; tous volent vers le sud, impatients de trouver des climats plus chauds avant que l'hiver ait envahi la mer et la terre. Des ailes ! des ailes! Ces sales temps qui arrêtent sans cesse notre marche commencent à nous être insupportables, Les pétrels fulmars que nous avions perdus de vue depuis bien des mois, entourent en foule le navire, plongeant sous les flots pour recueillir dans leurs vastes ‘mandibules tous les débris qu'on jette à la mer.

L'obstination de la brume et des vents contraires à nous escorter sans relâche est chose exaspérante ; à peine Si nous avons eu vingt-quatre heures passables depuis notre sortie des glaces. Les vers de Falconer nous reviennent à l'esprit; tous les matins, ils auraient pu former le programme de la journée: «Une noire tempête obscurcit le ciel du sud, et les vagues s’enfuient devant son souffle furieux, La voilà! rien ne lui résiste, elle retourne et balaye devant elle les masses bouillonnantes du grand abime, »

Le 25 enfin, après avoir été longtemps ballottés à la

mereides vents, nous arrivons en vue des hautes terres de Disco. Comme pour nous faire oublier nos misères précédentes, le temps saute Soudain au beau, Fatmosphère et clure, pure, ensoleillée; Les vagues, jusqu'à présent turbulentes à nous rendre fous, se taisent et s'endorment: plus on approche de la rive, plus le paysage devient splendide ; d’un côté, les falaises majestueuses de Pile, entrecoupées de fiords profonds, de baies, d’échancrures ; de l'autre, des icebergs brillants de toutes formes et de toutes grandeurs, sertis dans une mer calme et paisible. Parfois le miroir des eaux se trouble; une tête de phoque se dresse et nous regarde, curieuse; ou bien une baleine agrémente sa marche d'un coup de sa queue formidable et souffle dans Pair un jet d’eau qu'il nous est loisible d'interpréter comme un bienveillant accueil dans un climat plus doux, ou une démonstration de lire que lui cause la présence dans ses domaines d’un monstre encore plus colossal qu'elle. Un gerfaut est assez hardi pour se percher sur le sommet du mât; J'ai honte de le dire, on le récompense de «a candeur par un coup de fusil, heureusement mal dirigé. En nous, autour de nous, tout est joyeux, tout S'épanouit.

Le soir même, on jette lanere dans le petit port de Godhav'n, heureux d’être de nouveau dans des régions e1vilisées, En communiquant avec la terre, notre gaieté est quelque peu diminuée quand nous apprenons que Îe reste des dépêches à été porté à Pile Littleton; mais des lettres plus récentes que celles dont s'était chargée la Pandore, avaient été réunies à Copenhague et expédiées, par les soins de mon cousin Cléments Markham sur le brig danois le Tjalfe; elles viennent justement d'arriver.

Nous ne pouvions espérer que pendant cette longue absence du pays aucun fàcheux événement ne se füt produit dans nos familles, et bientôt on lisait sur les

LE RETOUR. 35 physionomies de plusieurs d’entre nous que quelque membre de leur cerele intime attendait plus leur retour !

M. Krarup Smith nous dit que la Pandore était repartie depuis quatre jours, après avoir vainement tenté de pousser jusqu'au cap Sabine. Le commandant avait battu en retraite que devant la fin de la saison navigable, Une provision de bière, expédiée par mon cousin, fut reçue avec reconnaissance ainsi qu'un baril, à nous laissé par Allen Young, de sorte que désormais nous pümes en aratifier l'équipage de deux verres par semaine, Les au Lrités danoises voulurent bien nous donner trente tonnes de charbon et nous en promettre pareille quantité si nous pouvions faire escale à Egedesminde, station située à une centaine de kilomètres plus au sud. Cette offre, trop pré cieuse pour qu'on la refusât, fut acceptée avec empresses ment par notre etpitaine,

Ayant remédié à quelques avaries et ravaudé le gous vernail en assez piteux état, par suite de ses escarmouches avec lt glace, nous quittämes Godhav’n le 28 au matin, emmenant Pinspecteur qui devait nous aCCOMpasner à Egedesminde, Le navire sortit du port, salué par là batterie de trois canons; sur les « édifices publics » et dans notre gréement, les pavillons furent dûment inclinés, ct de leur vérandah, les dames de la colonie (deux en lout) agitèrent fleurs mouchoirs en signe d'adieu.

