CHAPITRE XV
dans le carré, nous remerciâmes le Ciel de toutes les grâces qu’il nous avait accordées, puis chacun s’occupa de sa tâche. Pas n’est besoin de dire que ces devoirs se rapportaient presque tous à la préparation du «diner de Noël ». La cabine des officiers fut tapissée de drapeaux et les matelots recouvrirent les parois de leur chambre et les poutres transversales de bandes de flanelle rouge, blanche et bleue qu'on alla chercher dans les magasins. — Illumination générale : toutes les lampes furent mises en réquisition; on brüla des flots d'huile et le pont fut inondé de lumière. Sur les tables du festin on dressa deux énormes candélabres dont le bois fut recouvert de papier d'or et d'argent, de bandes de galon, de paillettes et de clinquants qu'on nous avait donnés à Boston pour des représentations théâtrales qui n’ont jamais eu lieu; tout cela faisait un effet splendide, et deux douzaines de bougies illuminaient les salles.
Un peu avant le repas, les matelots m'invitèrent à visiter leur quartier, et je fus aussi enchanté de leur goût que de leur entrain. Coins et recoins étaient soigneusement balayés, nos hommes s’empressaient à leurs besognes diverses, et tous paraissaient contents, à l'exception peut-être du cuisinier : le succès de la fête reposait sur lui, et chacun de ses mouvements était attentivement surveillé. En m'arrêtant près du poêle rougi, je souhaitai un joyeux Noël à maitre coq. — « Merci, capitaine, me dit-il, mais je n'ai guère ie temps de penser à un joyeux Noël ; monsieur voit bien qu'il me faut faire cuire ces énormes rennes. » Et continuant d'arroser d’une main vigoureuse deux quartiers de venaison soigneusement gardés pour la circonstance, il donna la dernière touche à une marmite de soupe fort appétissante. Pensant l’encourager, je lui rappelai que ses labeurs finiraient aussitôt que le diner serait servi; mais avec cet esprit de suite naturel à l'esprit humain, et surtout à un cuisinier, il me répliqua immédiatement : « Plaise
au capitaine, j'espère travailler aussi longtemps que mon Père céleste m'en donnera la force. »
Quand je sortis de l’entre-pont pour passer dans le carré, les matelots poussèrent trois hourrahs en mon honneur, trois à celui de l’expédition, et je ne sais combien d’autres à leur propre adresse. Le pont était magnifique : on l'avait parfaitement nettoyé; au milieu se trouvait” aménagé un vaste espace libre : Knorr me confia qu'il y aurait bal le soir. Brûler de l'huile fut cette nuit-là une manie générale; même la petite païenne, compagne de Hans, s’en était procuré un supplément, et avait illuminé sa tente en honneur de cette fête, dont la signification ne devait pas être très-cliire pour elle. La tente de l'Esquimau était un joyeux nid de fourrures, et le petit Pingasuik, un lambeau de lard de phoque à la bouche en guise de sucette, riait et gazouillait comme le plus sage des enfants civilisés pourrait le faire dans ce jour très-chrétien. Jacob, le gras Jacob, s’ébaudissait dans son encoignure ; il était depuis le matin d’une jubilation incomparable à l’idée de toutes les miettes qui resteraient d’un pareil festoiement, et pour s’entretenir la bouche, dévora tout un renard, pris dans les trappes de Jensen, et qu’on lui avait donné à écorcher. Près du navire, un groupe bruyant se pressait autour de deux grandes casseroles, dont on remuait le contenu avec des spatules de bois; par 38° C. au-dessous de zéro, des gourmets se fabriquaient des glaces et du punch à la romaine, sans avoir besoin de sarbotière brevetée et de réfrigérants chimiques.
À six heures, je dinai avec les officiers. Cristaux et faiences avaient, par quelque voie mystérieuse, connue seulement du maître d'hôtel, à peu près disparu depuis notre départ de Boston, mais nous ne manquions pas de vaisselle de fer battu, et chaque tasse contenait un bouquet de fleurs artistement découpées dans du papier colorié; une magnifique corbeille des mêmes matériaux occupait le