‹ La mer libre du pôle [microforme]Chapitre 117 sur 256 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

convenances et le respect d'elle-même mettent des bornes à son appétit, elle s'applique à prolonger un festin où elle trouve tant de plaisir. Bridie n'aime guère les mets trop épicés ; elle préfère sa nourriture au naturel : aussi on sert sur son assiette quelques petits morceaux de gibier. Elle a bien une fourchette, mais comme elle n’est pas encore assez au courant des usages de la civilisation pour la manier elle-même, j'en use pour lui présenter ses friandises; parfois elle manifeste quelque impatience, mais un petit coup sur le bout du nez lui rend le calme nécessaire et la préserve d’une indigestion.

Aussitôt que deux ou trois jours d'emprisonnement eurent familiarisé damoiselle Birdie avec ma chambre, je lui ai permis d'y courir çà et là; elle n’a pas tardé à grimper l'œil-de-bœuf au-dessus de ma tête, et à découvrir des fentes à travers lesquelles elle peut humer l'air frais du dehors. Pour y atteindre, elle saute sur les étagères, sans souci des objets précieux et fragiles qui s’y trouvent, et rien ne peut l'arracher de son réduit, si ce n’est le diner : dès qu’elle aperçoit son assiettee chargé de venaison, elle descend à loisir, se hisse doucement dans mon giron, me regarde avec ses doux yeux pleins d'attente, passe sa petite langue sur ses lèvres et aboie d’une façon charmante si le commencement du repas est trop longtemps différé.

J'ai essayé de la corriger de cette habitude de grimper au plafond en l’attachant avec une chaîne que Knorr m'avait fabriquée d’un bout de fil de fer, mais elle prit son esclavage tellement à cœur que je la délivrai bientôt : ses efforts pour se débarrasser de ses entraves étaient tout à fait amusants, et elle a bien conquis sa liberté. Elle essayait sans cesse de briser sa chaîne, et ayant réussi une fois, semblait déterminée à ne pas échouer dans ses nouvelles tentatives. Aussi longtemps que je la surveillais, elle restait assez tranquille, blottie dans son lit ou sa seille de neige; mais si mes yeux ne la suivaient plus ou qu’elle me crût endormi, elle tra-

vaillait dur pour se tirer d'affaire : elle se reculait aussi loin qu’il lui était possible, puis, s’élançant soudain, bondissait jusqu’au bout de sa chaîne en se donnant une telle secousse qu'elle retombait sur le plancher les quatre fers en l’air; elle se relevait, palpitant comme si son petit cœur allait se briser, lissait sa fourrure en désordre et recommençait encore : la rusée se couchait d’abord très-paisiblement, puis elle inclinait la tête et suivait de l'œil sa chaîne jusqu’au clou du plancher; elle se levait, marchait avec lenteur vers ce point, hésitait quelques secondes et bondissait de nouveau. Pendant tout ce manège, elle ne me perdait pas de vue, etau moindre de mes mouvements, se laissait choir par terre et faisant semblant de dormir. Ma petite amie est propre et nette; elle se brosse sans cesse, son bain de neige est sa récréation favorite; de son nez mignon, elle fouille les flocons blancs, se roule, se frotte et s'ensevelit à demi; puis elle s’essuie avec ses pattes de velours, et quand sa toilette est finie, elle grimpe de ses doigts délicats sur le rebord de la seille, regarde autour d'elle d’un air entendu, et pousse les plus jolis petits cris du monde; c'est sa manière d'appeler l'attention sur sa personne; lorsqu'on l'a assez admirée, satisfaite d'avoir bien joué son rôle, elle secoue plusieurs fois sa fourrure lustrée et se glisse dans son lit aérien pour y dormir.

. CHAPITRE XVIL.

La nuit polaire.

20 janvier. L'aurore va paraitre!

Une vague blancheur crépusculaire s’est montrée aujourd’hui vers le sud à l'heure de midi, et quoiqu’elle fût à peine perceptible, nous en avons été tous délicieusement remués. A notre assemblée du dimanche, j'ai lu ces lignes de l'Ecclésiaste :

« Il est vrai que la lumière est douce et qu’il est agréable de voir le soleil. »

Et elles ont fourni le texte de notre conversation du soir; nous nous sommes longuement entretenus de l'avenir et de tous les travaux que le dieu du jour nous ramènera.

Nous sentons tous maintenant se soulever peu à peu le voile de la nuit, et le poids des ténèbres nous paraît moins lourd. Mes gens avaient épuisé tous les amusements à leur disposition; le journal est décédé de mort naturelle, les représentations théâtrales sont impossibles, rien ne venait plus rompre l'uniformité de nos longues heures.

Mais bientôt tous ces ennuis ne seront qu'un souvenir. Avant longtemps nous n’aurons plus le loisir de chercher des distractions et la nuit polaire sera ensevelie dans les

ombres du passé. Il nous tarde de la voir finir : nous soupirons après la lumière et le travail.

Dites ce que vous voudrez, parlez de résolution virile, de courage, d’audace et de toutes les ressources de l’esprit : la nuit arctique est une épreuve sévère. Physiquement, nous l’avons bien traversée ; nous sommes et avons été toujours en très-bonne santé; docteur du bord, je suis un médecin sans malades ; disciples de Démocrite plutôt que d'Héraclite, nous nous sommes toujours moqués du scorbut et aut +s sources de maladie. Et nous avons réussi à merveille. Si le scorbut apparaît sournoisement avec le régime de la viande salée et des portions congrues, auxquelles nous n'avons pas été réduits, il est aussi amené par le découragement et le sang aigri d’un équipage malheureux et fatigué.

Mais si la nuit polaire peut être supportée sans grand danger pour la vie physique, comme elle pèse lourdement sur les facultés morales et intellectuelles! Les ténèbres qui depuis si longtemps enveloppent la nature, nous ouvrent un monde nouveau auquel nos sens ne peuvent s’accoutumer. Dans la chère patrie, le gai soleil levant appelle au travail, le calme du soir invite au sommeil, et la transition du jour à la nuit et de la nuit au jour calme l'esprit et le cœur et soutient le courage au milieu de la bataille de la vie. Tout cela, nous ne l'avons plus, et dans cette éternelle et ardente aspiration après la lumière, fatigués que nous sommes par l’immuable marche du temps, nous ne pouvons trouver le repos au sein de l’immense nuit. La grandeur de la nature cesse d'appeler nos sympathies émoussées. Le cœur soupire après de nouvelles associations d'idées, de nouvelles impressions, de nouvelles amitiés. Cette sombre et lugubre solitude écrase l’intellivence; la tristesse qui règne partout hante l'imagination; le silence profond, sinistre, ténébreux se transforme en

terreur.

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