E PIQUEÜU DE PIERRES. I
et, par ces procédés lents et sûrs, en venir à bout.
Dans cette vie uniforme, il y a des crises pourtant, comme dans celle de l’ouvrier. La mer fuit de certains rivages. L'été, telle roche devient d’une insupportable chaleur. Il faut avoir deux maisons, une d'été, une d’hiver.
Grand événement qu’un déménagement pareil pour un être sans pieds, qui, de tous côtés, a des pointes. M. Caillaud l’a observé, admiré dans ces moments. Les baguettes faibles et mobiles, qui jouent, avancent et reculent, ne sont nullement insensibles, quoiqu’il les garantisse un peu en sécrétant tout autour un peu de molle gélatine qui sans doute fait matelas. Enfin, il le faut, il se lance, il s’affermit sur ses pointes, comme sur autant de béquilles, roüle son tonneau de Diogène, et, comme il peut, atteint le port.
Là, renfermé de nouveau et dans sa coque hérissée, et dans le petit nid qu’il trouve presque toujours commencé, il se renfonce en lui-même, en sa jouissance solitaire de sécurité bienheureuse. Que mille ennemis rôdent au dehors, que la vague tonne et mugisse ; tout cela, c’est pour son plaisir. Que le roc tremble aux coups de mer : il sait bien qu’il n’a rien à craindre, que c’est sa bonne nourrice qui fait ce bruit. Il est bercé, il sommeille et lui dit : « Bonsoir; »
L’oursin a posé la borne du génie défensif. Sa cuirasse, ou, si l’on veut, son fort de pièces mobiles, résistantes, cependant sensibles, rétractiles, et réparables en cas d’accident, ce fort, appliqué et ancré invinciblement au rocher, bien plus le rocher creusé logeant le tout, de sorte que l’ennemi n’ait nul jour pour faire sauter la citadelle, — c’est un système complet qui ne sera pas surpassé. Nulle coquille n’est comparable, encore bien moins les ouvrages de l’industrie humaine.
L’oursin est la fin des êtres circulaires et rayonnés. En lui ils ont leur triomphe, leur plus haut développement. Le cercle a peu de variantes. 11 est la forme absolue. Dans le globe de l’oursin, si simple, si compliqué, il atteint une perfection qui finit le premier monde.
La beauté du monde qui vient sera l’harmonie des formes doubles, leur équilibre, la grâce de leur oscillation. , Des mollusques jusqu’à l'homme, tout être est fait désormais de deux moitiés associées. En chaque animal se trouve (mieux que l’unité) Yunion.
Le chef-d’œuvre de l’oursin avait dépassé le but même; ce miracle de la défense avait fait un prisonnier; il s’était non-seulement enfermé, mais enseveli , s’était creusé une tombe. Sa perfection d’isolement l’avait séquestré, mis à part, privé de toute relation qui fait le progrès.
Pour que le progrès reprenne par une ascension régulière, il faut descendre très-bas, à l’embryon élémentaire, qui d’abord n’aura de mouvement que celui des éléments. Le nouvel être est le serf de la planète, à ce point que, dans son œuf, il tourne comme la terre, décrivant sa double roue, sa rotation sur elle-même et sa rotation générale.
Même émancipé de l’œuf, grandissant, devenant adulte, il restera embryon; c’est son nom, mou ou mollusque. Il représentera dans une vague ébauche le progrès des vies supérieures. Il en sera le fœtus, la larve ou nymphe, comme celle de l’insecte, en qui, repliés et cachés, se trouvent pourtant les organes de l’être ailé qui doit venir.
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J'ai peur pour un être si faible. Le polype, non moins mou, risquait moins. Une vie égale étant dans toutes ses parties, la blessure, la mutilation, ne le * tuaient pas; il vivait, semblait même oublier la partie détruite. Le mollusque centralisé est bien autrement vulnérable. Quelle porte est ouverte à la mortl
Le mouvement incertain que possédait la méduse et qui parfois au hasard pouvait encore la sauver, le .ÿ mollusque l’ a bien peu , au moins dans les commencements. Tout ce qui lui est accordé, c’est de pouvoir, cle sa mue, de la gelée qu’il exsude, se créer deux murs qui remplacent et la cuirasse de l’oursin, et le roc où il s’appliquait. Le mollusque a l’avantage de tirer de soi sa défense. Deux valves forment une maison. Maison légère et fragile; ceux qui flottent l’ont transparente. A ceux qui veulent s’attacher, le mucus filant, collant, procure un câble d’ancrage qu’on appelle leur byssus. Il se forme précisément, comme la soie, d’un élément d’abord tout gélatineux. La gigantesque tridacne (le bénitier des églises) tient si ferme par ce câble, que les madrépores s’y trompent. Ils la prennent pour une île, bâtissent dessus, l’enveloppent, finissent par l’étouffer.
Vie passive, vie immobile. Elle n’a d’autre événement que la visite périodique du soleil et de la
lumière, d’autre action que d’absorber ce qui vient et de sécréter la gelée qui fit la maison, et peu à peu fera le reste. L’attraction de la lumière toujours dans le môme sens centralise la vue. Voilà ^ ' l’œil. La secrétion, fixée dans un effort toujours le môme , fait un appendice , un organe qui tout à l’heure était le câble, et qui plus tard devient le pied, masse informe, inarticulée, qui peut se prêter à tout. C’est la nageoire de ceux qui^ flottent, le poinçon de ceux qui se cachent et veulent enfoncer dans le sable, enfin te pied des rampants, un pied peu à peu contractile, qui leur permet de se traîner. Quelques-uns se hasarderont à le bander comme un arc pour sauter maladroitement.
Pauvre troupeau, bien exposé, poursuivi de toutes tribus, heurté par la vague et froissé des rocs.
Ceux qui ne réussissent pas à se bâtir une maison cherchent pour leur tente fragile un lit vivant. Ils demandent abri aux polypes , se perdent dans la mollesse des alcyons flottants. L’Avicule qui donne la perle cherche un peu de tranquillité dans la coupe des éponges. La Pinne cassante n’ose habiter que l’herbe vaseuse. La Pholade niche dans la pierre, recommence les arts de l’oursin ; mais dans quelle infériorité ! au lieu du ciseau admirable qui peut faire l’envie des tailleurs de pierre, elle n’a qu’une petite râpe, et pour creuser un abri à
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sa coquille fragile, elle use celte coquille même.
Sauf très-peu d’exceptions, le mollusque est l’être craintif qui se sait la pâture de tous. Le Cône sent si bien qu’on le guette, qu’il n’ose sortir de chez lui, et y meurt de peur de mourir. La Volute, la Porcelaine, traînent lentementleurs jolies maisons, elles cachent autant qu’elles peuvent. Le Casque, pour mouvoir son palais , n’a qu’un petit pied de Chinoise. Il renonce presque à marcher.
Telle vie et telle habitation. Dans nul autre genre, plus d’identité entre l’habitant et le nid. Ici, tiré de sa substance, l’édifice est la continuation de son manteau de chair. Il en suit les formes et les teintes. L’architecte, sous l’édifice, en est lui-même la pierre vive.
Art fort simple pour les sédentaires. L’huître inerte, que la mer viendra nourrir, ne veut qu’une bonne boite à charnière, qu’on puisse entre-bâiller un peu quand l’ermite prendra son repas, mais qu’il referme brusquement s’il craint d’être luimême le repas de quelque voisin avide.
La chose est plus compliquée pour le mollusque voyageur, qui se dit : « Je possède un pied, un organe pour marcher; donc je dois marcher. » La chère maison, il ne peut, à volonté, la quitter et la reprendre. En marche, elle lui est nécessaire; c’est alors qu’on l’attaquera. II faut quelle
abrite du moins le plus délicat de son être, l’arbre par lequel il respire et celui qui puise la vie par ses petites racines, le nourrit et le répare. La tête est bien moins importante; plusieurs la perdent impunément; mais, si les viscères n'étaient toujours sous le bouclier, s’ils étaient blessés, il mourrait.
Ainsi prudent, cuirassé, il cherche sa petite vie. Sa journée faite, la nuit sera-t-il en sécurité dans un logis tout ouvert? Les indiscrets n’iront-ils pas y mettre un regard curieux? qui sait, peut-être la dent!... L’ermite y songe, il y emploie tout ce qu’il a d’industrie; mais nul instrument que le pied, qui lui sert à toutes choses. De ce pied, qui veut clore l’entrée, se développe à la longue un appendice résistant qui tient lieu de porte. 11 le met à l’ouverture, et le voilà fermé chez lui.
La difficulté toutefois permanente, la conlradietion qui reste encore dans sa nature, c’est.qu’ilfaut qu’il soit garanti, mais en même temps en rapport avec le monde extérieur. Il ne peut, comme l’oursin, s'isoler. Ses éducateurs, l’air, la lumière, peuvent seuls affermir ce corps si mou, l’aider à se faire des organes. Il faut qu’il acquière des sens, l’ouïe, l’odorat, guides de l’aveugle. Il faut qu’il acquière la vue. Il faut surtout qu’il respire.
