‹ La mer J. MicheletChapitre 42 sur 48 · L’ORIGINE DES BAINS 1)E MER · texte numérisé non relu

L’ORIGINE DES BAINS 1)E MER

sang, elle a ta sève et ta chaleur, chaque élément représenté par tel ou tel de ses enfants.

Et elle a ce que tu n’as guère, le trop-plein et l’excès de force. Son souffle donne je ne sais quoi de gai, d’actif, de créateur, ce qu'on pourrait appeler un héroïsme physique. Avec toute sa violence, la grande génératrice n’en verse pas moins l’âpre joie, l’alacrité vive et féconde, la flamme de sauvage amour dont elle palpite elle-même.

CHOIX DU RIVAGE

La terre est son médecin; chaque climat est un remède. La médecine, de plus en plus, sera une émigration.

Une émigration prévoyante. On agira pour l’avenir; on ne restera pas inerte, à couver des maux incurables, mais on ira au-devant par l’éducation, l’hygiène, surtout par des voyages, — non rapides et étourdis, nuisibles, comme ceux d’aujourd’hui, mais calculés habilement pour profiter des secours, des vivifications puissantes que la nature a partout en réserve.

La Jouvence de l’avenir se trouvera dans ces deux choses : Une science de l'émigration, un art de l'acclimatation. L’homme est jusqu’ici un captif, comme l’huître sur le rocher. S’il émigre quelque peu hors de sa zone tempérée, ce n’est que pour mourir. 11

CHOIX DU RIVAGE

ne sera libre et homme que quand cet art spécial l’aura fait véritablement l’habitant de sa planète.

Peu de maladies guérissent dans les circonstances et les lieux où elles naissent et qui les ont faites. Elles tiennent à certaines habitudes que ces lieux perpétuent et rendent invincibles. Nulle réforme (physique ou morale) pour qui reste obstinément dans son péché originel.

La médecine, éclairée par toutes les sciences auxiliaires, en viendra à nous donner des méthodes, des directions, pour nous conduire avec prudence dans cette voie nouvelle. Les transitions surtout ont besoin d’être ménagées. Peut-on, sans préparation, sans quelque modification de vie, de régime, être brusquement transféré d’un climat tout intérieur (Paris, Lyon, Dijon, Strasbourg) dans un climat maritime? Peut-on, sans avoir longtemps respiré l’air de la côte, commencer les bains de mer? Peut-on, sans quelque habitude de prudente hydrothérapie, commencée dans l’intérieur, aller braver, au grand air, la constriction nerveuse , l’ horripilation d’une eau froide qu’on garde sur soi au retour, et souvent sous un grand vent? Ces questions préalables attireront de plus en plus l’attention des médecins.

L’extrême rapidité des voyages en chemin de fer est une chose antimédicale. Aller, comme on fait, en vingt heures de Paris à la Méditerranée, en traversant

CHOIX DU KIVAGE.

d’heure en heure des climats si différents, c’est la chose la plus imprudente pour une personne nerveuse. Elle arrive ivre àMarseille, pleine d’agitation, de vertige. — Quand madame de Sévigné mettait un mois pour aller de Bretâgne en Provence, elle franchissait peu à peu et par degrés ménagés la violente opposition de ces deux climats. Elle passait insensiblement de la zone maritime de l’ouest dans celle de l’est, dans le climat tout terrestre de Bourgogne. Puis, cheminant lentement sur le haut Rhône en Dauphiné, elle affrontait avec moins de peine les grands vents. Valence, Avignon. Enfin, se reposant à Aix, dans la Provence intérieure, hors du Rhône et hors des côtes, elle s’v faisait Provençale de poitrine, de respiration. Alors, seulement alors, elle approchait delà mer.

La France a l’avantage admirable d’avoir les deux mers. De là des facilités d’alterner selon les saisons, les tempéraments, les degrés de la maladie, entre la tonicité salée de la Méditerranée, et la tonicité plus moite, plus douce (n’étaient les . tempêtes), que nous offre l’Océan.

Sur chacune des deux mers, il y a une échelle

CHOIX DU niVAGE.

graduée de stations, plus ou moins douces, plus ou moins fortifiantes. Il est très-intéressant d’observer cette double gamme, et le plus souvent de la suivre, en allant du faible au fort.

Celle de l’Océan, qui part des eaux fortes et fortifiantes, ventées, agitées, de la Manche, s’adoucit extrêmement au midi de la Bretagne, s’humanise encore en Gironde et trouve une grande douceur au bassin fermé d'Arcachon.

Celle de la Méditerranée, pour ainsi dire circulaire, a sa note la plus haute dans le climat sec et vif de Provence et de Gênes. Elle s’amollit vers Pise ; elle s’équilibre en Sicile, obtient à Alger un t degré remarquable de fixité. Au retour, grande douceur à Valence et à Majorque, aux petits ports du Roussillon, si bien abrités du nord.

La Méditerranée est belle surtout par deux caractères : son cadre si harmonique, et la vivacité, la transparence de l’air et de la lumière. C’est une mer bleue très-amère, très-salée. Elle perd par . évaporation trois fois plus d’eau qu’elle n’en reçoit par les fleuves. Elle ne serait plus que sel, et deviendrait d’une âcreté comparable à la mer Morte,

CHOIX DU RIVAGE

si des courants inférieurs, comme celui de Gibraltar, ne la tempéraient sans cesse par les eaux de rOcéan.

