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CHAPITRE XIX

laissait aucun doute sur l’état de son esprit : il n’était pas facile de dire qui de nous deux avait eu le plus de peur.

Les nouvelles recrues de la famille de Hans, Tcheitchenguak, Kablunet la mère et Angeit le fils, furent accueillies parmi nous comme des objets de distraction et d'utilité. Le nom du plus jeune (propre frère de Mme Hans) signifie «le chipeur » et probablement lui fut donné dès son enfance d'après les dispositions qu’il manifestait, et qui n'avaient pu que croître et embellir; les matelots le prirent sous leur protection spéciale, le récurèrent soigneusement, débrouillèrent sa chevelure et le revêtirent d’habits chrétiens; sous leur haut patronage, il nous joua autant de tours qu’une maligne guenon et était aussi enclin au vol qu’une pie. Il faisait le désespoir du maître d’hôtel et du cuisinier. Poussé complétement à bout, battu à plate couture dans tous ses plans de réforme, le premier finit par essayer sur le petit païen l'effet du catéchisme et des traités religieux, pendant que le second déclara sa résolution immuable de l'échauder à la première occasion : « Très-bien, cuisinier, mais rappelez-vous que les assassins sont pendus! » — « Alors je ne tuerai qu’un peu. »

Sa mère, Kablunet, sut se rendre fort utile. Très-adroite de ses mains, elle travailla sans relâche jusqu’à ce que son aiguille lui eùt gagné tous les petits objets dont elle avait besoin; elle nous confectionna des surtouts et des bottes et nombre d'autres vêtements de peaux. Son teint était fort clair, comme l'indique le nom de Kablunet : l'enfant à la peau blanche, sous lequel les Esquimaux désignent notre race, et si celui de Tcheitchenguak ne signifie pas l'enfant à la peau noire, il a certes grand tort, car notre nouvel ami était de nuance plus que foncée.

L'apparence personnelle de ce couple intéressant n'avait rien de fort séduisant. Ils avaient la figure large, de lourdes mächoires, les pommettes saillantes comme celles de tous les carnivores, le front étroit, les yeux petits et très-

noirs, le nez plat; derrière leurs lèvres longues et minces. : vparaissaient deux rangées étroites d’un ivoire solide, quoique usé par de durs el pénibles services ; les naturels se servant de leurs dents pour une foule de choses : assouplir les peaux, tirer et serrer les cordes, aussi bien que pour broyer leur viande huileuse. Leur chevelure, d'un noir de jais, n'était pas très-abondante; Tcheitchenguak avait plus de barbe que je n’en ai vu à ses compatriotes, mais seulement sur la lèvre supérieure et au bas du menton. En général, la figure des Esquimaux, marquée du cachet de la race mongole, demeure généralement imberbe. Petits de stature, mais bien charpentés, chacun de leurs mouvements prouve qu’ils sont robustes et endurcis à leur àpre existence.

La toilette est à peu de chose près la même pour les deux sexes; une paire de bottes, des bas, des mitaines, des pantalons, une veste et un surtout. Tcheitchenguak portait des bottes de peau d'ours s’arrêtant au-dessous du genou, tandis que celles de madame montaient beaucoup plus haut et étaient faites de cuir de phoque; leurs pantalons étaient de peau d'ours, les bas de peau de chien, les mitaines de peau de phoque, la veste de peau d'oiseau, le plumage en dessous; le surtout, en peau de renard bleu, ne s'ouvre pas sur le devant, mais se passe comme une chemise; il se termine par un capuchon qui couvre la tète aussi complétement que la capote de l'Albanais ou la cagoule du moine. Les femmes taillent le leur en pointe pour renfermer leurs cheveux, qu'elles réunissent sur le sommet de la tête et nouent en touffe serrée dure comme une corne, au moyen d’une courroie de peau de phoque non tannée : mode de coiffure commode peut-être, mais des moins pittoresques.

Quant à leur âge, nul ne saurait le déterminer : les Esquimaux ne comptant que jusqu’à dix, lé nombre de leurs doigts, et r’ayant aucun système de notation, il leur est

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