CHAPITRE XV
attendre la lune et une température favorable ; nous décidàmes que Hans serait son unique compagnon : ilest contre toutes les règles des voyages arctiques d’entasser trois hommes sur un même traineau, et je n'avais aucune preuve que mes soupçons à l'endroit du pauvre Péter fussent basés sur des faits. Sonntag croit toujours à l’innocence de son conducteur, et il est certain que celui-ci, beaucoup mieux que le Danois Jensen, saura le guider vers les villages des naturels. La maladie a disparu depuis six jours, et nous laisse neuf beaux chiens qui composent un attelage assez présentable,
Les préparatifs n’ont pas été longs. Avec des peaux de buffle, Hans s'était fabriqué un sac pour servir de couchette ; Sonntag en emporte un de fourrure d'ours qui nous vient d'Upernavik. Ils se munissent de provisions pour douze jours, mais ne pensent pas être si longtemps absents, même s'ils sont obligés de pousser jusqu’à l’île Northumberland, qu’on peut facilement atteindre en deux étapes. En décembre 1854, Sonntag et moi nous en avions employé trois, mais les chasseurs indigènes s'y rendent parfois tout due traite. Notre ami n’a pas voulu s’embarrasser d’une tente : naturellement l'Esquimau Hans est profès dans l’art de construire des huttes de neige, et son maître a déjà pris de bonnes leçons dans son premier voyage. Si la glace n'est pas assez solidifiée autour du cap Alexandre, ils franchiront le glacier et fileront directement sur Sorfalik ; ils n’y trouveront probablement point d’Esquimaux et traverseront le détroit pour atteindre l'île, à moins qu'ils n'aient de bonnes raisons pour continuer à suivre la côte jusqu’à Péteravik, trente-six kilomètres plus au sud.
Le temps était toujours fort mauvais et le vent ne nous laissait aucun repos, mais hier matin il s’est calmé subitement; le thermomètre marquait — 30° C., aujourd’hui il est remonté à 19° C., la température est plus douce, une neige légère tombe par instants, et le voyage s'effectuera,
j'espère, dans de bonnes conditions; nos touristes nous ont quittés depuis trente-six heures, et sans doute ont déjà doublé ou traversé le cap, borne méridionale de la baie Hartstène,
Ce départ a été l'événement de la semaine, et pour quelques moments a arraché officiers et matelots à la léthargie par laquelle ils se laissent peu à peu gagner, en dépit de mes efforts. Sonntag était plein d'ardeur, et tout joyeux de cette course aventureuse, il me promettait de ramener bientôt les Esquimaux et leurs chiens. De son côté, Hans se pavanait au moment de s'éloigner; très-tier de son importance, il claqua vigoureusement son fouet, l’attelage bondit dans ses harnais et partit au grand galop. Le traineau glissait rapidement, et pendant qu'autour de lui la neige, soulevée par les chiens, rejaillissait au clair de lune, nous criâmes trois fois: Hip! hip! hurrah!
23 décembre.
J'ai eu cette nuit un rêve étrange et qui me poursuit sans cesse; si j'étais superstitieux, j'y verrais cerlainement un présage de malheur. Accompagné de Sonntag, je me trouvais au loin sur la mer glacée, lorsqu'un terrible craquement retentit dans les ténèbres, et une profonde crevasse étendit entre nous sa coupure béante; elle allait grandissant, grandissant toujours... puis la glace se délacha à grand bruit et vogua avec une rapidité effrayante sur les eaux noires de la mer houleuse, emportant mon cher et brave compagnon que je vis encore longtemps debout sur son radeau de cristal, sa haute taille se protilant en noire silhouette sur une bande de lumière qui s'étendait sur l'horizon lointain.
Notre vie s'écoule avec une insupportable monotonie; c'est à peine si quelque incident vient de loin en loin marquer les étapes de cette ennuyeuse traversée de la longue nuit polaire. Je ne suis pas entièrement rassuré sur les