Le temps était superbe au départ, mais bientot la brume vint se mettre de la partie, et le lendemain seule. ment nous arrivämes à destination, La route conduisait “travers un labyrinthe interminable de petites îles: les Groits chenaux qu'il fallait traverser étaient parfois bresque barrés de masses de glaces échouces, débris d'anciens icebergs. L’'Alerte et la Décourerte avaient l'honneur d’être Les premiers vapeurs qu'en eût jamais

vus à Egedesminde : la population entière se rassembla sur la berge pour nous admirer de tous ses veux. Des kayaks arrivaient, glissant sur la surface paisible, Les nautoners regardaient avec étonnement le moins dissimulé ces grands Coumiaks » dont la force motrice était pour eux une incompréhensible merveille, Le pavillon danois fut hisse sur les trois mâts à signaux de La station, et sept coups de canon saluèrent notre visite.

Tous les établissements européens du Groënland ont entre eux une ressemblance frappante, Les maisons, de même grandeur et de même teinte, sont presque toujours en même nombre : chaque résidence à sa petite église, son entrepôt, sa forge. Egedesminde est très pittoresquement situé sur le nord de la plus grande des myriades d'îles d'un archipel dont toutes les parties sont de formation métamorphique ; la végétation est la plus belle que nous ayons vue depuis longtemps. L'ilot, semé de laquets ou plutôt de mares, est humide et marécageux; on ne peut guère le parcourir sans enfoncer dans les fondrières jusqu'aux chevilles.

La population de cette colonie, Ta plus méridionale de l'Inspectorat du Groënland nord, est d'environ cent trente personnes, Y compris les Danois, au nombre de douze, avec le gouverneur et sa famille, La partie nord de là Terre-Verte compte près de quatre mille trois cents habitants,

On retire des marais une sorte de tourbe d'assez bonne qualité pour servir de combustibles pendant la belle saison, on Pextrait du sol pour la mettre en tas et la faire sécher, L'indectrie principale des gens de l'endroit est Ia préparation du lard et des peaux de phoque. On trouve des rennes sur Îe continent, mais en moins gran nombre qu'autrefois. Le gouverneur, M, Boldroe, nous fit présent d'un quartier de venaison, qui, chose étrange,

LE RETOUR. 00; une fois cuite, prit le goût et l'odeur de muse, Nos scorbutiques, déjà presque tous convalescents, retirèrent un grand bénéfice du poisson frais, le cabillaud surtout, qu'on nous fournit en abondance,

Le 2 octobre, au matin, ayant achevé d’'embarquer le charbon, nous prenons congé de ces braves amis et partons sous vapeur, au bruit de Partillerie et en inelinant nos pavillons, Ces diverses escales dans ces petits coins civilisés nous furent extrêmement agréables après une privation si prolongée de toute autre société que la notre, el personne ne trouva avoir perdu son temps. Bien au contraire, l'hospitalité sincère et cordiale de nos amis du Groënland sera longtemps remémorée avee des sentiments de gratitude et d'affection.

Depuis le départ d'Egedesminde jusqu'à l'arrivée des navires à Valentia, les gros temps se suceédèrent sans relâche, Le vent fut toujours debout; nous marchions écoutilles fermées et huniers aux bas-ris: il n’est pas étonnant que nos progrès quotidiens laissassent beaucoup à désirer; parfois même, notre distai: de la patrie augmentait au lieu de décroitre, Peu d’entre nous, dans leurs précédents voyages, avaient éprouvé une semblable série de véritables tempêtes ; à force de secousses, notre malheureux gouvernail, déjà très compromis, devint absolument hors de service; la barre en était presque arrachée, et pendant le reste de la course, nous fûmes obligés de diriger le navire au moven des fausses sauveuardes,

Le 16, à la grande surprise d'un chacun, on signale une voile : c'est li Pandore! Comme le monde est petit! lei, au milieu du vaste Atlantique, à quinze cents milles de l'Angleterre et en dehors de la route battue par les navires, nous rencontrons précisément celui qui à quitté le pays pour nous chercher!