Grande fonction si impérieuse! nul n’y songe
quand elle esl facile. Mais, si elle s’arrête un moment, quel trouble terrible! Que notre poumon s’engorge, que le larynx seulement s’embarrasse pour une nuit, l’agitation, l’anxiété, sontextrêmes; on n’y tient pas; souvent même, à grand péril, on ouvre toutes les fenêtres. On sait que, chez les asthmatiques, cette torture va si loin, que, ne pouvant se servir de l’organe naturel, ils se créent un moyen supplémentaire de respirer. — De l’airl de l’air! ou bien mourir !
La nature ainsi pressée est terriblement inventive. Il ne faut pas s’étonner si ces pauvres enfermés, étouffant sous leur maison, ont trouvé mille appareils, mille genres de soupapes qui les soulagent un peu. Tel respire par des lamelles qui se rangent autour du pied , tel par une sorte de peigne, tel par un disque, un bouclier, d’autres par des fils allongés ; quelques-uns ont sur le côté de jolis panaches, ou sur le dos un mignon petit arbre qui tremble, va, vient, respire.
Ces organes si sensibles, qui craignent tant d’être blessés, affectent des formes charmantes ; on dirait qu’ils veulent plaire, attendrir, qu’ils demandent, grâce. Leur innocente comédie joue toute la nature, prend toute forme et toute couleur. Ces petits enfants de la mer, les mollusques, en grâce enfantine d’illusion, en riches nuances, lui font sa fête éter-
m COQUILLES, NACRE, PERLE.
nelle, sa parure. Tant soit-elle austère, elle est forcée de sourire.
Avec cela, la vie craintive est toute pleine de mélancolie. On ne peut s’empêcher de croire qu’elle ne souffre, la belle des belles, la fée des mers, l’Haliotide, de sa sévère réclusion. Elle a le pied, peut se traîner, mais ne l’ose. « Qui t’en empêche? - — J’ai peur... le crabe me guette; quej’entr’ouvre, il est chez moi. Un monde de poissons voraces flotte au-dessus de ma tête. L’homme, mon cruel admirateur, me punit de ma beauté; poursuivie aux mers des Indes, jusque dans les eaux du pôle, maintenant en Californie, on me charge par vaisseaux. »
L’infortunée, n'osant sortir, a trouvé un moyen subtil de faire arriver l’air et l’eau. A sa maison elle fait de minimes fenêtres qui vont à ses petits poumons. La faim cependant l’oblige de se hasarder. Vers le soir, elle rampe un peu alentour et paît quelques plantes, son unique nourriture.
Remarquons ici en passant que ces merveilleuses ^ coquilles, non-seulement l’Haliotide, mais la Veuve (blanche et noire), mais Bouche-d’Or (à nacre dorée), sont de pauvres herbivores, de la plus sobre nourriture. — Vivante réfutation de ceux qui croient aujourd’hui la beauté fille de la mort, du
sang, du meurtre, d’une brutale accumulation de substance.
Il ne faut à celles-ci presque rien pour vivre. Leur aliment, c’est surtout la lumière qu'elles boivent, dont elles se pénètrent, dont elles colorent * et irisent leur appartement intérieur. C’est aussi l’amour solitaire qu’elles cachent en cette retraite. Chacune est double; en une seule, se trouvent l’amante et l’amant. Comme les palais de l’Orient ne montrent au dehors que de tristes murs et dissimulent leurs merveilles, ici le dehors est rude et l’intérieur éblouit. L’hymen s’y fait aux lueurs d’une petite mer de nacre, qui, multipliant ses miroirs, donne à la maison, m$me close, l’enchantement d’un crépuscule féerique et mystérieux.
, C’est une grande consolation d’avoir, sinon le soleil, au moins une lune à soi, un paradis de douces nuances, qui, changeant toujours sans changer, donne à cette vie immobile ce peu de variété dont tout être a le besoin.
Les enfants qui travaillent aux mines demandent aux visiteurs, non des vivres, non de l’argent, mais « de quoi faire de la lumière. » Il en est de même de ces enfants-ci, nos Haliotides. Chaque jour, quoique aveugles, elles sentent la lumière revenir, s’ouvrent à elles avidement, la reçoivent, la contemplent de tout leur corps transparent. Disparue,
elles la consei’vent en elles-mêmes, elles la couvent de leur amoureuse pensée. Elles l’attendent, elles l’espèrent; elles se font leur petite âme de cet espoir, de ce désir. Qui doutera qu’à son retour elles n’aient bien autant que nous le ravissement du réveil? plus que nous, distraits par la vie, si multiple et si variée?
Pour elles, l’éternité se passe à sentir et deviner, à rêver et regretter le grand amant, le Soleil. Sans le voir à notre manière, elles perçoivent certainement que celte chaleur, cette gloire lumineuse, leur vient du dehors, d’un grand centre puissant et doux. Elles aiment cet autre Moi, ce grand Moi qui les caresse, les illumine de joie, les inonde de vie. Si elles pouvaient, sans doute, elles iraient au-devant de ses rayons. Du moins, attachées à leur seuil, comme le brame méditant aux portes de la pagode, elles lui offrent silencieusement... quoi? la félicité qu’il donnç, et ce doux mouvement vers lui. — Fleur première du culte instinctif. C’est déjà aimer et prier, dire le petit mot qu’un saint préférait à toute prière, le : Oh! dont le ciel se contente. Quand l'Indien le dit à l’aurore, il sait que ce monde innocent, nacre, perle, humbles coquilles, s’unit à lui du fond des mers.
Je comprends très-bien ce que sent, en présence de la perle, le cœur ignorant et charmant de la femme qui rêve, est émue, sans savoir pourquoi. Cette perle n’est pas une personne, mais ce n’est pas une chose. Il y a là une destinée.
Quelle adorable blancheur! non, c’est candeur que je veux dire; — virginale? non; c’est bien mieux; les vierges et les petites filles ont toujours, tant douces soient-elles, un peu de jeune verdeur. La candeur de celle-ci serait plutôt celle de l’innocente épouse, si pure,, mais soumise à l’amour.
N u^g^. a mbition de briller. Elle adoucit, presque éteint^fe lueurs. On n’y, voit d’abord qu’un blanc mat. Ce n’est qu’au second regard qu’on commence à découvrir son iris mystérieuse, et, comme on dit, son orient.
Où vécut-elle? Demandez au profond Océan. De quoi? demandez au soleil. Elle a vécu de lumière et d’amour de la lumière, comme eût fait un pur esprit.
Grand mystère!... Mais elle-même, elle le fait assez comprendre. On sent ^ue cet être si doux a vécu longtemps immobile, résigné, dans la quiétude qui fait « attendre en attendant, » ne veut rien faire et rien vouloir que ce que voudra l’être aimé.
L’enfant de la mer avait mis son beau rêve dans
sa coquille, et celle-ci dans sa nacre, et celte nacre dans sa perle, qui n’est qu’elle-même concentrée.
Mais cette dernière n’arrive, dit-on, que par une blessure, une permanente souffrance, une douleur quasi éternelle, qui attire, absorbe tout l’être, anéantit sa vie vulgaire en celte divine poésie.
J’ai ouï dire que les grandes dames de l’Orient et du Nord, tout autrement délicates que les lourdes enrichies, évitaient les feux du diamant, et n’accordaient de toucher leur fine peau qu’à la douce perle.
En réalité, l’éclair du diamant fait tort à l’éclair de l’amour. Un collier, deux bracelets de perles, c’est l’harmonie d’une femme *, l’ornement vraiment féminin, qui, au lieu d’amuser, émeut, attendrit l’altendrissemenl. Cela dit : « Aimons! Point de bruit! »
La perle paraît amoureuse de la femme, elle de la perle. Ces dames du Nord, dès qu’elles les ont une fois mises, ne les quittent plus. Elles les portent jour et nuit, les cachent sous les vêtements . Dans de rares occasions, à travers les riches four-
> Voir la note à la ün du volume.
rures, toujours doublées de salin blanc, on aperçoit l’heureux bijou, l’inséparable collier.
C’est comme la tunique de soie que l’odalisque porte en dessous, qu’elle aime tant. Elle ne quitte cette favorite qu’elle ne soit usée, déchirée et sans remède hors de combat, sachant que c’est un talisman, l’infaillible aiguillon d’amour.
n en est ainsi de la perle. «Comme la soie, elle s’imprégne du plus intime et boit la vie. Une force inconnue y passe, une vertu de celle qu’on aime. Quand elle a dormi tant de nuits sur son sein, dans sa chaleur, quand elle s’est ambrée de sa peau et a pris ces teintes blondes qui font délirer le cœur, le bijou n’est plus un bijou, c’est une partie de la personne que ne doit plus voir l’œil indifférent. Un seul a droit de le connaître, et, sur ce collier, de surprendre le mystère de la femme aimée.
L ÉCUilEUR DE MER (POULPE, ETC.)
Les méduses et les mollusques ont été généralement d’innocentes créatures, on pourrait dire des enfants, et j’ai vécu avec eux dans un monde aimable de paix. Peu de carnassiers jusqu’ici. Ceux mêmes qui étaient forcés de vivre ainsi ne détruisaient que pour le besoin, et encore vivaient la plupart aux dépens de la vie commencée à peine, , d’atomes, de gelée animale, qui n’esl pas môme organisée. Donc, la douleur était absente. Nulle cruauté et nulle colère. Leurs petites âmes, si douces, n’en avaient pas moins un rayon, l’aspiration vers la lumière, et vers celle qui nous vient du ciel, et vers celle de l’amour, révélé en changeante flamme, qui, la nuit, fait la joie des mers.
