‹ La mer libre du Pôle (volume 2)Chapitre 71 sur 253 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

divertissante en soi, peut avoir parfois quelque côté agréable, mais notre installation fut, certes, la plus triste qu'il soit possible de voir. Le thermomètre marquait — 24° C., et nous n'avions d'autre feu que celui de la lampe sur laquelle mijotait le hachis de gibier et chauffait le café qui composaient notre repas du soir. Personne ne put dormir. Notre tente était plantée sur le talus de la colline, au-dessus d’un amas de pierres, lit le plus doux que nous eussions réussi à trouver. Nous la démontames au clair de lune pour continuer notre route.

J'ai déjà décrit la gorge sauvage où il nous fallait péniblement cheminer avant d'arriver à l'endroit où Sonntag et moi avions pu escalader le glacier. Le traineau était sans cesse arrêté court par les roches et les blocs de glace, et nos hommes durent l’alléger en prenant sur leurs épaules les vivres et les divers objets qui en formaient le chargement. Parvenus enfin à notre escalier de la veille, nous nous préparames à en entreprendre l'ascension.

La petite vallée où nous nous trouvions est des plus pittoresques; elle est de forme triangulaire et un lac en occupe le centre; le Frère John s'élevait à notre gauche; à notre droite, un petit fleuve de glace sortait d’une gorge profonde et courait au lac après avoir contourné un immense pilier de grès rouge qui se dressait devant nous, ile de pierre au milieu d’une mer de glace. Je commençai les travaux scientifiques qui étaient le but de notre excursion par l’étude du lac lui-même. A la fin de la sai son du dégel il était rempli jusqu'aux bords et, dès les premiers froids, une épaisse couche de glace le recouvrit en entier; puis l'eau s’écoula peu à peu, laissant cette pesante voûte sans autre appui que les rochers qui lui servaient d’arcs-boutants ; aussi elle s’affaissait sous son propre poids, et telle était la pression exercée par cette table immense de son centre à ses hords, que par une tempéra-

ture de plusieurs degrés au-dessous de zéro, cette glace de six pouces d'épaisseur avait été complétement ployée comme le versoir d’une charrue.

Notre premiere tentative d'escalade fut arrêtée par un accident qui pouvait être des plus sérieux : l’éclaireur de la caravane perdit pied sur une des étroites marches taillées dans la paroi, et glissant sur la pente escarpée, précipita à droite et à gauche ceux qui le suivaient et roula avec eux dans la vallée; par bonheur, ils échappèrent aux rocs aigus qui perçaient la neige aux pieds du Frère John.

Nous fiimes plus heureux une seconde fois, et après avoir hissé le traineau au moyen d'une corde, nous poursuivimes notre route avec assez peu d’entrain, fatigués que nous étions des rudes labeurs qui nous avaient pris une bonne partie de Ja journée; la glace était raboteuse, fendillée et à peine recouverte d'un mince tapis de neige. Ma petite troupe tirait péniblement son traineau et je marchais en avant pour lui tracer le chemin, lorsque le sol se déroba sous mes pieds et je me sentis brusquement lancé dans le vide ; mais le baton que je porlais sur l'épaule en prévision de l'aventure fit son devoir à point nommé et me soutint au-dessus de la crevasse jusqu'à ce que je fusse parvenu à grimper sur l’une des arêtes. Comme mon ami Sonntag, j'avais couru grand risque d’aller étudier de très-près un intéressant problème, mais je ne fus pas du tout faché d'attendre encore quelque temps avant de savoir au juste si les fissures du glacier en traversent toute l'épaisseur.

L'aspérité des bords de l'immense glacier vient sans doute de la forme tourmentée du terrain sur lequel ils s'appuient : à mesure que nous approchions du centre, la glace devenait plus unie, moins fendillée, et nous pümes faire neuf kilomètres avec une sécurité relative; la tente fut dressée, et après un bon souper de hachis de renne, de pain et de café, nous nous endormions profondément,

Page 1