Tout ce que j’ai vu de ses rivages était beau, mais un peu âpre. Rien de vulgaire. La trace des feux souterrains qu’on y trouve partout, ses sombres rochers platoniques, ne sont jamais ennuyeux, comme les longues dunes de sable ou les sédiments aqueux des falaises. Si les fameux bois d’orangers semblent un peu monotones, en revanche, aux coins abrités, la végétation africaine, les aloès et les cactus, dans les champs des haies exquises où dominent le myrte et le jasmin, enfin des landes odorantes, sauvagement parfumées, tout vous charme. Sur votre % tête, il est vrai, le plus souvent de chauves et stériles montagnes vous suivent à l’horizon. Leurs longs pieds, leurs vastes racines, qui se continuent dans la mer, se distinguent jusqu’au foqd des eaux. « 11 me semblait que ma barque, dit un voyageur, nageât entre deux atmosphères, eût de l'air dessus et dessous. » Il décrit le monde varié de plantes et d’animaux qu’il contemplait sous ce cristal dans les parages de Sicile. Moins heureux, sur la mer de Gênes, dans une eau aussi transparente, je ne voyais que le désert. Les sèches roches volcaniques du rivage, avec leurs marbres noirs, ou d’un blanc encore plus lugubre, me représentaient' au

CHOIX DU RIVAGE

fond du brillant miroir des monuments naturels, comme des sarcophages antiques, des églises renversées. J’y croyais voir parfois tels aspects des cathédrales de Florence ou de Pise. Parfois aussi, il me semblait voir des sphinx silencieux, des monstres innomés encore, baleines? éléphants? je ne sais, des chimères et d’étranges songes ; mais, de vie réelle, aucune.

Telle qu’elle est, cette belle mer, avec ces climats puissants, elle trempe admirablement l’homme.

Elle lui donne la force sèche, la plus résistante ; elle fait les plus solides races. Nos hercules du Nord sont plus forts peut-être, mais certainement moins robustes, moins acclimatables partout, que le marin provençal, catalan, celui de • Gênes, de Calabre, de Grèce. Ceux-ci, cuivrés et bronzés, passent à l’état de métal. Riche couleur qui n’est point un accident de l’épiderme, mais une imbibition profonde de soleil et de vie. Un sage médecin de mes amis envoyait ses clients blafards, de Paris, de Lyon, prendre là des bains de soleil; lui-même s’y exposait sur un rocher des heures en- • lières. 11 ne défendait que sa tête, et pour tout le reste acquérait le plus beau teint africain.

Les malades vraiment malades iront en Sicile, à Alger, à Madère, aux Canaries. Mais la régénération des faibles, des fatigués, des pâles popula-

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lions urbaines, se fera peut-être mieux dans les climats moins égaux. Elle doit être attendue surtout des pays qui ont donné la plus haute énergie du globe, — l’acier du genre humain, la Grèce, — et la race de silex, fine, aiguisée, indestructible, des Colomb et des Doria, des Masséna, des Garibaldi.

Nos ports de l’extrême Nord, Dunkerque, Boulogne, Dieppe, à la rencontre des vents et des courants de la Manche , sont encore une fabrique d’hommes qui les fait et les refait. Ce grand souffle et cette grande mer, dans leur éternel combat, c’est à ressusciter les morts. On y voit réellement des renaissances inattendues. Qui n’a pas de lésions graves est remis en un moment. Toute la machine humaine joue, bon gré, mal gré, fortement'; elle digère, elle respire. La nature y est exigeante et sait bien la faire aller. Les végétaux si robustes qui verdoient jusqu'à la côte sous les plus grands vents de mer nous font honte de nos langueurs. Chacun des petits ports normands est une percée dans la falaise où l’infatigable nord-ouest (le Norouais en bon normand)

CHOIX DU niVAGE.

souffle et siffle et nous ravive. Tout cela, bien entendu, moins violent à l’entrée de la Seine, sous les pommiers d’Honfleur et de Trouville. La bonne rivière, en sortant, incline mollement à gauche et y porte les influences d’un aimable et doux caractère.

On a vu plus haut la mer véhémente, souvent terrible, de Granville, Saint-Malo, Cancale. C’est là la meilleure école où doivent aller les jeunes gens. Là est le défi de la mer à l’homme, la lutte où les forts deviendront très-forts. La grande gymnastique navale doit se Taire dans ces parages entre Normands et Bretons.

S’il s’agissait, au contraire, d’une vie entamée, fragile, d’un enfant faible et maladif, ou d’une femme trop aimée, fatiguée du travail d’amour, nous chercherions un lieu plus doux pour abriter ce trésor. Une plage tout à fait paisible et une eau déjà moins froide, sans aller beaucoup au Midi, c’est celle qu’on trouve au milieu des petites îles et presqu’îles endormies du Morbihan. Tous ces îlots font entre eux un labyrinthe mêlé plus que celui où jadis un roi cacha sa Rosamonde. Confiez la

CHOIX DU lUVACE.

vôtre à celle mer discrète. Personne n’en saura rien que les vieilles pierres druidiques, qui, seules avec quelques pêcheurs, habitent ces lieux sauvages et doux. — « Mais, dit-elle, de quoi y vit-on? — Surlout de pêche, madame. — El de quoi encore? — De pêche. » Ce n’est pas loin de Saint-Gildas, l’abbaye^ où les Bretons disent qu’Héloïse^vint rejoindre Abailard. Ils y vécurent de peu de chose, du régime sobre et solitaire de Robinson, de Vendredi.

Des lieux plus civilisés, aimables, charmants, se * trouvent en allant au Midi : Pornic, Royan et Saint- Georges, Arcachon, etc.

J’ai parlé ailleurs de Saint-Georges, la douce plage aux senteurs amères. Arcachon est aussi très-doux dans ses pinadas résineuses qui ont si bonne odeur de vie. Sans l’invasion mondaine de cette grande et riche Bordeaux, sans la foule qgi, à certains jours, afflue et se précipite, c’est bien là qu’on aimerait à cacher ses chers malades, les tendres et délicats objets pour qui l’on craint le choc du monde. Ce lieu, tant qu’il fut contenu dans son bassin intérieur, avait le contraste d’offrir un calme profond, absolu, à deux pas d’une mer terrible. Hors du phare, le furieux golfe de Gascogne. Au dedans, une eau somnolente et la langueur d’un flot muet qui ne fait guère plus de bruit que n’en peut faire le petit pied sur le coussin élastique de la molle al-

Diniii sd by Googk

CHOIX DH RIVAGE

gue marine dont on affermit un sable trop mou.

