‹ La mer libre du Pôle (volume 2)Chapitre 220 sur 253 · CHAPITRE XXXVIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIL

pieds au-dessus du talus des collines, et qui restent isolés depuis la lente érosion des grès au milieu desquels ils se sont frayé un passage lors de quelque ancien houleyersement de la nature.

Le lendemain, nous visitames le glacier lui-même et je l'explorai soigneusement. Il serait difficile d'imaginer un spectacle qui étonne l’espritet stimule la fantaisie autant que l'aspect de ces côtes de glaces que nous longions en canot à quelques mètres de distance seulement. Elles offraient toutes les formes possibles et ne présentaient rien de cette uniformité habituelle aux parois antérieures d’un glacier.

C'était quelque chose de dévasté, comme le portique croulant d’un temple étrange et gigantesque. Ici, le comble saillant d’une cathédrale gothique; là, une fenêtre en ogive; plus loin, un porche normand à la baie profonde; puis des colonnes unies ou cannelées, des pendentifs distillant des gouttes de cristal de la plus belle eau : tout cela se baignant dans une douce atmosphère d'azur. Audessus de ces arches merveilleuses, de ces galeries pleines d'ombre, de hauts clochers, des tours à créncaux se dressaient sur l’immense façade et se multipliaient en arrière. Les teintes admirables de la mer et des glaces, les jeux de la lumière me rappelaient cette splendide soirée au milieu des icebergs que j'ai décrite plus haut. Nulle part, rien ne rappelait à l'esprit l’idée du froid et de la désolation : la glace elle-mème semblait pénétrée de la tiède haleine de lair. Je me sentais un ardent désir de m’enfoncer bien loin dans les grottes fantastiques, et de ramer sous les colonnades mystérieuses, mais la chute fréquente de ces glaces vieillies eût rendu cette excursion beaucoup trop dangereuse.

Je quittai l’embarcation à l’ouest du glacier, et je dus me hisser le long d’un talus rapide, par des amas de boue et de pierres que les glaces avaient poussées hors de leur lit et qui se dérobaient sans cesse sous mes pieds. Parvenu au sommet, je ne vis plus qu’une forêt de fleches et de py-

ramides, parmi lesquelles il n’était pas facile de monter à l'assaut du glacier lui-même; j’en étais, du reste, encore séparé par un torrent d’eau sale qui, se précipitant avec furie entre les boues et les rochers d’une de ses rives et les glaces qu'il usait dans sa course, me laissait admirer la structure stratifiée de la base du glacier. En le remontant toujours, j’arrivai à un lieu où le principal affluent du petit fleuve vient le rejoindre à angle droit, et je n’eus pas de peine à découvrir un gué au-dessus. Je suivis la branche orientale qui bondissait de cascade en cascade en s’ouvrant une route au travers de couches de glaces inclinées sur un angle de 35 degrés et je parvins à un point où le glacier formait un rempart très-ébréché, très-ruiné, mais dominant à pic de cent cinquante pieds environ la plaine où je me trouvais : de dessous cette paroi, et par un tunnel gigantesque auprès duquel l’aquedue de Croton' ne serait qu’un pygmée, s'élançait le torrent sauvage, sifflant et écumant, et roulant des flots de vase. Du cœur même de la glace si pure et si translucide, s’épanchait ce fleuve de fange qui me rappela la description que Virgile fait du Tibre, alors que le pieux Énée en vit pour la première fois les ondes troubles et jaunitres à travers le brillant feuillage qui l’ombrageait.

L’ouverture du tunnel avait environ dix métres de haut et autant de large, et les voûtes en étaient composées d’arceaux gothiques de toutes formes, ciselées et cannelées avec l’art le plus merveilleux, et taillées dans un albâtre sans tache; et cependant, en s’enfonçant sous ces arches, on les voyait presque aussitôt s’assombrir en reflétant le noir torrent qui coulait au-dessous :

« Flot bourbeux atteignant à la voûte du cintre, » si je puis ainsi paraphraser un vers de Dryden.

1. Aqueduc qui porte les eaux à New-York en traversant par un pont superbe le fleuve Hudson. (Trad.)

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