CHAPITRE IX
mestique marche à merveille, et j'ai la certitude que les rouages du petit monde qui gravite autour du schooner emprisonné, fonctionnent doucement et sans encombre. Je me sens donc beaucoup plus de liberté et je vais me lancer dans quelques courtes explorations, pendant que le crépuscule dure encore; aussitôt qu'il m'a été possible, j'ai mis mes gens à l’œuvre pour préparer les divers objets nécessaires à nos campements. Tout est en ordre depuis quelques jours, mais l’état de la température ne nous a permis que de courtes absences et nous glissons insensiblement dans la nuit.
J'ai fait aujourd’hui une course animée, excitante, et j'ai bien rempli ma journée. Parti en poste d'assez bonne heure et conduit par maitre Jensen, j'ai remonté un fiord de dix kilomètres de longueur sur trois à six de largeur, qui est situé au nord de notre anse, et forme le fond de la baie de Hartstène. Le départ a été superbe. Un beau traineau et douze chiens! Ils sont tous en parfaite santé et courent comme l'éclair; mon traineau groënlandais sillonne la glace avec une célérité qui donnerait le vertige à des nerfs mal exercés. J'ai franchi onze kilomètres en vingt-huil minutes, sans le moindre temps d'arrêt pour souffler ! ils ont refait la même route eu moins de trentetrois. Sonntag et moi luttions de vitesse, et je l'ai gagne de quatre minutes. Ah! si mes amis de Saratoga ou de Breeze-pointe pouvaient de loin contempler ces coureurs d’un nouveau genre! Point n'est besoin de les éponger ou de les bouchonner : on les attelle au moyen d’un seul trait de dimension variable ; les plus longs sont les meilleurs, ils ne s’emmélent pas si facilement; le tirage des chiens placés sur les côtés en est beaucoup plus direct, et si vos coursiers vous entrainent sur la glace amincie, vos chances d'échapper au plongeon sont en proportion de la distance qui vous sépare d'eux. Les traits étant ordinairement de même longueur, les chiens courent côte à
côte, et s'ils sont bien altelés, leurs têtes se trouvent sur la mème ligne droite; les épaules des miens sont juste a vingt pieds de la partie antérieure des patins. Les animaux les moins vigoureux sont placés au milieu et l’attelage entier est dirigé à droite ou à gauche suivant le côté où le bout du fouet touche la neige ou frappe les chefs de file s’ils n'ont pas tout de suite compris l'avertissement. On s'aide bien de la voix, mais ce n'est que sur le fouet qu’on peut réellement compter, votre influence sur l’attelage étant en raison directe de la manière dont vous savez le manier. Le fouet esquimau a toujours quatre pieds de plus que les traits et se termine par une mince lanière de nerf durci avec laquelle un habile conducteur fait couler le sang à volonté: il sait même indiquer d'avance l'endroit où il touchera le réfractaire. Pendant notre course d'aujourd'hui, Jensen me montrait un jeune chien qui venait de mettre sa patience à une rude épreuve : « Vous voyez cette bête, me disait-il en mauvais anglais; je prends un morceau de son oreille! » et comme il parlait encore, le fouet claquait dans l'air, le nerf s’enroulait autour du petit bout de l'oreille, et l’enle vait aussi proprement que l’eut fait un couteau.
Ce fouet n’est autre chose qu’une mince bande de cuir de phoque non tanné et plus large à son extrémité antérieure; le manche a tout au plus deux pieds et demi; le peu de poids de cet instrument le rend très -difficile à manœuvrer et le mouvement de poignet nécessaire pour enrouler la courroie autour du but est singulièrement pénible et demande de longs et patients exercices. Ma persévérance a été récompensée, et si le malheur voulait que j'y fusse contraint, je ne reculerais pas devant la tâche, mais j'espère n'être pas forcé à utiliser souvent le talent que je viens d'acquérir !
Entre tous les durs métiers, je n'en connais pas de plus : rude : le fouet doit sans cesse retentir et s’il n’est impitoyable, il devient complétement inutile. Les chiens ne sont
Le traineau et son attelage