L’ÉCUMEUR DE MER (POULPE, ETC.)
Maintenant, il me faut entrer dans un monde bien autrement sombre : la guerre , le meurtre. Je suis obligé d’avouer que, dès le commencement, dès l’apparition delà vie, apparut la mort violente, épuration rapide, utile purification, mais cruelle, de tout ce qui languissait, traînait ou aurait langui, de la création lente et faible dont la fécondité eût encombré le globe.
Dans les terrains les plus anciens, on trouve deux bêtes meurtrières, le Mangeur et le Suceur. Le premier nous est révélé par l’empreinte du Trilobite, espèce aujourd’hui perdue, destructeur éteint des êtres éteints. Le second subsiste en un reste effrayant, un bec presque de deux pieds qui fut celui du grand suceur, seiche ou poulpe (Dujqrdin.) D’après un tel bec, ce monstre, s’il lui était proportionné, aurait eu un corps énorme, des bras-suçoirs épouvantables de vingt ou trente pieds peut-être, comme une prodigieuse araignée.
Chose tragique : ces êtres de mort sont les pre- miers que l’on trouve au fond de la terre. Est-ce donc à dire que la mort ait pu précéder la vie ? Non, mais les animaux mous qui alimentèrent ceux-ci ont fondu, n’ont pas laissé trace ni môme empreinte d’eux-mêmes.
Les mangeurs et les mangés étaient-ils deux na-
L’ÉCDMEÜR DE MER (POULPE, ETC.)
lions de différente origine? Le contraire est plus probable. Du mollusque , forme indécise, matière encore propre à tout, la force surabondante du jeune monde, sa riche pléthore, prodiguant l’alimentalion, dut de bonne heure dégager deux formes, contraires d’apparence, qui ^ient au môme but. Elle enfla, souffla, sans mesure, ie mollusque en un ballon, une vessie absorbante, qui, de plus en plus gonflée et d’autant plus affamée, — mais d’abord sans dents, — suça. D’autre part, la même force, développant le mollusque en membres articulés dont chacun se fit sa coquille, durcissant cet être encroûté, le durcit surtout aux pinces, aux mandibules pour mordre, broyer les choses les plus dures.
Parlons seulement d’abord du premier dans ce chapitre.
Le suceur du monde mou, gélatineux, l’est luimême. En faisant la guerre aux mollusques, il reste mollusque aussi, c’est-à-dire toujours embryon. Il offre l’aspect étrange, ridicule, caricatural, s’il n’était terrible, de l’embryon allant en guerre, d’un fœtus cruel, furieux, mou, transparent, mais tendu, soufflant d’un souffle meurtrier. Car ce n’est pas pour se nourrir uniquement qu’il guerroie. Il a besoin de détruire. Même ras-
L’ÉCUMEUR DE M ER*{ POU LPE , ETC.)
sasié, crevant, il détruit encore. Manquant d’armure défensive, sous son ronflement menaçant, il n’en est pas moins inquiet ; sa sûreté, c’est d’attaquer. Il regarde toute créature comme un ennemi possible. Il lui lance à tout hasard ses longs bras, ou plutôt ses fouets armés de ventouses. Il lui lance, avant tout combat, ses effluves paralysantes, engourdissantes, un magnétisme qui dispense du combat.
Double force. A la puissance mécanique de ses bras-ventouses qui enlacent, immobilisent, ajoutez la force magique de cette foudre mystérieuse ; ajoutez l’ouïe très-fine, l’œil perçant. Vous ôtes elfrayés.
Qu’était-ce donc, quand la richesse débordante du premier monde, où ils n’avaient point à chercher, plongés qu’ils étaient toujours dans une mer .vivante d’alimentation, les gonflait indéfiniment, ces montres d’élastique enveloppe qui prêtait à volonté? Ils ont décru. Cependant Rang atteste qu’il en a vu un de la grosseur d’un tonneau. Péron, dans la mer du Sud, en a rencontré un autre, non moins gros. Il roulait, ronflait, dans la vague, avec grand bruit. Ses bras de six ou sept pieds, se déroulant en tout sens, simulaient une furieuse pantomime d’horribles serpents.
D’après ces récits sérieux, on h’aurait pas dû, ce
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semble, repousser avec risée celui de Denis de Monfort, qui atteste avoir vu un énorme poulpe frapper de ses fouets électriques, enlacer, étouffer un dogue, malgré ses morsures, ses efforts, ses hurlements de douleur.
Le poulpe, cette machine terrible, peut, comme la machine à vapeur, se charger, surcha^r de force, et alors prendre une puissance incalculable d’élasticité, un élan jusqu’à sauter de la mer sur un vaisseau (D’Orbigny, article Céphal.}, Ceci explique la merveille qui fit accuser de mensonge les anciens navigateurs. Ils avaient eu, disaient-ils, la rencontre d’un poulpe géant qui, sautant sur le tillac, embrassant de ses prodigieux bras les mâts, les cordages, eût pris le vaisseau, dévoré les hommes, si l’on n’eût à coups de hache tranché ses bras. Mutilé, il retomba dans la mer.
Quelques-uns avaient cru lui voir des bras de soixante pieds. D’autres soutenaient avoir vu dans les mers du Nord une île mouvante d’une demi-lieue de tour, qui aurait été un poulpe, l’épouvantable kraken, le monstre des monstres, capable de lier et d’absorber une baleine de cent pieds de long.
Ces monstres, s’ils ont existé, eussent mis en danger la nature. Us auraient sucé le globe. Mais, d’une part, les oiseaux géants (peut-être l’épiornis)
L’ÉCUMEUR DE MER (POULPE, ETC.)
purent leur faire la guerre. D’autre part, la terre, mieux réglée, dut affaiblir, dégonfler l’affreuse chimère en réduisant la gent mangeable, diminuant l'alimentation.
Grâce à Dieu, nos poulpes actuels sont un peu moins redoutables. Leurs espèces élégantes, l’argonaute, gracieux nageur dans son onduleuse coquille, le calmar, bon navigateur, la jolie seiche aux yeux d’azur, se promènent sur l’Océan, n’attaquent que de petits êtres.
En eux apparaît une idée, une ombre du futur appareil vertébral (l’os de seiche qu’on donne aux oiseaux). Ils brillent de toutes couleurs. Leur peau en change à chaque instant. On pourrait les appeler les caméléons de la mer. La seiche a le parfum exquis, l’ambre gris, qu’on ne trouve dans la baleine que comme résidu des seiçhes en nombre infini qu’elle absorbe. Les marsouins en font aussi une immense destruction. Les seiches, qui sont sociables et vont par troupeaux, au mois de mai, viennent toutes aux rivages pour y déposer des grappes qui sont leurs œufs. Les marsouins les attendent là et en font des banquets splendides. Ces seigneurs sont si délicats, qu’ils ne mangent que la tête, les huit bras, morceau fort tendre et de facile digestion. Ils rejettent le plus
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dur, l’arrière-corps. Toute la plage (exemple, à Royan) est couverte de milliers de ces misérables seiches ainsi mutilées. Les marsouins en font la fête avec des bonds inouïs, d’abord pour les effrayer, ensuite pour leur donner la chasse ; enfin, après le repas, ils se livrent aux exercices salutaires de la gymnastique.
La seiche, avec l’air bizarre que le bec lui donne, n’en excite pas moins l’intérêt. Toutes les nuances de l’iris la plus variée se succèdent et se fondent sur sa peau transparente selon le jeu de la lumière, le mouvement de la respiration. Mourante, elle vous regarde encore de son œil d’azur et trahit les dernières émotions de la vie par des lueurs fugitives qui montent du fond à la surface, apparaissent par moments pour disparaître aussitôt.
La décadence générale de celte classe, si énormément importante aux premiers âges , est moins frappante dans les navigateurs (seiches, etc.), mais visible chez le poulpe, proprement dit, triste habitant de nos rivages. Il n’a pas , pour naviguer, la fermeté de la seiche, bâtie sur un os intérieur. Il n’a pas, comme l’argonaute, un extérieur résistant.
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une coquille qui garantit les organes les plus vulnérables. Il n’a pas l’espèce de voile qui seconde la navigation et dispense de ramer. 11 barbote un peu sur la rive, où, tout au plus, on pourrait le comparer au caboteur qui serre la côte. Son infériorité lui donne des habitudes de ruse perfide, d'embuscade, de craintive audace, si on ose dire. 11 se dissimule, se tient coi aux fentes des rochers. La proie passe, il lui allonge prestement son coup de fouet? Les faibles sont engourdis, les forts se dégagent. L’homme ainsi frappé en nageant ne peut se troubler dans sa lutte avec un si misérable ennemi. Il doit, malgré son dégoût, l’empoigner, et, chose aisée, le retourner comme un gant. Il s’affais'se alors et retombe.