Le temps est trop mauvais pour nous permettre de communiquer autrement que par Signaux, Nous marchons tous trois de conserve pendant une couple de jours, puis on se perd de vue au milieu de la brume et des grains: en eas de séparation, la Décourerte avait reçu Fordre de mettre le cap sur Queenstown, port désigné pour le rendez-vous.

Par suite des avaries du gouvernail, le capitaine Nares se décide à toucher à Valentia pour le remplacer par celui de rechange que nous avions quelque peu réparé, L'Alerte jette l'ancre dans cet excellent petit port, et le 27, notre commandant et quelques officiers nous quittent pour se rendre directement à Londres où ils donneront avis de notre arrivée,

€ Or, ça carguez voiles, gentils nauchers, car entronsnous dores en avant ès-sentes accoysées, Débarquant aulcuns de nos passagiers et alliévant la charge de Ta chippe accravantée la colloquerons-nous en demeure asseürée».

Je n’essayerai pas de décrire notre joie d’apercevoir des arbres, des prés verts où paissaient les troupeaux. Il est impossible de se défaire soudain d'habitudes enracinées, et plusieurs autour de moi parlaient de descendre à terre avec leurs fusils pour tirer un € bon coup » sur ces bandes de € bœufs musqués », Ni javais satisfait cette passagère fantaisie, je crois bien que nous n’aurions pas rencontré cette chaude hospitalité qui fut notre partage ; Les habitants de Valentia furent les premiers conpatriotes à nous souhaiter la bienvenue : leur affectueuse bonté ne s'effacera jamais de mon souvenir, Le gouveruail en place et diverses petites réparations effectuées, nous repartimes dès l'aube du lendemain sous la conduite d’un vieux pilote excentrique et original s'il en fut.

Le 29, nous étions à Queenstown où la Déconrerte nous avait précédés de vingt quatre heures, Tei encore nous attendaient de bonnes accolades et cet accueil cordial, trait si proéminent du caractère irlandais, Le soir même nous fümes les hôtes de Famirals Tui et madame Hillvar ne voulurent entendre à aucune excuse, et nous dümes nous asseoir à leur table, en défroque fort sale et portant les marques trop évidentes de lt éampagne fournie, Le lendemain, ravituillés de charbon, nous repartons avec la Découverte pour Portsmouth où les navires mouillent ensemble le 2 novembre.

Notre réception dans ce port appartient à Phistoire, TH nous suffira de dire que nos efforts reçurent l'approbation du pays et de nos camarades, et que les lords de Pamirauté voulurent bien exprimer leur haute satisfaction de fa conduite de notre chef et de celle de ses subordonnés.

Mon livre est terminé : je n'ai eu d'autre but que de décrire notre vie quotidienne pendant un service {très accidenté, Jai largement puisé dans mon journal, me contentant parfois de le copier mot pour mot. Rien n'est plus loin de ma pensée que d'attribuer à cette narration le moindre mérite au point de vue du style, C'est le récit sunple et exact, fait par Pun de ses membres, de la dernicre croisière des marins de la Grande-Bretagne sur la route du Pôle,

En lançant mon modeste esquif sur POcéan de la litkrature, je me permets de citer les paroles du brave vieux maître Beste, qui, après avoir compilé les annales d'une autre entreprise polaire, s'excuse en ces termes de paraître devant le public :

«Et sur ce, ie quiers en grande humilité que me soit pardonnée la mienne grossière façon de parler, laquelle procede de Finfertile cerveau d’un soldier coquinant &s

armes ; lequel mieulx désire estre bieng prisé de vostre bon vouloir pour sa franche volonté, que pour nulle clergie en les siens escripts. »

PROGRAMME DES DIVERTISSEMENTS POPULAIRES A BORD DU NAVIRE DE SA MAJESTÉ L'ALERTE,

Nat

Page 1