Dans un climat intermédiaire, qui n’est ni Nord, ni Midi, ni Bretagne, ni Vendée, j’ai vu, revu avec plaisir, l’aimable et sérieux abri de Pornic, ses bons marins, ses jolies filles, charmantes sous leurs bonnets pointus. C’est un petit lieu reposé, qui, ayant devant lui la longue île (presqu’île plutôt) de Noirmoutiers, ne reçoit qu’une mer oblique, indirecte et bien ménagée. Cette mer est à peine entrée qu’elle s’humanise; elle file, de sa vague ridée, du lin, ce semble, ou de la moire. Dans ce bassin de quelques lieues, elle s’en est creusé de petits, des anses étroites à pentes douces pour les femmes ou des baignoires pour les enfants. Ces jolies plages sablées, que dç respectables rochers séparent et cachent aux indiscrets, amusent de leurs petits mystères. On y voit quelque vie marine, mais bien plus pauvre qu’autrefois. L’abri sert, mais il nuit aussi. Le monde des eaux ne reçoit pas dans ce bassin trop tranquille une riche alimentation, et il le délaisse. De moins en moins cette mer tire le grand flot de l’Océan. Elle met la sourdine à ses bruits. On ne les entend qu’affaiblis. Demi-silence d’un grand charme. Nulle part ailleurs je n’ai trouvé avec une plus grande douceur la liberté de rêverie, la grâce des mers mourantes.

L’HABITATIOS

Qu’on permette à un ignorant, qui a cependant acquis de l’expérience à ses dépens, de donner quelques conseils sur les points dont les livres ne parlent pas, et dont les médecins se préoccupent rarement jusqu’ici. Pour que ces conseils soient moins vagues, je les adresse à une personne malade qui voudrait se diriger. Est-ce une personne fictive? Point du tout. Celle à qui je parle, je l’ai réellement rencontrée, et plus d’une fois dans ma vie.

Voici une jeune dame malade, ou près de l’être, affaiblie, un enfant plus faible encore. On a traversé l’hiver, le printemps, fort péniblement. Cependant nulle lésion grave. Faiblesse, anémie seulement; rien qu’une difficulté de vivre. On les envoie à la mer pour y passer tout l’été.

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Grande dépense pour une fortune médiocre et peu aisée. Pénible dérangement pour une maîtresse de maison. Dure séparation surtout pour des époux très-unis. On négocie. On voudrait faire adoucir la sentence. Un mois ne suffirait-il pas? Mais le très-sage médecin insiste. Il croit qu’un court séjour nuit souvent plus qu’il ne sert. L’impression brusque, violente des bains, sans préparation, est très- propre à ébranler les santés les plus robustes. Toute personne raisonnable doit s’acclimater d’abord, respirer ; le mois de juin est excellent pour cela ; — juillet et août pour les bains; — septembre et parfois môme octobre délassent des grandes chaleurs, adoucissent l’excitation qu’a produite l’àcreté saline, consolident les résultats, et même par leurs grands vents frais aguerrissent contre les froids de l’hiver.

Peu d'hommes sont libres tout l’été. C’est beaucoup si le mari pourra rejoindre sa femme un mois ou deux, en août, septembre. Quelque disposé qu’il soit à lui sacrifier tout intérêt secondaire, pour elle-même il doit rester. Il est, dans la vie serrée de l’homme de labeur, des chaînes qu’il ne pourrait rompre qu’au grand détriment de la famille. Donc il faut qu’elle parte seule. Et les voilà divorcés !

Seule? Elle ne l’a jamais été. Elle serait plus rassurée si elle suivait une famille d’amis riches, qui

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s'en va complète, mari, femme, enfants, domestiques. — Si j’osais donner mon avis, je dirais : « Qu’elle parte seule. »

Ce départ en compagnie, d’abord gai et agréable, a souvent des suites tout autres. On s’incommode, on se brouille, et l’on revient ennemis, — ou (pis encore) trop amis. Le désœuvrement des bains a trop souvent des résultats imprévus, qu’on regrette toute la vie. Le moindre inconvénient qui, selon moi, n’est pas petit, c’est que des gens qui, séparés, auraient mieux senti la mer, et en auraient rapporté une bonne et grande impression, vont, s’il leur faut vivre ensen>ble, continuer la vie de la grande ville (frivolité, vulgarité, fausse gaieté, etc.). Seul, on s’occupe, et on pense. Ensemble, on jase, on médit. Ces amis riches et mondains traîneront la jeune dame à leurs amusements. Elle en aura l’agitation, une existence plus trouble, et plus antimédicalc que celle qu’elle avait à Paris. Elle manquera tout à fait le but. Réfléchissez-y, madame. Soyez courageuse et prudente. C’est dans une solitude sérieuse, dans la petite vie innocente que vous aurez là avec votre enfant, vie, s’il le faut, enfantine, mais pure, mais noble, poétique, c’est, dis-je, dans une telle vie que vous trouverez vraiment le renouvellement désiré. La justice délicate et tendre qui vous fait craindre le

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plaisir, quand un autre qui reste au logis travaille pour la famille, elle vous comptera, croyez-le. La mer vous en aimera mieux, si vous ne voulez d’amie qu’elle. En ce repos, elle vous prodiguera son trésor de vie, de jeunesse. L’enfant croîtra comme un bel arbre, et vous fleurirez dans la grâce. Vous reviendrez jeune, adorée.

Elle se résigne. Elle part. La station est indiquée. Elle est connue. On apprécie par l’analyse chimique la valeur réelle des eaux. Mais il y a une infinité de circonstances locales qu’on ne devine pas de loin. Rarement le médecin les connaît. L’homme, si occupé, de la grande ville, n’a guère eu l’occasion ni le loisir d’étudier ces localités.

Pour quelques-unes, importantes, on a publié des guides, qui ne sont pas sans mérite. On y voit' les maladies innombrables dont on peut guérir dans la station recommandée. Mais peu, très-peu spécifient la chose essentielle qu'on y cherche, l’originalité du lieu; ils n'osent en dire nettement le fort et le faible, la place que ce lieu occupe dans l’échelle

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des stations. C'est un 'éloge général, et tellement général, qu’il est fort peu instructif.

Quelle est l’exposition précise’/ Si vous regardez la carte, la côte est tournée au midi. Mais cela n’apprend rien du tout. Il peut se faire que telle courbe particulière du terrain place votre habitation sousune influence très-froide, que, par exemple, un torrent qui débouche à la côte, un vallon caché, perfide, vous souffle le vent du Nord, ou que, par un pli de terrain, le vent d’Ouest s’engouffre et vous noie de ses torrents.