On est choqué, irrité, d’avoir eu un moment de peur, au moins de saisissement. Il faut dire à ce guerrier qui vient soufflant , ronflant , jurant : « Faux brave, tu n’as rien au dedans. Tu es un masque plus qu’un être. Sans base, sans fixité, de la personnalité tu n’as que l’orgueil encore. Tu ronfles, machine à vapeur, tu ronfles, et tu n’es qu’une poche, — puis, retourné, une peau flasque et molle, vessie piquée, ballon crevé, et demain un je ne sais quoi sans nom, une eau de mer évanouie. »
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CHUSTACÈS — LA GUERRE ET L’I^^TRIGUE
Si l’on visite d’abord notre riche collection des armures du moyen âge, et qu’ après avoir contemplé ces pesantes masses de fer dont s’affublaient nos chevaliers, on tiille immédiatement au Musée d’histoire naturelle voir les armures des crustacés, on a pitié des arls de l’homme. Les premières sont un carnaval de déguisements ridicules, encombrants et assommants, bons pour étouffer les guerriers et les rendre inoffensifs. Les autres, surtout les armes des terribles décapodes, sont tellement effrayantes, que, si elles étaient grossies seulement à la taille de l’homme, personne n’en soutiendrait la vue; les plus braves en seraient troublés, magnétisés de terreur.
Ils sont là, tous en arrêt, dans leurs allures de combat, sous ce redoutable arsenal, offensif et dé-
fensif, qu’ils portaient si légèrement, fortes pinces, lances acérées, mandibules à trancher le fer, cuirasses hérissées de dards qui n’ont qu’à vous embrasser pour vous poignarder mille fois. On rend grâce à la nature qui les fit de cette grosseur. Car qui aurait pu les combattre ? Nulle arme à feu n’y eût mordu. L’éléphant se fût caché; le tigre eût monté aux arbres; la peau du rhinocéros ne l’eût pas mis en sûreté.
On sent que l’agent intérieur, le moteur de cette machine, centralisé dans sa forme (presque toujours circulaire), eut par cela seul une force énorme. La svelte élégance de l’homme, sa forme longitudinale, divisée en trois parties, avec quatre grands appendices, divergents, éloignés du centre, en font, quoi qu’on dise, un être très-faible. Dans ces armures de chevaliers, les grands bras télégraphiques, les lourdes jambes pendantes, donnent la triste impression d’un être décentralisé, impuissant et chancelant, qu’un choc léger couchait par terre. Au contraire, chez le crustacé, les appendices tiennent de si près et si bien à la masse ronde, courte, ramassée, que le moindre coup qu’il donna fut donné par toute la masse. Quand l’animal pinça, piqua, trancha, ce fut de tout son être, qui, même au bout de son arme, avait sa complète énergie.
Il a deux cerveaux (tête el tronc); mais, pour se serrer, obtenir cette terrible centralisation, l’animal a pris un parti', c’est de n’avoir pas de cou, d’avoir sa tête dans son ventre. Merveilleuse simplification. Cette tête unit les yeux, les palpes, les pinces et tes mâchoires. Dès que l’œil perçant a vu, les palpes tâtent, les pinces serrent, les mâchoires brisent, et derrière elles, sans intermédiaire, l’estomac, qui lui-même a une machine pour broyer, triture et dissout. En un moment tout est fini, ta proie disparue, digérée.
Tout est supérieur en cet être :
Les yeux voient devant et derrière. Convexes, extérieurs, à facettes, ils sont à même d’embrasser une grande partie de l’horizon.
Les palpes ou antennes, organes d’essai, d’avertissement, de triple expérimentation, ont le tact, au bout, à la base l’ouïe, l’odorat. Avantage immense que nous n’avons pas. Que serait-ce si la main humaine flairait, entendait? Combien notre observation serait rapide et d’ensemble 1 Dispersée entre trois sens qui travaillent séparément, l’impression par cela seul est souvent inexacte, ou s’évanouit.
Des dix pieds (du décapode) , six sont des mains, des tenailles, et, de plus, par l’extrémité, ce sont des organes de respiration. Le guerrier se tire ici
par un c.xpédient révolutionnaire du problème qui a tant embarrassé le pauvre mollusque : « Respirer, malgré la coquille. » Il a répondu à cela : « Je respirerai par le pied, la main. Cet endroit faible où je pourrais donner prise, je le mets dans l’arme de guerre. Et qu’on vienne l’attaquer là ! »
Leurs seuls ennemis redoutables sont la tempête et le rocher. Peu voyagent en haute mer, peu au fond. Ils sont presque tous au rivage à guetter des proies. Souvent, pendant qu’ils sont là à attendre que l’huître bâille pour en faire leur déjeuner, la mer grossit, les prend, les roule. Leur armure fait leur péril. Dure, sans élasticité, elle reçoit tous les chocs à sec, rudement et de manière cassante. Leurs pointes aux pointes du roc s’écachent, éclatent, se.briscnt. Ils ne s’en tirent que mutilés. Heureusement, comme l’oursin, ils peuvent se réparer, substituer au membre brisé un membre supplémentaire. Ils comptent tellement là-dessus, que, pris, eux-mêmes ils se cassent un membre pour se délivrer.
Il semble que la nature favorise spécialement
des serviteurs si utiles. Contre son infini fécond, elle a dans les crustacés un infini d'absorption. Ils sont partout, sur toutes plages, aussi diversifiés que la mer. Ses vautours, goélands, mouettes, partagent avec les crustacés la fonctîoTi essentielle d’agents de la salubrité. Qu’un gros animal échoue, à l’instant l’oiseau dessus, le crabe dessous et dedans, travaillent à le faire disparaître.
Le crabe minime et sauteur qu’on prendrait pour un insecte (le talitre) occupe les plages sablonneuses, habite dessous. Qu’un naufrage jette en quantité les méduses ou autres corps, vous voyez le sable onduler, se mouvoir, puis se couvrir des nuées de ces croque-morts danseurs, qui, fourmillants, sautillants, approprient gaiement la plage, s’efforçant de balayer tout entre deux marées.
Grands, robustes, pleins de ruse, les crabes ou cancres sont un peuple de combat. Ils ont si bien l’instinct de guerre, qu’ils savent employer jusqu’au bruit pour effrayer leurs ennemis. En attitude menaçante, ils vont au combat les tenailles hautes et faisant claquer leurs pinces. Avec cela, circonspects devant une force supérieure. Au moment de la basse mer, du haut d’un roc, je les voyais. Mais, quoique je fusse bien haut, dés qu’ils se sentaient regardés, l’assemblée battait en retraite; les guerriers, courant de travers, comme ils
font, en un moment, rentraient chacun sous sa guérite. Ce ne sont pas des Achille, mais plutôt des Annibal. Dès qu’ils se sentent forts, ils attaquent. Ils mangent les vivants et les morts. L’homme blessé a tout à craindre. On conte qu’en une île déserte ils mangèrent plusieurs des marins de Drake, assaillis, accablés de leurs grouillantes légions.
Nul être vivant ne peut les combattre à armes égales. Le poulpe géant qui étouffe le plus petit crustacé y risque ses tentacules. Le poisson le plus glouton hésite pour avaler un être si épineux.
Dès que le crustacé grossit, il est le tyran, l'effroi des deux éléments. Son inattaquable armure est en état d’attaquer tout. Il multiplierait à l'excès, romprait la balance des êtres, s’il n’avait dans cette armure son entrave et son danger. Fixe et dure, ne prêtant pas aux variations de la vie, elle est pour lui une prison.
Pour s’ouvrir, à travers ce mur, la voie de la respiration, il a dû en placer la porte dans un membre casuel qu’il perd fréquemment, la patte. Pour faire place à la croissance, à l’extension progressive de ses organes intérieurs, il faut, chose si dangereuse ! que la cuirasse, amollie par moments et flasque, ne soit qu’une peau. Elle n’admet un tel change-
ment qu’en se dépouillant, se pelant, jetant une partie d’elle-méme. Mue complète. Les yeux, les branchies qui leur tiennent lieu de poumons, la subissent, comme tout le reste.
C’est un spectacle de voir l’écrevisse se renverser, s’agiter, se tourmenter, pour s’arracher d’ellemême. L’opération est si violente, qu’elle y brise quelquefois ses pattes. Elle reste épuisée, faible, molle. En deux ou trois jours, le calcaire reparaît, cuirasse la peau. Le crabe n’en est pas quitte ainsi; il lui faut beaucoup de temps pour reprendre sa carapace. Et jusque-là tous les êtres, les plus faibles, en font curée. La justice et l’égalité reviennent ici terribles. Les victimes ont leur revanche. Le fort subit la loi des faibles, tombe à leur niveau, comme espèce, au grand balancement de la mort.
Si l’on ne mourait qu’une fois ici-bas, il y aurait moins de tristesse. Mais tout être qui a vie doit mourir un peu tous les jours, c’est-à-dire muer, subir la petite mort partielle qui renouvelle et fait vivre. De là un état de faiblesse et aussi de mélancolie qu’on n’avoue pas facilement. Mais que faire? L’oiseau, qui change de plumage par saison, est triste. Plus triste la pauvre couleuvre à son grand changement de peau. La ^^onne humaine aussi mue de peau et de tout tis^^par mois, par jour, par instants; elle perd un peu d’elle-même incessam-
ment, doucement. Elle n’en est pas abattue, elle est seulement affaiblie, dans un moment \ague et rêveur, où pâlit la flamme vitale pour revenir plus lucide.
Combien la chose est plus terrible chez l’être où tout doit changera la fois, la charpente se disjoindre, l’inflexible enveloppe s’écarter, s’arracher! Il est accablé, assommé, défaillant, absent de luimême, livré au premier venu.
