‹ La mer libre du Pôle (volume 2)Chapitre 196 sur 253 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

timentale; Hans et sa famille étaient à la vallée de Chester, y capturant les guillemots par centaines et demeurant dans une tente de cuir apportée du cap York. Angeit continuait à fureter autour de la cuisine et des offices, faisant tour à tour la joie ou le désespoir du vieux coq, et résistant opiniatrément aux évangeliques efforts du maitre d'hôtel. Kalutunah, le jovial vieux chef, habitait toujours Etah, regardant la cambuse du navire et ma générosité sans bornes comme la source de tout bonheur terrestre; trop riche maintenant, il ne savait plus où mettre ses trésors. Lorsque j’allai le voir, je le trouvai engraissé par la paresse et abruti par la ripaille. Nonchalamment étendu sur un roc, et baigné de soleil, il me rappelait le moine que Walter Scott décrit dans son Monastère : « assis au coin du feu et ne pensant à rien ». Il fut très-heureux de me revoir, me fit beaucoup de questions sur mon voyage, m'assura que de sa vie il n'avait été si content, et, empruntant la pensée, sinon l’espagnol de l’honnête Sancho, il s’écria : «En me remplissant le ventre, vous avez gagné mon cœur. » Je ne lui ramenais qu’un chien sur les huit qu'il m'avait fournis, mais il se déclara satisfait; il craignait évidemment que la restitution de sa bête ne lui annonçât le terme de mes bienfaits, et sa joie fut grande lorsque je l’invitai à revenir à bord, chercher autant de provisions qu’il pourrait en emporter.

La Nalegak me demanda d’abord si je n’avais pas trouvé d’Esquimaux dans mon voyage. Avant mon départ, j'avais souvent causé avec lui de l'extension de sa race vers le Nord, et il m'avait rapporté la tradition bien établie parmi ses compatriotes, et d’après laquelle leurs ancêtres auraient vécu fort loin au nord aussi bien qu’au midi. A une époque assez récente, la tribu qui habite le rivage, depuis le cap York jusqu’au détroit de Smith, a été séparée des autres par l'invasion des glaces venant de la mer et du continent. Il croyait qu'il existe encore des Esquimaux dans

ces deux directions. Je ne fais pas de doute qu'autrelois les naturels de cette côte ne pussent librement communiquer avec ceux qui habitaient les parages d'Upernavik, le long de la baie de Melville, et Kalutunah pense qu'il en était de même dans la direction opposée. Les glaces se sont accumulées dans le détroit de Smith comme dans la baie de Melville, et les riches territoires de chasse qui s'étendaient jusqu'au pied du glacier de Humboldt, sont aujourd'hui des solitudes désolées, rarement parcourues par quelque créature vivante. Sur les côtes, Kane a reconnu en divers endroits les vestiges d'anciennes huttes, et plus bas encore, vers la bouche du détroit, on en voit plusieurs de dates récentes. Près de Cairn-Pointe s'en trouve une abandonnée seulement l’année qui précéda la visite du docteur en 1853; elle n'a pas été occupée depuis; celles qu'on découvrit à Port van Rensselaer n'avaient pas servi à la génération actuelle.

Je racontai au Nalegak que nous avions reconnu des vestiges de son peuple sur la terre de Grinnell, mais cela ne le satisfaisait pas complétement; il avait espéré que je ramènerais de mon voyage des Esquimaux vivants; malgré cette déception, il se montra heureux de voir se confirmer les récits de ses ancêtres et ajouta que si j'avais poussé plus loin, j'aurais trouvé bon nombre d'indigènes. « Il y a là-bas de bons territoires de chasse, beaucoup d'oomenaks (boeufs musqués) et partout où il y a de bons territoires de chasse, on est sir de trouver des Esquimaux. »

Kalutunah devint plus triste que je ne l'avais jamais vu, quand je lui parlai de l'avenir de sa race : « Hélas! dit-il, nous serons bientôt tous partis! » Quand il entendit que je comptais revenir à Port Foulke, que des hommes blancs s’établiraient près d’Etah pendant plusieurs années, il ajouta vivement: « Revenez donc bientôt, ou il n'y aura personne ici pour vous souhaiter la bienvenue! »

Il est vraiment douloureux de réfléchir sur les destinées

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