CHAPITRE XX
neige, une légère brume flottait paresseusement, le soleil l'inondait de flammes d’or et, vers le sud, le ciel s’embrasait de la splendeur du jour naissant.
A l'heure de midi, le soleil allait se lever derrière la pointe du cap Alexandre, et dépasser la ligne des eaux de la moitié de son disque : nous l’attendions avec une vive impatience. Un rayon de lumière traversa soudain les nuées de molles vapeurs à notre droite et vis-à-vis du cap, leur donnant l'apparence d’une mer de pourpre et brillant sur les sommets argentés des hauts icebergs qui perçaient leur manteau de brume comme pour se saisir de la chaleur nouvelle. Le rayon se rapprochait de plus en plus, les masses purpurines s'élargissaient, les tours élevées s’illuminaient,; l’une après l’autre, elles étincelaient à la lumière du jour, et tandis que s’opérait cette transformation merveilleuse, nous comprenions que la nuit qui nous enveloppait encore avec les ombres du promontoireallait enfin s’éloigner et disparaître. Bientôt les falaises rouge foncé de la côte s’éclairèrent d’une plus chaude couleur, les collines et les montagnes se dressèrent nettement dans leurs robes resplendissantes; les flots menaçants oubliaient leur furie et souriaient au soleil, la ligne d'ombre se profilait : « La voilà sur la pointe! » criait Jensen, « la voici sur la banquette de glace, » répondait Dodge; à nos pieds s'étendait une nappe de scintillantes pierreries, et tout d’un coup le soleil jaillit au-dessus de l'horizon. Par une impulsion simullanée, nous découvrimes nos têtes et saluâmes avec de bruyantes démonstrations de joie ce voyageur depuis si longtemps perdu dans les cieux.
Nous étions plongés dans l’atmosphère accoutumée des anciens jours. Le compagnon de nos joies passées rallumait dans nos cœurs une flamme nouvelle. Après une absence de cent vingt-six jours, il allait rappeler à la vie un monde endormi, je le contemplais avec émotion et ne m'étonne pas que les hommes aient plié le genou pour l’adorer et
l'aient invoqué comme l'œil de Dieu! » Dans ces solitudes reculées, il est encore le père de la lumière, le nère de l'existence ; les germes l’attendent ici comme dans l'Orient lointain; là-bas, ils ne se reposent que pendant les courtes heures d’une nuit d'été; ici, ils dorment des mois entiers sous leur linceul de neige. Mais voilà que le soleil va déchirer ce linceul; il fera jaillir les fontaines qui précipiteront leurs eaux vers la mer; la terre glacée retrouvera sous ses caresses la chaleur et la vie; les plantes vont pousser boutons et fleurs, et ces fleurs tourneront leurs têtes souriantes vers ses rayons glissant durant tout le long été sur la pente des vieilles collines. Les glaciers mêmes s’amolliront devant lui; les glaces ne presseront plus les eaux de leur main de fer et les flots reprendront leurs jeux sauvages. Le renne bondira joyeusement sur les montagnes pour saluer un retour qui lui rend ses verts pâturages. Les oiseaux fatigués savent qu’il leur prépare un asile sur les rochers; ils vont venir retrouver leurs nids de mousse ; les passereaux s’avancent sur ses rayons vivifiants et vont chanter leur chanson d'amour dans le jour sans fin.