Il est des crustacés d’eau douce qui doivent mourir ainsi vingt fois en deux mois. D’autres (des crustacés suceurs) succombent à celte fatigue, ne peuvent pas se refaire les mêmes, mais se déforment et perdent le mouvement. Ils donnent, pour ainsi dire, leur démission d’êtres chasseurs. Ils cherchent lâchement une vie paresseuse et parasitique, un honteux abri aux viscères des grands animaux, qui, malgré eux, les nourrissent, s’épuisent à leur profit, quêtent et travaillent pour eux.
L’insecte, dans sa chrysalide, paraît s’oublier, s’ignorer, rester étranger aux souffrances, on dirait plutôt jouir de cette mort relative, comme un nourrisson dans le berceau tiède. Mais le crustacé.
CKirSTACÉS— Là GUERRE ET L’INTRIGUE. 215
dans la mue, se voit, se sait tel qu’il est; précipité tout à coup de la vie la plus énergique à une déplorable impuissance. Il semble effaré, éperdu. Tout ce qu’il sait faire, c’est de passer sous une pierre, d’attendre tremblant. N’ayant jamais rencontré d’ennemi sérieux ni d’obstacle, dispensé de toute industrie par la supériorité de ses armes terribles, au jour où elles lui manquent, il n’a nulle ressource. L’association pourrait le protéger peutêtre si la mue ne venait pour tous, et si chacun à ce moment n’était également désarmé, hors d’état de protéger les malades, l’étant lui-même. On dit pourtant qu’en certaines espèces 1e mâle veut défendre sa femelle, la suit, et que, si on la prend, les époux sont pris tous les deux.
Cette terrible servitude de la mue, l’âpre recherche de l’homme (de plus en plus roi des rivages), enfin la disparition d’espèces antiques qui les nourrissaient richement, ont dû amener pour eux une certaine décadence. Le poulpe, qui n’est bon à rien, qu’on ne chasse ni ne mange, a bien déchu de taille et de nombre. Combien plus le crustacé, dont la
chair est si excellente, et dont toute la nature a le goût et l’appétit I
Ils ont l’air de le savoir. Ceux d’entre eux qui sont les moins forts imaginent, on ne peut dire des arts pour se protéger, mais de grossières petites fraudes. Ils s’ingénient et s’intriguent. Ce dernier mot est le vrai. Ils font l’effet d’intrigants, de gens déclassés, qui, sans métier avouable, vivent d’expédients, de ressources peu choisies. Factotum bâtards, ni chair ni poisson, ils s’arrangent un peu de tout, des morts, des mourants, des vivants, parfois d’animaux terrestres. L’Oxystome se fait un masque, une visière, et vole la nuit. Le Birgus, le soir venu, quitte la mer, va à la maraude, monte môme sur les cocotiers, mange des fruits, ne trouvant mieux. Les Dromies se dissimulent en se faisant un habit de corps étrangers. Le Bernard l’ermite, qui ne peut pas achever de durcir sa carapace, imagine, pour garder mieux la partie qui reste molle, de se faire un faux mollusque. Il avise une coquille bien à sa taille, mange l’habitant, s’accommode du logis volé, si bien qu’il le porte avec lui. Le soir, dans ce déguisement, il va aux vivres: on l’entend, on le reconnaît, le pèlerin, au bruit de la coquille, qu’il ne peut s’empêcher de faire en boitant et trébuchant.
D’autres enfin, plus honnêtes, découragés du
mouvement et des combats de la mer, se laissent gagner à la terre, moins guerrière et moins agitée. L’hiver, et presque toujours, ils riiabileni, y font des terriers. Peut-être ils changeraient tout à fait, et se constitueraient insectes, si la mer ne leur restait chère, comme leur patrie d’amour. De môme qu’une fois par an les douze tribus d’Israël s’en allaient à Jérusalem pour la fête des Tabernacles, on voit sur certaines plages ces fidèles enfants de la mer qui s’en vont, en corps de peuple, lui présenter leurs hommages, lui conlier leurs tendres œufs, à celte grande et bonne nourrice, et recommander leui’s petits à celle qui berça leurs aïeux.
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LE l'OlSSON
Le libre élément, la mer, doit tôt ou tard nous créer un être à sa ressemblance, un être éminemment libre, glissant, onduleux, fluide, qui coule à l’image du flot, mais en qui la mobilité
merveilleuse vienne d’un miracle intérieur, plus ■<
grand encore, d’un organisme central, fin et fort, trés-élastique, tel que jusqu’ici nul être n’eut rien d’approchant.
Le mollusque rampant sur le ventre fut le pauvre serf de la glèbe. Le poulpe, avec son orgueil, son enflure, son ronflement, mauvais nageur et point marcheur, n’est guère moins le serf du hasard ; sans sa puissance d’engourdir, il n’eût pas vécu. Le crustacé belliqueux, tour à tour si haut et si bas, la terreur, la risée de tous, subit les morts
LE POISSON
alternatives où il est l’esclave, la proie, le jouet môme du plus faible.
Grandes et terribles servitudes : comment nous en dégager?
La liberté est dans la force. Dès l’origine, à tâtons, la vie, en cliercbant la force, semblait confusément rôver la future création d’un axe central qui ferait l’être un, et décuplerait la vigueur du mouvement . Les rayonnés, les mollusques, en eurent des pressentiments, en ébauchèrent quelques essais. Mais ils étaient trop distraits par le problème accablant de la défense extérieure. L’enveloppe, toujours l’enveloppe, c’est ce qui préoccupait obstinément CCS pauvres êtres*. En ce genre, ils firent des clicfs-d'œuvrc : houle épineuse de l’oursin, conque tout à la fois ouverte et fermée de l’haliotide, cniiti l’armure du crustacé à pièces articulées, perfection de la défense, et terriblement offensive I Ijiioi de plus? qu’a joutera-t-on? rien, ce semble.
bien? non, tout. Qu’il vienne un être qui se fie au mouvement, un être de libre audace, qui méprise tous ces gens comme infirmes ou tardigrades,
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LE PO[SSON.
qui considère l’enveloppe comme chose subordonnée et concentre la force en soi.
Le crustacé s'entourait comme d’un squelette extérieur. Le poisson se le fait au centre, en son intime intérieur, sur l’axe où les nerfs, les muscles, tout organe viendra s’attacher.
Fantasque invention, ce semble, et au rebours ■ du bon sens : placer le dur, le solide, précisément à l’endroit que garde si bien la chair I L’os, si utile au dehoi's, le mettre à la place profonde où sa dureté sert si peu !
Le crustacé dut en rire, quand il vit la première fois un être mou, gros, trapu (les poissons de la mer des Indes), qui, s’essayant, glissait, coulait, sans coquille, armure ni défense; n’ayant sa force qu’au dedans, protégé uniquement par sa fluidité gluante, par le mucus exubérant qui l’entoure, et qui, peu à peu, se fixe en écailles élastiques. Molle cuirasse qui prête et plie, qui cède sans céder tout à fait.
C’était une révolution analogue à celle de Gustave- Adolphe quand il allégea son soldat des pesantes armures de fer, ne lui couvrant plus la poitrine que
LE POISSON
d’un justaucorps de chamois, d’une peau forte, légère et souple.
Révolution hardie, mais sage. Notre poisson, n’étant plus, comme le crabe, captif d’une armure, est du même coup délivré de la condition cruelle à laquelle tenait cette armure, la mue, le danger, la faiblesse, l’effort, la disperdition énorme de force qui se fait en ce moment. 11 mue peu et lentement, comme l’homme et les grands animaux. Il épargne, amasse la vie, se crée le trésor d’un puissant système nerveux, à nombreux fils télégraphiques qui vont sonner, retentir à l’épine et au cerveau. Que l’os soit absent ou très-mou, que le poisson garde encore l’apparence embryonnaire, il n’en a pas moins sa grande harmonie par ce riche écheveau des filets nerveux.
Nous n’avons pas dans le poisson les faiblesses élégantes du reptile et de l’insecte, si sveltes, qu’on peut, à telles places, couper comme un fil. II est segmenté comme eux, mais ces segments sont dessous, bien cachés et bien gardés. Il s’en aide pour se contracter, sans s’exposer, comme ils font, à être aisément divisé.
Comme le crustacé, le poisson préfère la force à la beauté, et, pour cela, il supprime le cou. Tête et tronc, tout est d’une masse. Principe admirable de force, qui fait que pour couper l’eau, un élément
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si divisible, il frappe énormément fort, s’il veut, mille fois plus qu’il ne faut. Alors c’est un trait, une flèche, la rapidité de la foudre.
L’os intérieur, qui dans la seiche apparut unique et informe, ici est un grand système un, mais trèsmultiple, — un pour la force d’unité, — multiple pour l’élasticité, pour s’approprier .aux muscles, qui, contractés, dilatés tour à tour, font le mouve- ^ment. Merveille, véritable merveille que cette forme du poisson, si compacte (à voir du dehors), et si contractable au dedans, cette carène de fines côtes si flexibles (dans le hareng, dans l’alose, etc.), où s’attachent les muscles moteurs qui poussent d’un choc alternatif. Aussi il n’expose au dehors que des rames auxiliaires, courtes nageoires qui risquent peu, qui, fortes, piquantes et gluantes, blessent, éludent, échappent. Que touteela est supérieur au poulpe ou à la méduse, qui présentait h tout venant de molles tentacules de chair, friand morceau pour l’appétit des crustacés ou des marsouins ! ’ Au total, ce vrai fils de l’eau, mobile autant que sa mère, glisse à travers par son mucus, fend de sa tête, choque des muscles (contractés sur ses vertèbres, sur ses fines côtes onduleuses), enfin de ses fortes nageoires il coupe, il rame, il dirige.
