CHAPITRE XXXV
pont: nous en avons déja un pouce. Je recueillais quelques échantillons géologiques dans la montagne , lorsque l'averse a commencé; elle m’a trempé jusqu'aux os, et bien plus, j'ai failli périr en traversant un petit glacier situé sur le talus de la colline et que l’eau rendait plus dangereux que de coutume; le pied me manqua, je glissai sur la pente à travers les pierres qui en hérissaient la surface et je vins échouer, avec force contusions et très-peu de vêtements, sur les roches qui la terminent.
Le thermomètre est à + 9 C., et la persistance de la chaleur depuis une semaine, jointe à « la douce pluie qui descend des cieux », aide beaucoup à la dissolution des glaces. Elles sont très-pourries et la mer libre les ronge rapidement. La charnière qui fixe la banquette au rivage tombe en morcvaux, et il est assez difficile d'atteindre la terre.
26 et 27 juin.
L'été naissant a changé de face; la douce pluie s’est transformée en averses de grêle et de neige, aussi intempestives que désagréables. Les blanches trainées dont les rafales émaillent les rochers, donnent un air assez étrange à notre paysage de juin. Le vent souffle du sud et les vagues, parcourant la baie sans rencontrer d'autre obstacle que quelques icebergs, commencent à secouer terriblement la ceinture de glace de notre schooner ; nous pouvons compter les pulsations de la mer dans notre trou à feu. Je n’aimerais guère voir le navire délivré de sa prison au milieu d’une semblable tempête.
Le lendemain l'ouragan continua avec des averses de pluie mélées de beaucoup de grêle. Au loin, vers la mer, la scène paraissait si sauvage, que je n'ai pu résister à la tentation de la contempler de plus près sur l'île la moins éloignée de nous (la seule des trois qui ne soit pas encore tout entourée d'eau). Je marchais vent debout, la grèle me
coupait la figure et je faillis étre précipité dans la baie. Les petites fleurs qui la semaine dernière avaient entr’ouvert leur modeste corolle aux chauds rayons du soleil, la refermaient frileusement d’un air découragé.
Je fus bien payé de mes peines par le spectacle que j'ai taché d'imprimer dans ma mémoire et que je vais reproduire sur une feuille de papier qui sèche sur le cadre à dessin que je dois à l'industrie de Mac Cormick. Jamais je n'ai vu de tempête aussi terrible si ce n’est l'automne dernier, pendant que j’essayais de me frayer un passage à travers le détroit de Smith. Comme alors, le vent semblait enlever toute la surfaçe des eaux pour la lancer dans les airs, jusqu'à ce que ses forces parussent épuisées ; puis, je voyais au loin, sous un nuage sombre, d'immenses barres couvertes de taches blanches, sortir des ténèbres et s’avancer en phalanges pressées, s’accroitre à mesure qu’elles s’approchaient, et chargeant avec fureur les icebergs, siffler audessus de leurs sommets, se briser sur les iles et assousir leur colère sur les glaces du port au milieu desquelles elles ouvraient plus d’une brèche béante.
28 juin.
La tempête s’étant calmée ce matin, quelques-uns de nos gens ont transporté un canot par-dessus les glaces et ramé jusqu'à Vile la plus éloignée; ils nous ont rapporté les premiers œufs frais de la saison. Je n’en connais pas de plus délicieux que ceux de la petite hirondelle de mer. Les œufs de leider, comme ceux des autres canards maritimes, sont beaucoup moins agréables. Knorr a découvert des toutles de cochléaria qui venaient de pousser autour des nids de l’année précédente, et jamais cœur de laitue ne fut mieux apprécié que la salade qu'on m'a servie aujourd’hui. Les iles nous fourniront les œufs, et nous n’aurons pas plus de peine à les ramasser que la ménagère qui les envoie prendre