Y a-t-il des marais dans le voisinage? Presque toujours on peut dire : Oui. Mais la différence est grande si les marais sont salés, renouvelés, assainis par la mer, — ou des marais dormants d’eau douce qui, après les sécheresses, donnent des émanations fiévreuses.

La mer est-elle très-pure, ou mêlée? et dans quelle proportion? Grand mystère qu’on craint d’éclaircir. Mais, pour les personnes nerveuses, pour les novices qui commencent la série des bains de mer, les plus doux sont les meilleurs. Une mer un peu mêlée, un air moins salé et moins âcre, une plage moins désolée qui offre les agréments de la campagne, ce sont les meilleures circonstances.

Un point grave et capital, c’est Je choix de l’habitation. Qui vous dirigera? Personne. Il faut voir,

L’HADITATION.

observer soi-même. Vous tirerez fort peu de lumière de ceux qui ont visité le pays, qui même y ont séjourné. Ils le louent ou ils le blâment, moins selon son vrai mérite que selon les plaisirs qu’ils y ont trouvés, les amis qu’ils y ont laissés. Ils vous adressent à ces amis, qui vous reçoivent à merveille . Et, au bout de quelques jours, vous voyez les inconvénients. Vous vous trouvez habiter la maison la moins commode, parfois malsaine et dangereuse. N’importe, vous êtes lié. Vous blesseriez la personne qui vous a envoyé là, et cette famille aimable, bonne, hospitalière, qui vous a reçu.

« Eh bien, je resterai libre. Mais en arrivant , s’il se trouve un médecin honnête, estimé, je le prierai de m’éclairer. » — Honnête ! ce n’est pas assez ; il faudrait qu’il fût intrépide, héroïque, pour parler franchement là-dessus. Il se brouillerait à mort avec tous les habitants. Ce serait un homme perdu. Il serait au ban du pays. Il vivrait seul comme un loup, heureux encore si quelque soir on ne lui faisait un mauvais parti.

J’ai l’horreur. des constructions absurdement légères, que la spéculation nous fait pour un cli-

L’HABITATION

mat si variable. Ces maisonnettes de carton sont les pièges les plus dangereux. Comme on vient aux grandes chaleurs, on accepte ce bivouac. Mais souvent on y reste en septembre, et parfois môme en octobre, dans le grand vent, sous les pluies. .

Les propriétaires du pays, pour eux, bien portants, se bâtissent de bonnes et solides maisons, très-bien garanties. Et pour nous, pauvres malades, ils font des maisons en planches, d'absurdes chalets (non feutrés de mousse, à la suisse), mais ouverts, où rien ne joint. C’est trop se moquer de nous.

Dans ces villas, d’apparence luxueuse, au fond misérables, rien de prévu. Des salons, des pièces d’apparat en vue de la mer, mais nulle d’intérieur agréable. Rien de ce doux confortable dont une femme a besoin. Elle ne sait où se retirer. Elle vit comme en demi-tempête, et subit à chaque instant de brusques passages de température.

D’autre part, la maison solide du pêcheur, du bourgeois même, est souvent basse et humide, incommode, inconvenante par certaines dispositions. Souvent elle n’a pas de plafond double, épais, mais un simple plancher de bois, par où passe et monte l’air d’un froid rez-de-chaussée. De là, rhumes et rhumatismes, gastrites et vingt maladies.

Quel que soit votre choix, madame, entre ces deux habitations, savez-vous bien ce que je veux

L’HABITATION

pour VOUS avant toute chose? Riez, si vous voulez, n’importe. Quoique nous soyons en juin, c’est une très-bonne cheminée, et à l’épreuve du vent. Dans notre beau pays de France, avec son froid nordouest, avec son pluvieux sud-ouest, qui, cette année, a régné seulement neuf mois sur douze, il faut pouvoir faire du feu en tout temps. Il faut par un soir humide, quand votre enfant revient grelottaftt et ne peut reprendre chaleur avant le coucher, il faut un moment de feu clair.

Deux choses en tout logis doivent être prévues d'abord : le feu et l’eau; — une eau passable, chose assez rare près de la mer. Si elle est tout à fait mauvaise, essayez de suppléer par la bière ou quelque boisson du pays, qui vous dispense de l’eau.

Que ne puis-je bâtir pour vous d’une parole la villa de l’avenir, telle que je l'ai dans l’esprit I Je ne parle pas de la maison de faste, du château, que les riches voudront se faire à la mer. Je parle de l’humble maison des médiocres fortunes. C’est un art nouveau à créer, dont on ne paraît pas se douter. Ce qu’on essaye est copié de types en contradiction avec nos climats et la vie des côtes. Ces kiosques, accidentés d’ornements légers, sont bons pour des lieux abrités, mais ici ils font trembler ; on croit que le vent va les emporter. Les chalets, qui dans la Suisse étendent des toits im-

L’HABITATION

raenses pour se défendre des neiges et serrer les foins, ont le grave inconvénient d'ôter trop de lumière. Le soleil (dans nos mers du Nord) ne doit pas être écarté, mais très-précieusement recueilli. Quant aux imitations de chapelles, d’églises gothiques, si incommodes comme logement, laissons ces joujoux ridicules.

Le premier problème, à la mer, c’est une grande solidité, une fermeté, une épaisseur de murs qui exclue le tremblement, le roulis qu’on sent partout dans leurs frêles constructions, une assise rassurante, qui, dans les plus grandes tempêtes, donne à la femme timide la sécurité, le sourire, et ce bonheur du contraste qui fait dire : « Qu’on est bien ici ! »

Le second point, c’est que le côté de la maison qui regarde la terre soit si parfaitement abrité, qu’on puisse y oublier la mer, et qu’à côté de ce grand mouvement on y trouve le plus grand repos.

Pour répondre à ces deux besoins, je préférerais la forme qui donne le moins de prise au vent, la forme demi-circulaire, celle d’un croissant, dont la partie convexe me donnerait sur la mer un panorama varié , verrait le soleil tourner tout autour de fenêtre en fenêtre et le recevrait à toute heure.

