‹ La mer libre du Pôle (volume 2)Chapitre 29 sur 253 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

amarrés carillonnait dans linfernal concert et se débarrassa d’un de ses angles, plus grand que Saint-Paul, la cathédrale de Londres.

Je ne saurais décrire le vacarme, le fracas qui nous assourdirent pendant cette journée, et je recours pour le faire au Vieux marin dé Coleridge :

« La glace à bâbord, La glace à tribord,

Partout encombrait la mer pale ; Craquant et grondant, Rugissant et hurlant

Comme une ronde infernale. »

Il semblait, en vérité, que Vieux Thor lui-méme se füt mis de la fête; on eût dit que, sorti de son royaume du Tonnerre et de son palais aux cinq cent quarante salles, sur son char aux boucs rapides, il avait franchi les montagnes, et que, ceint de son baudrier de combat, armé de son marteau irrésistible et de ses gantelets de fer, il s'amusait à abattre à droite et à gauche les Géants de la gelée.

Ce n’est guère que dans la belle saison, durant les mois de juillet et d'août, que les icebergs sont d'un si dangereux voisinage. Leur dissolution est probablement due à l'inégalité de chaleur et de dilatation qui s'établit alors entre l’intérieur de leur masse congelée et leur surface soumise à l’action des rayons solaires. Sur le côté éclairé d’une montagne de glace, j'ai souvent vu des fragments détachés avec force sur une ligne presque horizontale et lancés au loin comme par l'explosion d’une mine. Cette explosion et ces éboulis sont toujours accompagnés de nuages de vapeur causés sans doute par le contact de la glace froide de l'intérieur avec l'air ambiant, beaucoup plus chaud; les rayons du soleil se jouent dans ces nuées et produisent de splendides effets de lumière.

Je le sens, ma plume est impuissante à retracer les terribles aspects des icebergs ; que serait-ce si j’en voulais

peindre les merveilleuses beautés ! Déjà je l’ai essayé lorsque ces fils des glaciers se présentaient à nos yeux comme des blocs de malachite ou de marbre, baignés de flammes et flottant, sous des cieux rayonnants, sur une mer teinte des nuances de l’arc-en-ciel ; aujourd’hui le ciel était gris, l'air froid, et la glace partont d’uné blancheur morne ou d'un bleu transparent.

J'eus la fantaisie d'aller visiter l'iceberg, d'environ deux cents pieds de haut, auquel nous étions amarrés, et j'exécutai ce projet, je dois le dire, un peu avant l’éboulis d’un de ses angles, dont j'ai parlé un peu plus haut, et qui nous coûta une ancre à glace et cent soixante mètres de cable. Dans ma courte traversée, je fus vraiment surpris de l’admirable transparence des eaux. Du plat-bord du canot, je pouvais voir la glace plonger sous la mer à une profondeur incroyable ; le schooner se réfléchissait si parfaitement. dans son miroir splendide, qu'il fallait la comparaison avec les objets avoisinants pour dissiper l'illusion que produisaient sur nous ces deux navires jumeaux, flottant quille contre quille, suspendus dans lair. Arrivé au sommet de la montagne de glace, je vis au sudest un énorme rocher qui projetait son ombre noire sur les eaux; le contraste entre cette ombre et la mer éclairée par le soleil était tellement prononcé, qu’il fallait un certain effort de réflexion pour ne pas voir, dans la ligne qui les divisait, comme le vide béant d'un abime insondable.

Il eût été difficile de se faire une juste idée de l’immense quantité de glace qui flottait autour de nous. J’essayai de compter les icebergs isolés; arrivé à cinq cents, j'abandonnai la tâche. Près de moi, ils se dressaient dans toute la rudesse de leurs profils aux arèles aiguës ; plus loin, les lignes adoucies par la distance se fondaient dans le ciel gris et clair, et là-bas, là-bas, sur la vaste mer d'argent liquide, l'imagination évoquait d’étranges et merveilleux fantômes ; les masses d’azur et de cristal revétaient toutes

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