CHAPITRE XIX
des nœuds et des lacets, sert de panneau à lapins. Quant à la lampe, c'est un plat de stéatite de six pouces sur huit, et de la forme d’une écaille d'huître; la marmite est un ustensile carré, taillé dans la même pierre, et le briquet enfin, un morceau de granit dur sur lequel on bat un fragment de pyrite de fer brut; pour mèche on a de la mousse séchée, et pour amadou le duvet délicat qui entoure les chatons du saule nain.
Tcheitchenguak préparait les lances pour une chasse aux morses ; lui et son gendre voulaient essayer leur adresse dès le lendemain. Tout l'hiver, ces animaux avaient paru en troupes nombreuses sur la mer libre à l'ouverture du port, et de la grève glacée on entendait presque continuellement leurs cris retentissant au large. Leur chair est la principale nourriture des Esquimaux et quoiqu'ils apprécient fort celle des rennes, mais comme une sorte d’entremets seulement; car pour base d’un long et solide festin, rien, selon eux, ne vaut l’Awak, comme ils appellent le walrus en imitation de son cri. Il leur est aussi indispensable que le riz aux Indous, le bœuf aux Gauchos de Buenos-Ayres, le mouton aux Tatars de Mongolie.
La chasse réussit à souhait; Hans et le vieillard, chargés de tout leur attirail en bon ordre, s’avancèrent vers la mer où un grand troupeau de morses nageait près de la glace. En rumpant à quatre pattes, ils s’en approchèrent sans être aperçus, puis, arrivés à quelques pieds du bord, ils se couchèrent à plat ventre et imitèrent le cri d'appel de ces animaux, toute la bande fut bientôt à portée de leur harpon; se relevant à la hâte, Hans ensevelit le sien dans une des plus grosses bêtes; puis son compagnon tira sur la ligne et en noua solidement le bout à la hampe de sa lance qu'il planta dans la glace et maintint avec force. L'animal luttait avec vigueur, plongeait dans la mer et se débattait comme un taureau sauvage saisi par le lasso; Hans profitait de toutes les occasions favorables pour ramener la ligne à lui, jusqu’à
ce que sa proie ne fût plus qu'à une vingtaine de pieds, La lance et la carabine firent alors promptement leur œuvre; les autres morses se sauvaient dans les eaux avec des cris d'alarme, leurs profondes voix de basse retentissant dans les ténèbres. Le bord de la glace eût été trop mince pour porter cet énorme gibier; il fallait attendre que le froid l'eùt suffisamment épaissie. Les chasseurs amarrèrent solidement leur victime pour que la mer ne l'entrainât pas au loin; le jour suivant, la voûte s'étant un peu solidifiée, ils s'occupèrent de détacher avec soin toutes les chairs; la hutte de neige fut approvisionnée pour longtemps de graisse et de viande, nos chiens s'en donnèrent à cœur joie, et la tête et la peau furent déposées dans un baril qu'on étiqueta : Société Smithsonienne.