Le concave de ce demi-cercle, l’intérieur, serait protégé par les cornes du croissant, de manière à

L’HABITATION

embrasser le joli petit parterre de la maîtresse de maison. A partir de ce parterre, l’abaissement progressif du sol permettrait de faire un jardin d’une certaine étendue, garanti des vents de mer. Souvent un pli de terrain en neutralise l’influence.

« Flore fuit la mer, » nous dit-on. Ce qu’elle fuit, c’est la négligence de l’bomme. Je vois d’ici à Étretat, devant une très-forte mer, au plus haut de la falaise, et au plus grand vent, une ferme avec un verger et des arbres admirables. Quelle précaution a-t-on prise? Un simple remblai de cinq pieds de haut, en laissant venir dessus toute végétation fortuite, un buisson. Derrière ce remblai a poussé une ligne d’ormes assez forts qui ont abrité tout le reste. Telles localités de Bretagne auraient pu aussi me servir d’exemple. Qui ne sait tout ce que Roscofî produit de fruits, de légumes, jusqu’à en fournir à bas prix la Normandie même.

Pour revenir à l’édifice, je le veux fort peu élevé. Seulement un rez-de-chaussée, avec un premier étage pour les chambres à coucher. Point de haut grenier, mais quelques chambres basses, qui isolent le premier du toit.

Donc, la maison sera petite. En revanche, qu’elle soit épaisse, ^qu’elle ait deux lignes de chambres, un appartement sur la mer et un autre vers la terre.

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Le rez-de-chaussée, vers la terre, serait un peu abrité par le premier étage, qui déborderait de quatre ou cinq pieds seulement. Cela ferait dans ce croissant intérieur une sorte de galerie pour le mauvais temps. Les chambres du bas seront la salle à manger, une petite pièce peut-être pour les livres (voyages, histoire naturelle), une autre pour la baignoire. Je n’entends nullement une vraie bibliothèque, ni une luxueuse salle de bains. L’essentiel, le très-simple, le commode, et rien de plus.

J’aimerais, dans les jours violents où la plage n’est pas tenable pour une faible poitrine, j’aimerais à voir la dame, assise bien à l’abri, lire, travailler, dans son parterre. Elle y aurait un peu de vie, fleurs, volière, un petit bassin qu’on remplirait d’eau de mer, et où elle pourrait chaque jour rapporter ses découvertes, les petites curiosités que lui donneraient les pêcheurs..

Pour la volière, j’aimerais mieux que ce fût la libre volière que j’ai conseillée ailleurs, celle où les oiseaux viennent chercher la protection de la nuit et un peu de nourriture. On la ferme sur eux le soir pour les garder de la chouette, et on la leur ouvre au matin. -Ils reviennent fort exactement. Je crois même que si la volière était grande et qu’on y plaçât l’arbre qui leur est ordinaire, ils

L’HABITATION

y couveraient volontiers, sous votre protection, et vous confieraient leurs petits.

Vie sérieuse, vie charmante. Quelle grâce de solitude est dans ce petit entr’acte de la vie, dans ce court veuvage ! La situation est nouvelle. Plus de ménage, plus d’affaires. Avec l’enfant, elle est seule bien plus qu’elle ne serait sans lui. Si elle n’avait avec elle le petit compagnon, une compagne lui viendrait, la rêverie, menant les vains songes. Mais cet innocent gardien, l’enfant, ne le permet pas. Il l’occupe, il la fait parler. Il rappelle la maison. Avec lui, elle a toujours ce sentiment que quelqu’un travaille là-bas pour eux et compte aussi les jours.

Fleurissez, pure, aimable fleur. Plus jeune aujourd’hui que jamais, vous vous retrouvez demoiselle, libre, et de liberté bien douce, sous la garde de votre enfant.

C’est un grand et brusque passage de quitter Paris en ce beau moment pour la plage déserte ; Paris alors éblouissant de ses jardins magnifiques et de ses marronniers en fleurs. Juin serait trèsbeau à la côte si l’on s’y trouvait à deux, avant l’invasion de la foule. Mais, lorsque l’on y vient seul, le tête-à-tête avec la mer et la noble société de cette grande solitaire, ne sont pas sans quelque tristesse.

Aux premières visites qu’on fait à la plage, l’impression est peu favorable. C’est monotone, et c’est sauvage, aride. La grandeur inusitée du spectacle fait, par contraste, sentir qu’on est faible et pe- * tit; le cœur est un peu serré. La délicàte poitrine qui respirait dans une chambre, et qui tout à coup se trouve en cette chambre de l’univers.

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au soleil et au grand vent, éprouve de l’oppression. L’enfant joue, va, vient, court. Elle s’assoit, et,

, immobile, elle frissonne à ce souffle froid. La tiédeur du nid délaissé lui revient à la pensée. Cependant l’enfant s’amuse. Gela la console un peu.

Tout cela changera, madame. Affermissez-vous. L’impression sera tout autre, lorsque, connaissant mieux la mer, vous la sentirez si peuplée. La constriction pénible que vous sentez à la poitrine * disparaîtra par l’habitude. Il faut se faire à cet air frais, mais salé et âpre, qui ne rafraîchit nullement.

Il faut s’y faire lentement, ne pas vouloir expressément l’aspirer. Peu à peu, n’y songeant plus, clans les recoins abrités, en jouant avcîc votre enfant, vous respirerez librement, et vous vous dilaterez. Mais pour les commencements, restez peu de temps à la plage. Dirigez vos promenades vers l’intérieur du pays.

La terre, votre amie d’habitude, vous rappelle.

Les forêts de pins rivalisent avec la mer en émanations salubres. Les leurs, toutes résineuses, sont tonifiantes comme elles, et elles n’en ont pas l’àcreté. Elles pénétrent tout notre être, nous entrent par tous les pores, modifient le sang, l’assainissent, nous parfument d’un subtil arôme. Aux landes, derrière les pins, les simples et les herbes un peu dures que vous foulez vous prodiguent des sen-

leurs, — non fades, enivrantes, comme celle des dangereuses roses, — mais agréablement amères. Asseyez-vous au milieu d’elles, et, comme elles, bien abritée, par ce léger pli de terrain. Ne dirait-on pas qu’on est ici à cent lieues de la mer? Aspirez4es, ces purs esprits, l’âme de ces sauvages fleurs, vos sœurs par la pureté. Cueillez-en, s’il le faut, madame. Elles ne demandent pas mieux. Un peu rudes, mais si suaves ! elles ont ce singulier mystère dans leur parfum virginal, de calmer et d’affermir. Ne craignez pas de les cacher dans votre sein, sur votre cœur.

