CHAPITRE XXI
son misérable véhicule, Tattarat fouetta son attelage et je vis longtemps encore le pauvre Myouk courir de toutes ses forces pour essayer de l’atteindre; malgré ses efforts il perdait du terrain, et on le laissa très-probablement marcher jusqu'à Iteplik.
Ce Myouk était un drôle de corps et n'avait guère changé depuis que je l'avais connu autrefois; sorte de Tenardier arctique, il attendait sans cesse la fortune qui n'arrivait point et la bonne chance qui ne se présentait jamais. Il me raconta ses infortunes : son traineau était tout en pièces, et il ne pouvait le raccommoder; la maladie avait emporte tous ses chiens à l'exception de celui qu’il venait de me céder; un jour qu’il harponnait un morse, la ligne s'était cassée et le morse avait emporté le harpon; sa lance était perdue, et toutes ses affaires dans le plus complet désarroi ; sa famille vivait dans la plus profonde détresse, et comme il ne pouvait rien lui donner, elle s'était réfugiée dans la hutte de Tattarat.... mais, ajoutait-il, avec une terrible grimace qui montrail son dédain pour son confrère, Tattarat n'était qu'un triste chasseur. Il se proposait donc, aussitôt retourné dans sa tribu, de se rabattre sur Kalutunah; la tente de Kalutunah était bien un peu remplie, vu que trois familles y avaient déjà pris leurs quartiers, mais il y aurait encore place pour une quatrième... dans tous les cas, l'essai n’en coûtait rien. Et maintenant, le nalegaksoak, le grand chef, si puissant et si riche, ne serait-il pas assez bon pour lui faire de beaux cadeaux avec lesquels Myouk exciterait l'envie de tout le monde? — La nature humaine est la même, sous le pôle, comme dans nos zones tempérées, et satisfait de cette découverte, je comblai le coquin de présents. — Mais sa femme, il ne m'en parlait pas? — « Oh! c’est une terrible fainéante ! Elle m'a envoyé ici, si loin de chez nous, pour demander des aiguilles dont elle ne se servira pas, un couteau dont elle n'aura que faire, et quand je retournerai là-bas sans mon chien, c’est moi qui
en verrai de belles! » Là -dessus, il tira une langue aussi longue qu’il put pour me faire mieux juger des dimensions de cet engin de guerre chez la dame de ses pensées. — « Mais, continua le bon Esquimau, elle a des habits déchirés, percés de tant de trous qu’elle ne peut sortir de la cabane sans se geler, et si elle crie trop fort, je ne lui donnerai pas une seule de ces aiguilles, je ne lui prendrai pas un seul renard pour raccommoder ses habits! » Cependant, il était assez facile de voir que les aiguilles ne seraient pas longtemps refusées et que Myouk piégerait les renards aussitôt que sa moitié l'ordonnerait. Aussi, prenant en pitié ces misères conjugales, j'ajoutai quelques présents pour l'aimable créature aux vêtements troués, et quand il m'eut appris qu'elle lui avait fait présent d'un héritier des infortunes de la dynastie des Myouk, je donnai encore quelque chose pour le marmot. Déjà, me dit-il, le bambin était sevré de sa nourriture maternelle et manifestait un grand appétit pour l'huile de morse. — Il l'avait appelé Dak-ta-guie — c'est ainsi qu'il s’efforçait de prononcer le nom du docteur Kane.
Kalutunah et ses deux compagnons étaient à peine partis, qu'un autre traîneau nous amena deux Esquimaux de l’île Northumberland, Amalatok et son fils. Ils avaient quatre chiens, mais s'étaient arrêtés en route pour chasser un morse dont ils rapportaient une partie; ils nous arrivèrent très-fatigués, ils s'étaient mouillés en poursuivant leur proie et la gelée les avait un peu pincés. Médecin, j'avais entin des malades! Pendant quelques jours, la hutte de neige fut transformée en hôpital et mon vieux Tcheitchenguak lui-même s’alita à son tour. Soir et matin, je les visitais ou j'envoyais M. Knorr à ma place, mais le nez aristocratique du jeune gentleman ne pouvant se faire aux parfums esquimaux, je ne pus continuer à les soigner par procuration; je me depéchai de guérir mes patients, et je fus désormais pour eux non-seulement nalegaksoak, le grand chef, mais