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CHAPITRE XII

C’est aujourd'hui samedi, et nos hommes s’empressent autour du cuvier; ils veulent avoir leurs rechanges pour demain, jour où, dans ce recoin perdu, nous tenons à paraitre avec tous nos avantages. A l’appel du matin, l'équipage a vraiment fort bon air; ils revêtent tous l’uniforme gris que j'ai adopté pour grande tenue de bord. Chaque officier a parmi les matelots une blanchisseuse, j'ai la mienne aussi; Knorr vient de m'apporter une preuve péremptoire de son précoce talenten ce genre : en rentrant d’une course au clair de lune, j'ai trouvé sur ma table un mouchoir de batiste blanc comme neige, dûment empesé et parfumé d’eau de Cologne.

Je n’en saurais dire la raison, mais la journée a été pour nous tous particuliérement bonne et joyeuse et cette soirée la couronne dignement. Notre vieux cuisinier était de meilleure humeur que jamais, et je m'imagine qu'il a puissamment aidé à la joie générale. Pour ma part, et je n'ai point honte de l'avouer, ses facultés artistiques ont une assez grande influence sur mes dispositions morales.

Ma promenade au froid m'avait un peu fatigué; je suis allé jusqu’à la mer libre où je désirais faire quelques observations relatives à la température ; j'ai dù sauter d’une table de glace à l’autre avant de pouvoir atteindre un pelit iceberg placé tout près des Gémeaux ; après y avoir péni blement grimpé et creusé un trou assez profond, j’y a piongé le thermomètre; la température en était de 4°50 C. seulement au-dessous de celle de l'eau courante où je constatai — 1°67 C. Je me hatai de revenir sur la glace ferme; Ja marée et le vent qui soufflait de terre m’auraient bientôt entrainé au large avec mon radeau.

En rentrant à bord, j'étais tout disposé à faire grand honneur au filet de renne garni de gelée de groseilles, sur lequel notre maitre coq avait épuisé toute sa science; pendant que je festoyais ainsi, Knorr me préparait sur la lampe à alcool une délicieuse tasse de moka parfumé.

Ainsi, où Bacchus et l'Amour ne daignent descendre, on peut encore trouver quelque consolation. IL est vrai, nous

avons le privilège d’être dans cette même région hyperbo-

réenne où vint errer Apollon lorsque le décret du maître du tonnerre l’eut banni de l'Olympe, et que les chantres hellènes célébraient comme le séjour heureux où les mortels jouissent de toutes les félicités possibles et vivent jusqu'à l'âge le plus avancé. N’en déplaise aux poétes, je me permets de mettre en doute la sagesse du blond Phebus, car la légende ne fait nulle mention d’un confortable schooner, et dans cette résidence de Borée, nul ne saurait veiller trop assidûment sur sa personne.

Le cuisinier m’apporta lui-mème mon diner: « En venant du dehors, le commandant trouvera son diner encore meilleur. :

— Oui, cuisinier, c'estréellement superbe. En retour, que puis-je faire pour. vous ?

— Merci, monsieur, Je pense que si le commandant voulait être assez bon pour me donner une chemise propre, je lui en serais très-reconnaissant. Celle-ci est fort sale, on peut le voir, el quant à la laver, ah! je n'en ai pas le temps.

— Certainement, cuisinier, vous en aurez deux.

— Merci, monsieur ! » Il se plie en deux pour me tirer sa révérence et retourne satisfait à son fourneau et à ses casseroles.

Notre cuisinier est un parfait original; de beaucoup le plus âgé du bord, il offre un singulier mélange des qualités morales les plus contradictoires. Il est tout fier de n’avoir pas mis le pied hors du navire depuis notre départ de Boston. — « Que ferais-je là-bas, » disait-il dans son mauvais anglais à un des officiers qui lui dépeignait les merveilles de la terre. « La terre! c'est bon pour produire les légumes, mais je vous demande un peu comment une créature raisonnable peut s'y trouver à son aise! Je ne vais pas à terre

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