N’oublions pas de remarquer que ces landes abritées sont brûlantes à certaines heures. Elles absorbent, elles concentrent les rayons du soleil. La faible femme y sécherait. La jeune fille, riche de vie, s’enflammerait, bouillonnerait, aurait de redoutables fièvres. Sa tête se perdrait de mirages étonnants et dangereux. Pour y aller, il faut choisir des jours couverts, moites et doux; ou bien se lever de bonne heure, quand tout est frais, quand le thym garde un peu de sa rosée, lorsque le lapin agile erre encore et fait tous ses tours.

Mais revenons à l’Océan. Aux heures où il se retire, il manifeste lui-même et vous offre en quelque sorte la riche vie qu’il nourrit en lui. Il faut le suivre pas à pas, avancer sur le sable humide, qui alors enfonce peu. N’ayez peur. Le flot amolli tout au plus veut baiser vos pieds. Si vous regardez,- vous verrez que ce sable n’est pas mort, qu’ici et là s’agitent nombre de retardataires que le reflux a surpris. Des petits poissons s’y cachent, sur certaines plages. A l’embouchure des rivières, l’anguille frétille dessous, et fait de petits tremblements de terre. Le crabe, trop acharné au repas ou au combat, a voulu, mais un peu lard, rejoindre la mer. Sa fuite laisse à la surface une mosaïque étrange, le zigzag de sa marche oblique. Où cette ligne finit, vous le découvrez blotti qui attend la marée prochaine. Le solen (manche de couteau) a plongé, mais sa retraite est trahie par l’entonnoir qu'il réserve pour respirer. La vénus l’est par un fucus attaché à sa coquille qui dépasse à la surface et révèle son logis. Les ondulations du sol vous dénoncent les galeries des annélides guerrières ; leur arsenal vous charmerait, et l’iris (vue au microscope) de leurs changeantes couleurs.

Le plus beau coup de théâtre se fait aux grande . marées. L’Océan qui monta beaucoup, d’autant plus, au reflux, recule. Il découvre alors, il livre des

espaces immenses, inconnus. Le mystérieux fond delà mer, sur lequel on fait tant de rêves, apparaît. Vous surprenez là, dans le mouvement, dans la vie, dans le secret de leurs retraites, des populations étonnées qui se croyaient bien à l'abri, et qui, jamais, presque jamais, n’avaient été- sous le soleil, encore moins sous les yeux de l’homme.

Rassurez-vous, peuple effrayé. C’est ici l’œil curieux, mais compatissant, d’une femme. Ce n’est , pas la main du pécheur. Que veut celle-ci? Rien que vous voir, vous saluer, vous montrer à son enfant, et vous laisser à votre élément naturel, en vous souhaitant bonne santé et toute prospérité.

Parfois il n’est pas nécessaire d’errer bien loin. On trouve tout en un point. L’Océan s’amuse à faire dans le rocher creusé des océans en miniature qui n’en sont pas moins complets, un monde de quelques pieds carrés. On s’assoit, et l’on regarde. Plus on regarde longtemps, plus on voit des vies, d’abord inaperçues, qui se détachent. On y resterait indéiiniment, si le maître, le souverain impérieux de la plage, ne vous en chassait par le flux.

Demain, on y retournera. C’est l’école, c’est le muséum, l’intarissable amusement pour l’enfant et pour la mère. Là, la pénétrante finesse de la femme, et son tendre cœur, tout d’abord saisissent et devinent. La maternité lui dit tout, comment la

vie va se créant, s’enfantant. Voulez-vous savoir pourquoi son instinct si vite lui révèle la création, pourquoi elle entre de plain-pied (comme quelqu’un rentrerait chez soi) dans le mystère de la nature?

Elle est la nature elle-même.

Au fond de l’eau onctueuse, de petites algues, petites, mais grasses et nourrissantes, d’autres plantes lilliputiennes de fins et jolis dessins, sont là, prairie patiente, pour alimenter leurs bestiaux, les mollusques, qui broutent dessus. Patelle et buccin, turbot, moules violettes, tellines roses ou lilas, tous, gens tranquilles, attendront. Mieux garanties, les balanes, dans leur ville fortifiée, ferment leurs quadruples volets. Demain, ils y seront encore. Est-ce à dire qu’en leur inertie ils ne rêvent pas le mouvement ? qu’ils n’aient pas la confuse idée et l’amour de l’inconnu? de quelqu’un de bienveillant qui viendra à certaines heures les rafraîchir et les nourrir?... Oh! ils y songent, ils attendent. Veufs du grand époux l’Océan, ils savent qu’il va revenir vers la terre et la caresser. D’avance, ils regardent vers lui, et ceux qui ont des maisons fixes ont bien soin de tenir la porte en ce sens et prête à ouvrir. S’il est un peu violent, tant mieux, ils n’en sont que plus aisés, trop heureux de ce flot vivant qui va puissamment les bercer.

« Vois, mon enfant, à notre approche, ces im-

mobiles ont resté seuls. Mais d’autres, plus vifs, avaient fui. Les voilà qui se rassurent. La crevette * sautillante, de ses palpes fines et légères, irise l’eau ; elle se charge de faire la vague et la tempête à la mesure d’un tel océan. L’araignée de mer, lente et incertaine, se livre par sa craintive audace; elle remonte à la lumière, à la surface tiède. Un personnage prudent, tapi au fond du goémon, sous les corallines violettes, le crabe s’avance curieux, et, après un coup d’œil furtif, se replonge en sa forêt.