La moindre de ces puissances suffirait. Il les unit toutes, — type absolu du mouvement.
LE POISSON
L’oiseau même est moins mobile, en ce sens qu’il a besoin de poser. Il est fixé pour la nuit. Le poisson jamais. Endormi, il flotte encore.
Mobile à ce point, il est en même temps au plus haut degré robuste et vivace. Partout où on voit de l’eau, on est sûr de le trouver; c’est l’être universel du globe. Aux plus hauts lacs des Cordillères et des montagnes d'Asie, où l'air est si raréfié, où nul être ne vit plus, là, dans une grande solitude, le poisson seul s’obstine à vivre. C’est le goujon, le poisson rouge, qui ont la gloire de voir ainsi toute la terre au-dessous d’eux. De même, aux grandes profondeurs, sous des pesanteurs effroyables, habitent les harengs, les morues. Forbes, qui divise la mer en une dizaine de couches ou étages superposés, les a trouvés tous habités, et au dernier, qu’on croit si sombre, il a trouvé un poisson muni d’admirables yeux, qui y voit par conséquent et trouve assez do lumière dans ce qui nous semble la nuit.
Autre liberté du poisson. Nombre d’espèces (saumons, aloses, anguilles, esturgeons, etc.) supportent également l’eau douce et l’eau de mer, alternent, et régulièrement vont de l’une à l’autre. Plusieurs familles de poissons ont des espèces marines et d’autres fluviatiles (exemples, les raies, les bars).
LE POISSON
Toutefois tel degré de chaleur, telle nourriture, telle habitude, semblent les fixer, les parquer, dans cet élément si libre. Les mers chaudes sont comme un mur pour les espèces polaires, qui les trouvent infranchissables.D’autre part, ceux des mers chaudes sont arrêtés aux courants froids du cap de Bonne- Espérance. On ne connaît que deux ou trois espèces de poissons cosmopolites. Peu fréquentent la haute mer. La plupart sont littoraux et n'aiment que certains rivages. Ceux des États-Unis ne sont point ceux de l’Europe. Ajoutez des spécialités de goût, qui ne tes enchaînent pas absolument, mais les retiennent. La raie barbote sur la vase, et les soles aux fonds sablonneux, les cottes rampent sur les hauts-fonds, la murène se plaît sur les roches, et la perche suites grèves, les balistes dans l'eau peu profonde sur un lit de madrépores. La scorpène, tour à tour nage et vole ; poursuivie par les poissons, elle s’élance, se soutient dans l'air, et si les oiseaux la chassent, elle plonge à l’instant dans les Ilots.
Le proverbe populaire : « Heureux comme un poisson dans l’eau, » exprime une vérité. Dans les temps calmes, un ballon d'air, plus ou moins chargé et
LE POISSON
qui lui permet de se faire plus ou moins pesant, le fait naviguer à son aise suspendu entre deux eaux. 11 va, paisible, bercé, caressé du flot, dort, s’il veut, en route. 11 est tout à la fois embrassé et isolé par la substance onctueuse qui rend sa peau, ses écailles glissantes et imperméables. Son milieu est peu variable, toujours à peu près le même, pas trop froid et pas trop chaud. Quelle terrible dilférence entre une vie si commode et celle qui nous est départie, à nous habitants de la terre! Chaque pas que nous faisons nous fait rencontrer des aspé-'' rités, des obstacles. La rude terre nous met des pierres au passage, nous fatigue, nous épuise à monter, descendre, remonter ses pentes. L’air varie selon les saisons, et souvent très-cruellement. L’eau, la froide pluie, pendant des nuits et des jours, tombe impitoyablement, nous pénètre, nous morfond, parfois gèle à nos cheveux, et nous entoure frissonnants des pointes aiguës de ses cristaux. - La félicité du poisson, sa bienheureuse plénitude de vie, s’expriment sous les tropiques par le luxe de ses couleurs, et se traduit dans le nord par la vigueur du mouvenient. Dans l’Océanie et la mer des Indes, ils jouent, errent et vagabondent, sous les formes les plus bizarres, les plus fantastiques parures; ils prennent leurs ébats joyeux entre les coraux, sur les fleurs vivantes. Nos poissons des
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mers froides et tempérées sont les grands voiliers, les rameurs puissants, les vrais navigateurs. Leurs formes allongées et sveltes en font des flèches de vitesse. Ils peuvent en remontrer à tout constructeurde vaisseaux; quelques-uns ont jusqu’à dix nageoires, qui, à volonté rames et voiles, peuvent être tenues toutes ouvertes, ou bien en partie pliées. La queue, merveilleux gouvernail, est aussi la principale rame. Les meilleurs nageurs l’ont fourchue, c’est l’épine entière qui aboutit là, et qui, contractant ses muscles, fait avancer le poisson.
La raie a deux nageoires immenses, deux grandes ailes pour ballre les Ilots. Sa queue longue, souple et déliée, est une arme pour frapper, un fouet pour fendre et diviser la densité de la lame. Mince et déplaçant si peu d’eau, filant dans un sens oblique, elle est par cela même aisément soulevée et n’a que faire de la vessie qui soutient les poissons épais. Ainsi tous ont des appareils appropriés à leur milieu. La sole est ovale, aplatie, pour se glisser dans le sable. L’anguille, pour se rouler sur les vases, prend des formes serpentines et se fait un long ruban. Les lophies, qui doivent vivre souvent accrochées aux rochers, ont des nageoires-mains qui rappellent le poisson moins que la grenouille.
258 lE POISSON.
La vue est le sens de l’oiseau, l'odorat celui du poisson. Le faucon dans les nuages perce du regard l’espace profond, voit le gibier presque invisible. De môme, des profondeurs de l’eau, à l’odeur d’une proie tentante, la raie est avertie, remonte. Dans ce monde demi-obscur, de lueurs douteuses et trompeuses, on se lie à l'odorat, parfois au toucher. Ceux qui, comme l’esturgeon, fouillent la vase, ont le tact exquis. Le requin, la raie, la morue (avec ,ses gros yeux écartés), voient mal, mais flairent et sentent. Chez la raie, l’odorat est si sensible, qu’elle a un voile tout exprès pour le fermer par moment, et en annuler la puissance, qui sansdoute l’imporlunerait et la prendrait au cerveau.
A ce puissant moyen de chasse, ajoutez des dents admirables, acérées, parfois en scie, multipliées chez quelques-uns en plusieurs rangées, au. point de paver la bouche, le palais et le gosier. La langue môme en est armée. Ces dents, fines, partant fragiles, en ont d’autres, derrière, toutes prêtes , si elles cassent, pour les remplacer.
.Nous l'avons dit dès l'ouverture de ce second livre, il a fallu que la mer produisit ces êtres terribles, CCS tout-puissants destructeurs, pour combattre, guérir elle-même l'étrange mat qui la travaille, l'excès de la fécondité. La Mort, chirurgien secoucaDle, par une saignée persévérante, d’abondance
LE POISSON
immense, la soulage de cette pléthore dont elle eût été noyée. L’épouvantable torrent de génération qui s’y fait, le déluge du hareng, les milliards d’œufs de 1a morue, tant d’effrayantes machines à multiplier, qui, décuplant, centuplant, combleraient les océans, étoufferaient la nature, elle s’en défend surtout par l'engouffrement rapide de la machine de mort, le nageur armé, le poisson.
Beau spectacle, grand, saisissant. Le combat universel de la Mort et de l’Amour ne semble rien sur la terre lorsqu’on oppose vis-à-vis ce qu'il est au fond de la mer. Là, d’inconcevable grandeur, il effraye par sa furie, mais en regardant de plus près on le voit trés-harmonique et d’un surprenant équilibre. Cette furie est nécessaire. Cet échange de la substance, si rapide (à éblouir!), cette prodigalité de la mort, c'est le salut.
Rien de triste ; une joie sauvage semble régner dans toutcela. De celle vie de la mer,ûprement mêlée des deux forces qui semblent se détruire l’une l’autre, ressort une santé merveilleuse, une pureté incomparable, une beauté terrible et sublime. Dans les morts et dans les vivants, elle triompheégalcment. Sans en faire grande différence, elle leur prêle et leur reprend l’éleclricilé, la lumière, elle en lire ce jeu d’étincelles,, et cet infini d’éclairs pâles, qui, jusque sous la nuit du pôle, fait sa sinisti'e féerie.
LE POISSON
La mélancolie de la mer n’est pas dans son insouciance à multiplier la mort. Elle est dans son impuissance de concilier le progrès avec l’excès du "mouvement.
Elle est cent fois et mille fois plus riche que la terre, plus rapidement féconde. Elle édifie môme et bâtit. Les accroissements que prend la terre (on l’a vu par les coraux), elle les tient delà mer encore ; car la mer n’est pas autre chose que le globe en son travail, en son plus actif enfantement. Elle a son obstacle unique dans cette rapidité. Son infériorité parait à la difficulté qu’elle a (elle si riche de génération) pour organiser l’Amour.
