CHAPITRE XIII
en montant à bord, je ne ressemblais pas mal a « l'homme de neige », à ce Kriss Kringle que, dans les jours de mon enfance, je m'imaginais faire sa ronde annuelle sur les toits des maisons. Cette petite excursion a été des plus pénibles ; je me suis d'abord aventuré assez loin sur la mer glacée; le vent soufflait de l'arrière et ma course en était plutôt activée que ralentie: mais lorsque, retournant sur mes pas, j’eus à l'aflronter en face, la tâche se trouva bien autrement ardue que je ne l'avais pensé. A peine si, dans la distance, je pouvais entre les trombes distinguer les fanaux du navire; l'ouragan faisait rage, la rafale me fouettait la figure, le givre me transperçait de ses pointes aiguës, la furie de la tempête s’accroissait toujours, et plus d’une fois, je le confesse, je désirai être hors de ce guet-apens atmosphérique.
Je me voyais, en effet, dans une passe assez désagréable ; mes joues se gelaient peu à peu, et si, de temps à autre. je n'avais tourné le dos au grain pour ôter mes gants et me frictionner le visage avec énergie, en queiques moments il n'aurait plus eu forme humaine.
Mais J'ai déjà oublié toutes ces souffrances, et, chaudement blotti sous mes peaux d'ours, je ne suis pas trop faché de l'aventure. Favais voulu contempler la tourmente dans sa grandiose majesté Il est tombé, ces jours-ci, une épaisse couche de neige, et la tempête la roulant sans relâche sur le versant des collines et dans les vallées profondes remplissait l'atmosphère entière de svs tourbillonnantes blancheurs. Elle rejaillissait en gerbes immenses jusqu’au sommet des montagnes, flottant autour de leurs crêtes comme une longue et fantastique criniere. D’énormes avalanches se précipitaient avec frénésie sur les pentes abruptes et se brisaient sur les rochers, pour s'envoler en gracieuses et légères nuées, ou rebondir sur la mer glacée, en empruntant aux rayons de la lune une vague et faible lueur. Lambeaux par lambeaux, la rafale
déchirait le vaste linceul jeté sur les terrasses qui dominaient le port; ils tourbillonnaient autour du schooner, el après avoir sourdement ralé à travers ses agrés, ils s’enfuyaient sur la vaste plaine, enveloppant les icebergs qui en hérissent la surface; hurlant, sautant, dansant, ils passaient près de moi comme les fantomes de Ja nuit et couraient dans les ténèbres en mêlant des voix d’un autre monde aux plaintes du flot retentissant.
Quand je me reporte à cette scène sauvage et terrible, mes pensées y suivent mon pauvre serviteur perdu. Les cordages roidis qui heurtent les mâts, le vent sifflant dans les enfléchures, le bruit de la neige fouettant les flancs du navire, toutes les lugubres clameurs d’une nuit de tempête me parlent de ce malheureux jeune homme plongé dans la tourmente, et j’en suis à me demander encore : Pourquoi nous a-t-il ainsi quittés?
Qu'est-ce que le courage, après tout? Ce pauvre sauvage, vaillant chasseur, qui n'aurait pas hésité à affronter seul le terrible ours polaire, s’est jeté volontairement dans le plus affreux des dangers et, poursuivi par la peur, s'est enfui dans les ténèbres à travers les montagnes el les glaciers, la rafale et les tourbillons de neige, et n'a pas trouvé en lui la force de se mesurer face à face avec des ennemis imaginaires. Il semble, en vérité, que l'homme encore inculte et sans instruction redoute la colère ou la trahison de ses semblables, bien plus que la peste, les tempétes ou les bétes feroces.