« Mais que vois-je? et qu’est ceci? Une grosse coquille immobile prend vie, entreprend d’avancer... Oh! Ceci n’est pas naturel. La fraude est grossière. L’intrus se trahit par ses étranges culbutes... Qui ne vous reconnaîtrait, beau masque, sire Bernard l’Ermite, crabe rusé qui voulez faire l’innocent mollusque. Votre mauvaise conscience vous trouble et vous agite trop. »

Au rivage de notre océan, étrangères à ces mouvements, les fleurs animées épanouissent leur corolle. Près de la lourde anémone, de charmantes petites fées, des annélides, apparaissent et se produisent au soleil. D’un tube tortueux surgit un disque, une ombrelle blanche ou lilas, et parfois de couleur de chair. Rejetée un peu de côté, elle a dégagé d’elle-même un objet qui n’a rien de comparable dans le monde végétal. Pas une

n’est semblable à sa sœur; toutes sont inimitables . par le délicat velouté.

En voici une, sans ombrelle, qui laisse flotter une nuée de fdets légers, floconneux, à peine teintée d’un gris d’argent; cinq filets s’échappent plus longs, richement colorés de cerise. Ils ondulent, se nouent, se dénouent, s’enchevêtrent aux cheveux d’argent, en faisant sous l’eau de charmants mirages. Ce n’est rien pour nos sens grossiers ; c’est beaucoup pour celle ou la vie nerveuse, le lin génie maladif de la femme vibre à toute chose. A ces couleurs rougissantes, pâlissantes, tour à tour, elle se sent et se reconnaît, elle sent la flamme de la vie, qui flamboie, brille et s’éteint. Attendrissante vision I Elle replonge ses regards au charmant petit océan, et elle y voit mieux la Nature, mère féconde, mais si sévère, qui, à se dévorer soi-même, semble trouver une âpre joie.

Elle resta bien rêveuse, oppressée de cette pensée. La femme ne serait pas la femme, c’est-à-dire le charme du monde, si elle n’avait un don louchant ; La tendresse pour toute vie, la pitié et ses belles larmes.

Elle ne pleurait pas encore, mais était si près de • pleurer! L’enfant le vit. Étant déjà, comme ils sont, attentifs, de sens rapide, il se tut. Ils revinrent silencieux.

PREMIÈRE ASPIRATION DE LA MER. b89

C’était l’aimable premier jour où, pour lui, elle commença à épeler avec son cœur la langue de la nature. Et cette langue du premier coup lui avait adressé des mots d’un mystère si émouvant, que le pauvre cœur fut atteint.

Le Jour baissait. L’oiseau de mer attardé forçait de rames, regagnait la terre et son nid. En remontant par la falaise et le jardin déjà obscur, un premier cri d’oiseau de nuit, aigu, sinistre, s’entendit. Mais la volière de refuge était bien fermée, les oiseaux dormaient la tête sous l’aile. Elle s’en assura elle-miême, elle vit tout en sûreté. Son cœur s’allégea d’un soupir, et elle embrassa son fils.

Si, comme disent certains médecins français, les bains de mer n’ont qu’une action mécanique, ne donnent au sang aucun principe nouveau, et ne sord qu’une simple branche de l'hydrothérapie, — il faut avouer que c’est, des formes de l’hydrothérapie, la plus dure, la plus hasardeuse. Du moment que cette eau, si riche de vie, n’en donne pas plus que de l’eau claire, il est insensé de faire de telles expériences en plein air, à tous les hasards du vent, du soleil, de mille accidents.

Quiconque voit sortir de l’eau la pauvre créature qui prend un de ses premiers bains, qui la voit pâle, hâve, effrayante, avec un frisson mortel, sent la dureté d’un tel essai, tout ce qu’il a de danger ■pour certaines constitutions. Soyez sûr que per-

sonne n’ira affronter une chose si pénible, si l’on peut chez soi suppléer, sans danger, par une douce et prudente hydrothérapie.

Ajoutez que l’impression, comme si elle n’était assez forte, s’aggrave pour la femme neigeuse de la présence de la foule. C’est une cruelle exhibition devant un monde critique, devant les rivales charmées de la trouver laide une fois, devant les hommes légers, sottement rieurs et sans pitié, qui observent, la lorgnette en main, les tristes hasards de toilette d’une pauvre femme humiliée.

Pour endurer tout cela, il faut que la malade ait foi, une foi forte à la mer, qu’elle croie qu’aucun autre remède ne servirait, qu’elle veuille à tout prix s'imbiber des vertus de ses eaux.

« Pourquoi pas? disent les Allemands. Si le premier moment du bain vous contracte et ferme vos pores, le second, la réaction de chaleur qui vient ensuite, les rouvre, dilate la peau, et la rend fort susceptible d'absorber la vie de la mer. »

Les deux opérations se font presque toujours en cinq ou six minutes. Au delà, le bain nuit souvent.

Du reste, il ne faut arriver à cette violente émotion des bains froids que préparé par l’usage des bains tiédes qui facilitent l’absorption. Notre peau, qui, tout entière, se compose de petites bouches, et qui à sa façon absorbe et digère

BAINS. — UENAISSANCE DE LA BEAUTÉ. ôW

comme l’estomac, a besoin de s’habituer à cette forte nourriture, à boire le mticus de la mer, ce lait salé qui est sa vie, dont elle fait et refait les êtres. Dans la succession graduée des bains chauds, tièdes et presque froids, la peau prendra cette habitude, ce besoin; elle en prendra soif, et boira de plus en plus.

Pour la rude cérémonie des premiers bains froids, il faut du moins éviter l’odieux regard des foules. Qu’elle se fasse en lieu sûr, sans témoin que l’indispensable, une personne dévouée, qui secoure au besoin, qui veille, soutienne, frictionne au dur moment du retour avec de très-chaudes laines, donne un léger cordial d’une boisson chaude, où l’on met quelques gouttes d’élixir puissant.

« Mais, dira-t-on, le danger est moindre sous les yeux de tous. Nous sommes loin de Virginie, qui, dans un extrême péril, aima mieux se noyer que de prendre un bain. » — Erreur. Nous sommes plus nerveux que nous ne fûmes jamais. Et l'impression dont je parle est si vive cl si révoltante, j’entends pour certaines personnes, qu’elle peut entraîner des effets mortels, anévrisme, apoplexie.

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J’aime le peuple, et je hais la foule; surtout la foule bruyante des viveurs, qui viennent attrister la mer de leur gaieté, de leurs modes, de leurs ridicules. Quoi ! la terre n'est pas assez grande ? Il faut que vous veniez ici faire la guerre aux pauvres malades, vulgariser la majesté de la mer, la sauvage et la vraie grandeur ! .