On est triste quand on songe que les milliards cl milliards des habitants de la mer n’ont que l’amour vague encore, élémentaire, impersonnel. Ces peuples qui, chacun à son tour, montent et viennent en pèlerinage vere le bonheur et la lumière, donnent à flots le meilleur d’eux-mêmes, leur vie, à la chance inconnue. Ils aiment, et ils ne connaîtront jamais l’être aimé où leur rêve, leur désir se fût incarné. Us enfantent, sans avoir jamais cette félicité de renaissance qu’on trouve en sa postérité.
Peu, très-peu, des plus vivants, des plus guerriers, des plus cruels, ont l’amour à notre manière. Ces monstres si dangereux, le requin et sa requine, sont forcés de s’approcher. La nature leur a imposé
LE POISSON
le péril de s’embrasser. Baiser terrible et suspect. Habitués à dévorer, engloutir tout à l’aveugle (animaux, bois, pierre, n’importe), cette fois, chose admirable 1 ils s’abstiennent. Quelque appétissants qu’ils puissent être l’un pour l’autre, impunément, ils s’approchent de leur scie, de leurs dents mortelles. La femelle, intrépidement, se laisse accrocher, maîtriser, par les terribles grappins qu’il lui jette. Et, en effet, elle n’est pas dévorée. C’est elle qui l’absorbe et l’emporte. Mêlés, les monstres furieux roulent ainsi des semaines entières, ne pouvant, quoique affamés, se résigner au divorce, ni s’arracher l’un de l’autre, et, môme en pleine tempête, invincibles, invariables dans leur farouche embrassement.
On prétend que, séparés môme, ils se poursuivent encore d’amour, que le fidèle requin, attaché à ce doux objet, la suit jusqu’à sa délivrance, aime son héritier présomptif, unique fruit de ce mariage, et jamais, jamais ne le mange. Il le suit et veille sur lui. Enfin, s’il vient un péril, cet excellent père le ravale et l’abrite dans sa vaste gueule, mais non pas pour le digérer.
'LE POISSON
Si la vie des mers a un rêve, un vœu, un désir confus, c’est celui de la fixité. Le moyen violent, tyrannique, du requin^ ces prises d’acier, ce grappin sur la femelle, la fureur de leur union, donnent l’idée d’un amour de désespérés. Qui sait en effet si dans d’autres espèces, douces et propres à la famille, qui sait si cette impuissance d’union, cette fluctuation sans fin d’un voyage éternel sans but, n’est pas une cause de tristesse? Ils deviennent, ces enfants des mers, tout amoureux de la terrdi Beaucoup remontent dans les fleuves, accep^t la fadeur de l’eau douce, si pauvre et si peu ndürrissante, pour lui confier, loin des tempêtes, l’espoir de leur postérité. Tout au moins ils se rapprochent des rivages de la mer, cherclient quelque anse sinueuse. Ils deviennent même industrieux, et, de sable, de limon, d’herbe, essayent de faire de petits nids. Effort touchant. Ils n’ont nullement les instruments de l’insecte, merveille d’industrie animale. Ils sont dépourvus bien plus que l’oiseau. C’est à force de persévérance,^ sans mains, ni pattes, ni bec, uniquement de leur pauvre corps, qu’ils rassemblent un paquet d’herbes, le percent, y passent et repassent, jusqu’à obtenir une certaine cohésion (voir (]oste surlesépinoches). Mais que de choses lesenti aventl La femelle, aveugle et gourmande, ti'ouble le travail, menace les œufs. Le mâle ne les quitte
LE POISSON
pas, les défend, les protège, plus mère que la mère elle-même.
Cet instinct se trouve dans plusieurs espèces, spécialement chez les plus humbles, les gobies, un petit poisson, ni beau, ni bon; si méprisé, qu'on ne daigne pas le pêcher; ou, pêché, on le rejette. Eh bien, ce dernier des derniers est un tendre père de famille, laborieux, qui, si petit, si faible, si dépourvu, n'en est pas moins l'architecte ingénieux, l'ouvrier du nid, et, de sa volonté seule, de sa tendresse, vient à bout de construire le berceau protecteur.
C'est pitié, cependant, de voir qu'un tel effort de cœur n’atteigne pas tout son but, que cet être soit arrêté à ce premier élan de l'art par la fatalité de sa nature. On tombe dans la rêverie. On sent que ce monde des eaux ne se suftit pas à lui-mémo.
Grande mcie qui commenças la vie, tu ne peux la mener à^bout. Permets que ta fille, la Terre, continue l'œuvre commencée. Tu le vois, dans ton sein même, au moment .sacré, tes enfants rêvent la Tcri'c et sa fixité; ils l'abordent, lui rendent hommage.
LE POISSON
« A toi de commencer encore la série des êtres nouveaux par un prodige inattendu, une ébauche grandiose de la chaude vie amoureuse, de sang, de lait, de tendresse, qui dans les races terrestres aura son développement.
LA BALEINE
« Le pêcheur, attardé dans les nuits de la mer du Nord, voit une île, un écueil, comme un dos de montagne, qui plane, énorme, sur les flots. Il y enfonce l’ancre... L’ilefuitet l’emporte. Léviathan fut cet écueil. » (Milton.)
Erreur trop naturelle. Dumont Durville y fut trompé. Il voyait au loin des brisants, un remous tout autour. En avançant, des taches blanches semblaient désigner un rocher. Autour de ce banc l’hirondelle et l’oiseau des tempêtes, le pétrel, se jouaient, s’ébattaient, tournoyaient. Le rocher surnageait, vénérable d’antiquité, tout gris de coronules, de coquilles et de madrépores. Mais la masse se meut. Deux énormes jets d’eau, qui partent de son front; révèlent la baleine éveillée.
LA BALEINE
L'habilant d’une autre planète qui descendrait sur la nôtre en ballon, et, d'une grande hauteur, observerait la surface du globe, voulant savoir s'il est peuplé, dirait : « Les seuls êtres qu'il m’est donné de découvrir ici sont d'assez belle taille, de cent à deux cents pieds de long ; leurs bras n’ont que vingt-quatre pieds, mais leur superbe queue, de trente, bat royalement la mer, la maîtrise, les fait avancer avec une rapidité, une aisance majestueuse, auxquelles on reconnaît très-bien les souverains de la planète. »
Et il ajouterait : « Il est fâcheux que la partie solide de ce globe soit déserte, ou n’ait que des animalcules trop petits pour qu’on les distingue. La mer seule est iiabitée, et d’une race bonne et douce. La famille y est en honneur, la mère allaite avec tendresse, et quoique ses bras soient bien courts, elle trouve moyen, dans la tempête, de serrer contre elle-même et de protéger son petit, m
11$ vont ensemble volontiers. On les voyait jadis naviguer deux à deux, parfois en grandes familles de dix ou douze, dans les mers solitaires. Rien n'était magnifique comme ces grandes flottes, par-
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fois illuminées de leur phosphorescence, lançant des colonnes d’eau de trente à quarante pieds qui, dans les mers polaires, montaient fumantes. Ils approchaient paisibles, curieux, regardant le vaisseau comme un frère d’espèce nouvelle; ils y prenaient plaisir, faisaient fête au nouveau venu. Dans leurs jeux ils se mettaient droits et retombaient de leur hauteur, à grand fracas, faisant un gouffre bouillonnant. Leur familiarité allait jusqu’à toucher le navire, les canots. Confiance imprudente, trompée si cruellement! En moins d’un siècle, la grande espèce de la baleine a presque disparu.
Leurs mœurs, leur organisation, sont celles de nos herbivores. Comme les ruminants, ils ont une succession d’estomacs où s’élabore la noui i iturc; les dents leur sont peu nécessaires, ils n’en ont pas. Ils paissent aisément les vivantes prairies de la mer; j'entends les fucus gigantesques, doux et gélatineux; j’entends des couches d’infusoires, des Iwncs d’atomes imperceptibles. Pour de tels aliments, la chasse n'est pas nécessaire. N'ayant nulle occa • sion de guerre, ils ont été dispensés de se faire les affreuses mâchoires cl les scies, ces instruments de mort et de supplice, que le requin et tant de bêtes faibles ont acquis à force de meurtres. Us ne poursuivent point. (Boitard.) C’est l’aliment plutôt qui
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va à eux, apporté par le flot. Innocents et paisibles, ils engouffrent un monde à peine organisé qui meurt avant d'avoir vécu, passe endormi à ce creuset de l'universel changement.
Nul rapport entre cette douce race de mammifères qui ont, comme nous, le sang rouge et le lait, et les monstres de l'âge précédent, horribles avortons de la fange primitive. Les baleines, bien plus récentes, trouvèrent une eau purifiée, la mer libre et le globe en paix.
Il avait rêvé son vieux rêve discordant des lézards-poissons, des dragons-volants, le règne effrayant du reptile; il sortait du brouillard sinistre, pour entrer dans l’aimable aurore des conceptions harmoniques. Nos carnivores n[avaient pas pris naissance. Il y eut un petit mo* ment (quelque cent mille années peut-^tre) de grande douceur et d’innocence, où sur terre parurent les êtres excellents (sarigues, etc.), qui aiment tant leur famille, la portent sur eux et en eux, la font, s’il le faut, rentrer dans leur sein. Sur l’eau parurent les bons géants.
