‹ La mer J. MicheletChapitre 2 sur 48 · LA MER VUE DU RIVAGE · texte numérisé non relu

LA MER VUE DU RIVAGE

la transparence. Ce n’est point l’engageante nymphe (les sources, des limpides fontairtes. Celle-ci est opaque et lourde ; elle frappe fort. Qui s’y hasarde, se sent fortement soulevé. Elle aide, il est vrai, le nageur, mais elle le maîtrise ; il se sent comme un faible enfant, bercé d’une puissante main, qui peut aussi bien le briser.

La barque une fois déliée, qui sait où un vent subit, un courant irrésistible, pourront la porter? Ainsi nos pêcheurs du Nord, malgré eux, trouvèrent l’Améi'ique polaire et rapportèrent la terreur du funèbre Groenland. Toute nation a ses récits, ses contes sur la mer. Homère, les Mille et une Nuits, nous ont gardé un bon nombre de ces traditions effrayantes, les écueils et les tempêtes, les calmes non moins meurtriers où l’on meurt de soif au milieu des eaux, les mangeurs d’hommes , les monstres, le léviathan, le kraken et le grand serpent de mer, etc. Le nom qu’on donne au désert, « le paijs de la peur », on aurait pu le donner au grand désert maritime. Les plus hardis navigateurs, Phéniciens et Carthaginois, les Arabes conquérants qui voulaient englober le monde, attirés par les récits du pays de l'or et des llespérides, dépassent la Méditerranée, se lancent sur la grande mer, mais s’y arrêtent bientôt. La ligne sombre, éternellement couverte de nuages, qu’on rencon-

LA MEn VUE DU RIVAGE.

Ire avant l'équateur, leur impose. Ils s’arrêtent. Us (lisent : »< C’est la mer des Ténèbres. » Et ils retournent chez eux.

« 11 y aurait de l’impiété à violer ce sanctuaire. Malheur à celui qui suivrait sa curiosité sacrilège ! On a vu, aux dernières îles, un colosse, une menaçante figure qui disait ; « N’allez pas plus (( loin. »

Ces terreurs, un peu enfantines, du vieux monde ne différent en rien de ce qu’on peut voir toujours des émotions du novice, de la simple personne qui, venue de l’intérieur, tout à coup aperçoit la mer. On peut dire que tout être qui en a la surprise, ressent cette impression. Les animaux, visiblement, se troublent. Môme au reflux, lorsque, lasse et d(;bonnaire, l’eau traîne mollement au rivage, le cheval n’est pas rassuré ; il frémit et souvent refuse de passer le Ilot languissant. Le chien recule et aboie, injurie à sa manière la lame dont il a peur. Jamais il ne fait la paix avec l’élément douteux qui lui semble plutôt hostile. Un voyageur nous raconte que les chiens du Kamtchatka, habitués à ce spectacle, n’en sont pas moins effrayés, irrités. En grandes bandes, par iqi Hiers, dans les

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