J’eus le malheureux hasard de passer un jour du Havre à llonfleur sur un bateau chargé, surchargé de ces imbéciles. Dans celte traversée si courte, ils eurent le temps de s’ennuyer, et organisèrent un bal. Je ne sais qui (un maître de danse?) avait sa pochette en poche, et jouait des contredanses devant l’Océan. Il est vrai qu’on n’entendait rien. A peine une petite note aigre grinçait à travers la basse solennelle, formidable, qui grondait autour de nous.

Je conçois bien la tristesse de la dame qui voit en juillet sa chère solitude troublée par cette invasion, tant de fats, tant d’incroyables, de causeuses, de curieuses. La liberté a cessé. La demeure la plus écartée a toute la nuit l’écho des élégantes guinguettes, de café, de casino. Le jour, des nuées d’agréables, en gants jaunes et bottes vernies, papillonnent sur la plage. Une personne seule est remarquée. Seule? Pourquoi? On se le demande. On approche, on veut par l’enfant entamer conversa-

lion; on lui ramasse des coquilles. Bref, la dame, embarrassée, excédée, reste chez elle ou ne sort que le matin. Là-dessus, mille commentaires malveillants. Il lui en revient quelque chose. Elle n’est pas sans inquiétude. Ces importuns qu’elle écarte sont parfois des gens influents, qui pourraient nuire à son mari.

Nulle part plus qu'aux bains de mer on n'est imaginatif. Les nuits de juillet et d’août, ardentes et de peu de sommeil, sont agitées de tout cela. Si au malin elle s’endort, elle n’en est pas plus tranquille. Les bains, loin de rafraîchir, ajoutent l’irritation saline à la chaleur caniculaire. De la jeunesse, elle a repris non la force, mais le bouillonnement. Faible encore, et toute nerveuse, elle est d’autant plus troublée de cet orage intérieur.

Intérieur, mais non caché. La mer, l’impitoyable mer, amène et révèle à la peau toute cette excitation qu’on voudrait garder secrète. Elle la trahit par des rougeurs, de légères efflorescences. Toutes ces petites misères, dont souffrent encore plus les enfants, et que les mères aiment en eux comme un retour de santé, elles en sont humiliées, quand elles les ont elles-mêmes. Elles craignent d’en être moins aimées. Tant elles connaissent peu l’homme! Elles ignorent que le grand attrait, le

3S»G BAINS. - IttNAISSANCE DE LA BEAUTÉ.

plus vif aiguillon d’amour, c’est moins la beauté que l’orage.

« Mais, s’il allait me trouver laide ! » C’est ce qu'elle dit chaque malin en se regardant au miroir. Elle craint, tout en le désirant, l’arrivée de celui qu’elle aime. Elle se sent pourtant bien seule, elle a peur sans savoir pourquoi, au milieu de cette foule. Elle n’ose plus s’écarter, se promener à distance. Son agitation va croissant. Elle prend fièvre, elle s’alite... A peine vingt-quatre heures après, elle le voit auprès d’elle.

Qui l’a averti? Non pas elle. Mais, de sa grosse écriture, une petite main a écrit ; « Mon cher papa, venez vile. Maman est au lit. Elle a dit l’autre jour : S’il était là! »

11 a paru. Elle est guérie. Voilà un homme bienheureux ! Heureux de la voir remise, heureux d’être nécessaire, heureux de la voir si beUe. Elle a bruni, mais qu’elle est jeune I quelle vie dans son charmant regard I quel doux rayonnement de santé dans la soie de ses beaux cheveux qui ondoient indépendants !

Est-ce un conte que l’on vient de lire ? Cette rc- * naissance si prompte devie, de beauté, de tendresse.

cette charmante aventure de retrouver dans sa femme une jeune maîtresse émue, si heureuse du retour, ce miracle, est-ce une fiction? Point du tout. C’est l’agréable spectacle qu’on a très-souvent. S’il est rare chez les riches, il ne l’est point dans les familles laborieuses et captives de leurs devoirs. Leurs séparations forcées sont pénibles; les échappées, qui permettent enfin de se réunir, ont un charme qu’on ne cache point; on n’y rougit pas d’être heureux.

♦ Quand on connaît la tension prodigieuse de la vie moderne pour les hommes de travail (c’est-àdire pour tout le monde, moins quelques oisifs), on est trop heureux d’observer ces scènes de joie où la famille réunie dilate un moment son cœur. Ceux qui n’en ont pas diront que c’est bourgeois, prosaïque. La forme importe peu, quand le fond est si touchant. Le négociant soucieux qui, d’échéance en échéance, a sauvé encore la barque où est la destinée des siens, la victime administrative, l’employé, qu’usent l’injustice et la tyrannie des bureaux, ces captifs ont quitté leur chaîne, et, dans ce repos trop court, une aimable et tendre famille voudrait leur faire tout oublier. La mère, l’enfant, y sont habiles. De leur gaieté, de leurs caresses, des distractions de la mer, ils s’emparent de l’es- * prit chagrin, éveillent en lui d'autres pensées.

C’est leur triomphe ; ils le mènent, lui font visiter /e«r plage, contempler /eur mer, jouissent de son admiration. Car tout cela est à eux. L’océan où ils se baignent, ils en ont pris possession et se plaisent à lui en faire part.

La femme redevient tout aimable, bienveillante à. cette foule môme qui jusqu’ici l’inquiétait. Elle se sent si bien prés de. lui, tellement dans son harmonie! Elle est plus qu'en sécurité, elle est brave; elle est familière avec la mer, avec la vague. Elle assure qu’elle va nager : « elle veut dompter la mer. » Ambition un peu bien forte. Elle est tout d’abord primée par ‘son concurrent, son enfant, tout autrement leste et hardi. Se croyant tenue, elle nage. Autrement, elle a peur, enfonce...

Elle se dédommagera à force de bains. Car elle est tombée amoureuse de la mer; elle en est jalouse. Cette mer, en effet, ne fait pas de médiocres passions. Je ne sais quelle ivresse électrique est en elle, qu’on voudrait toute absorber.

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