Le lait de la mer, son huile, surabondaient; sa chaude graisse animalisée fermentait dans une puissance inouïe, voulait vivre. Elle gonfia, s'organisa en ces colosses, enfants gâtés de la nature, qu’ellë
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doua de force incomparable et de ce qui vaut plus, du beau sang rouge ardent. Il parut pour la première fois.
Ceci est la vraie fleur du monde. Toute la création à sang pâle, égoïste, languissante, végétante relativement, a l’air de n’avoir pas de cœur, si on la compare à la vie généreuse qui bouillonne dans cette pourpre, y roule la colère ou l’amour. La force du monde supérieur, son charme, sa beauté, c’est le sang. Par lui commence une jeunesse toute nouvelle dans la nature, par lui une flamme de désir, l’amour, et l’amour de famille, de race, qui, étendu par l’homme, donnera le couronnement divin de la vie, la Pitié.
. Mais, avec ce don magnifique, augmente infiniment la sensibilité nerveuse. On est plus vulnérable, bien plus capable de jouir, de souffrir. La baleine n’ayant guère le sens du chasseur, l'odorat, ni l’ouïe très-développée, tout en elle profite au toucher. La graisse, qui la défend du froid, ne la garde nullement d’aucun choc. Sa peau, finement organisée, de six tissus dis^ tincts, frémit et vibre à tout. Les papilles tendres qu’on y trouve sont des instruments de tact délicat. Tout cela animé, vivifié d’un riche flot de sang rouge, qui, môme en tenant compte de la taille
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différente, surpasse infiniment en abondance celui des mammifères terrestres. La baleine blessée en inonde la mer en un moment, la rougit à grande dislance. Le sang que nous avons par gouttes lui fut prodigué par torrents.
La femelle porte neuf mois. Son agréable lait, un peu sucré, a la tiède douceur du lait de femme. Mais, comme elle doit toujours fendre la vague, des mamelles en avant, placées sur la poitrine, exposeraient l’enfant à tous les chocs ; elles ont fui un peu plus bas, dans un lieu plus paisible, au ventre d’où il est sorti. Le petit s’y abrite, profite du flot déjà brisé.
La forme de vaisseau, inhérente à une telle vie, resserre la mère à la ceinture et ne lui permet pas d'avoir la riche ceinture de la femme, ce mi- . racle adorable d'une vie posée, assise et harmonique, où tout sc fond dans la tendresse. Celle-ci, la grande femme de mer, quelque tendre quelle soit, est forcée de faire tout dépendre de son combat contre les Ilots. Du reste, l’organisme est le même sous cet étrange masque ; môme forme, même sensibilité. Poisson dessus, femme dessous.
Kilo est infiniment timide. Un oiseau parfois lui fait peur et la fait plonger si brusquement, qu’elle se blesse au fond.
L’amour, chez eux, soumis à des conditions dif-
ficiles, veut un lieu de profonde paix. Ainsi que le noble éléphant, qui craint les \eux profanes, la baleine n’aime qu’au désert. Le rendez-vous est vers les pôles, aux anses solitaires du Groenland, aux brouillards de Behring, sans doute aussi dans la mer tiède qu’on a trouvée prés du pôle même. La relrouvera-t-on ? On n’y va qu’à travers les défilés horribles que la glace ouvre, ferme et change à chaque hiver, comme pour empêcher le retour. Pour eux, on croit qu’ils passent sous les glaces, d’une mer à l’autre, par la voie ténébreuse. Voyage témélaire. Forcés de venir respirer de quart d heure en quart d’heure, quoiqu’ils aient des réserves d’air qui peuvent leur suffire un peu plus, ils s’exposent beaucoup sous cette énorme croûte percée à peine de quelques soupiraux. S’ils ne les trouvent à temps, elle est si dure et si épaisse, que nulle force, nul coup de léte ne la briserait. Là on peut se noyer aussi bien que Léandre dans l’IIcllespont. Ne sachant cette histoire, ils s’engagent hardiment cl passent.
La solitude est grande. C’est un théâtre étrange de mort et de silence pour cette fôte de l’ardente vie. Un ours blanc, un phoque, un renard bleu peut-être, témoins respectueux, prudents, observent à distance. Les lustres et girandoles, les miroirs fantastiques, ne manquent pas. Cirislaux bleuâtres, pics.
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aigrettes de glace éblouissante, neiges vierges, ce sont les témoins qui siègent tout autour et regardent.
Ce qui rend cet hymen touchant et grave, c’est qu’il y faut l’expresse volonté. Ils n’ont pas l’arme tyrannique du requin, ces attaches qui maîtrisent le plus faible. Au contraire, leurs fourreaux glissarrts les séparent, les éloignent. Ils se fuient malgré eux, échappent, par ce désespérant obstacle. Dans un si grand accord, on dirait un combat. Des baleiniers prétendent avoir eu ce spectacle unique. Les amants, d’un brûlant transport, par instant, dressés >' et debout, comme les deux tours de Notre-Dame, gémissant de leurs bras trop courts, entreprenaient de s’embrasser. Ils retombaient d’un poids immense... L’ours et l’homme fuyaient épouvantés de leurs soupirs.
La solution est inconnue. Celles qu’on a données semblent absurdes. Ce qui est sûr, c’est qu’en toute chose, pour l’amour, pour l’allaitement, pour la défense même, l’infortunée baleine subit la double servitude et de sa pesanteur et de la difficulté de respirer. Elle ne respire que hors de l’eau, et si
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elle y reste elle éloulTe. Donc elle est animal terrestre, apj)artientà la terre? Point du tout. Si, par accident, elle échoue à la côte, la pesanteur énorme de ses chairs, de sa graisse, l’accable; ses organes s’affaissent. Elle est également étouffée.
Dans le seul élément respirable pour elle, l’asphyxie lui vient aussi bien que dans cette eau non respirable où elle vit.
Tranchons le mot. De la création grandiose du mammifère géant n’est sorti qu’un être impossible, premier jet poétique de la force créatrice, qui d’abord visa au sublime, puis revint par degrés au possible, au durable. L’admirable animal avait tout, taille et force, sang chaud, doux lait, bonté. Il ne lui manquait rien que le moyen de vivre. 11 avait été fait sans égard aux proportions générales de ce globe, sans égard à la loi impérieuse de la pesanteur. Il eut beau par-dessous se faire des os énormes. Ses côtes gigantesques ne sont pas assez résistantes pour tenir sa poitrine suffisamment libre et ouverte. Dès qu’il échappe à l’eau son ennemie, il trouve la terre son ennemie, et son pesant poumon l’écrase.
Ses évents magnifiques, la superbe colonne d’eau qu’il lance à trente pieds, ce sont les signes, les témoins d’une organisation enfantine et barbare encore. En la lançant au ciel par ce puissant effort,
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le souffleur essoufflé (c’est le vrai nom du genre), semble dire : « O nature! pourquoi m’avoir fait serf? »
Sa vie fut un problème, et il ne semblait pas que l’ébauche splendide, mais manquée, pût durer. L’amour furtif, si difficile, l’allaitement au roulis des tempêtes entre l’asphyxie et le naufrage, les deux grands actes de la vie presque impossibles, se faisant par effort et par volonté héroïques! — Quelles conditions d'existence!
La mère n’a jamais qu’un petit, et c’est beaucoup. Elle et lui sont tiraillés par trois choses ; le travail de la nage, l’allaitement, et la fatale nécessité de remonter! L’éducation, c’est un combat. Battu, roulé de l’Océan, l'enfant prend le lait comme au vol, quand la mère peut se coucher de côté. Elle est, dans ce devoir, admirable d’élan. Elle sait qu'en son petit effort pour teter, il lâcherait prise. Dans cet acte où la femme est passive, laisse faire l’enfant, la baleine est active. Profitant du moment, par un puissant piston, elle lui lance un tonneau de lait.
Le mâle la quitte peu. Leur embarras est grand,
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quand le pêcheur féroce les attaque dans leur enfant. On harponne le petit pour les faire suivre, et en effet ils font d’incroyables efforts pour le sauver, pour l’entraioer; ils remontent, s’exposent aux coups pour le ramener à la surface et le faire respirer. Mort, ils le défendent encore. Pouvant plonger et échapper, ils restent sur les eaux en plein péril pour suivre le petit corps flottant.
Les naufrages sont communs chez eux, pour deux raisons. Ils ne peuvent, comme les poissons, rester dans les tempêtes aux couches inférieures et paisibles. Puis, ils ne veulent pas se quitter; les forts suivent le destin du faible. Ils se noient en famille.
En décembre 1723, à l’embouchure de l'Elbe, huit femelles échouèrent, et près de leurs cadavres on trouva leurs huit mêles. En mars 1784, en Bretagne, à Âudierne, même scène. B'abord des poissons, des marsouins, vinrent à la côte etTarés. Puis on entendit des mugissements étranges, épouvantables. C’était une grande famille de baleines que poussait la tempête, qui luttaient, gémissaient, ne voulaient point mourir. Ici encoi’e les mâles périssaient avec les femelles. Nombreuses, enceintes,
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et sans défense contre l’impitoyable flot, elles furent (elles et eux) lancées à terre, assommées par le coup.
Deux accouchèrent sur le rivage, avec des cris perçants, comme auraient fait des femmes, et aussi de navrantes lamentations de désespoir, comme si elles pleuraient leurs enfants.