‹ La mer libre du pôle [microforme]Chapitre 144 sur 256 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

serait praticable et s'il valait mieux suivre la route du D" Kane le long de la côte groënlandaise, ou traverser le détroit au-dessus du cap Hatherton, pour tâcher d’atteindre cette terre de Grinnell où nous avions en vain essayé d'arriver l’automne précédent. J'avais à regagner tout le temps perdu par cet insuccès sur les causes duquel il est inutile de revenir, le lecteur se rappelant sans doute les luttes où notre navire faillit succomber dans les banquises à l’orée du détroit. Si les glaces me permettaient une rapide traversée jusqu’à la terre de Grinnell ou m'assuraient seulement un point de départ au delà du glacier de Humboldt, je ne doutais pas de l’heureux dénoùment de notre campagne d'été.

En arrivant à la Pointe, nous trouvàmes la glace raboteuse et peu solide; la marée de la nuit avait ouvert une. large crevasse droit devant le cap; depuis quelques heures elle se recouvrait d’une couche mince et les chiens hésitèrent un instant à y mettre les pieds, mais encouragés par le fouet de Jensen, ils s’élancèrent en avant. La glace se rompit sous leur poids et, poussés par l'instinct de la conservation, ils s’'éparpillèrent à droite et à gauche; mais, en dépit de leurs efforts, ils enfoncèrent pêle-mèle dans la mer avec le traîneau. J'étais assis sur l'arrière et j'eus le temps de me rouler en dehors, mais Jensen ne fut pas si heureux, et chiens, traineaux, conducteur, pataugèrent ensemble dans un fouillis confus parmi les glaces brisées. Kalutunah accourut à la rescousse et nous parvinmes à les retirer tous de ce bain froid, mais Jensen était tout à fait trempé et avait les bottes pleines d’eau. Nous n’étions qu’à huit kilomètres du navire, et je pensai qu’il valait mieux y retourner avec toute la célérité possible que de construire une hutte de neige pour abriter mon malheureux conducteur contre là bise glaciale qui commençait à souffler. — Nos peaux de buffle étaient plus qu’humides et ne pourraient sécher avant la fin du voyage; de plus, par un froid pareil, il n’eût

pas été prudent de laisser immobiles nos chiens dégouttants d'eau. Le fouet ne fut pas épargné et nous revinmes à bord sans accident fâcheux pour Jensen ou pour l'attelage. Au bout d'une heure tout était réparé, et plus circonspects ceite fois, nous doublämes ‘heureusement le promontoire,

La glace était assez unie le long de la côte et nos traineaux peu chargés allaient d’un bon pas. La neige, fortement pressée par les vents, s'était amoncelée entre les hummocks ; elle en remplissait les interstices, et la surface, quoique un peu onduleuse et inégale, était aussi ferme qu'une route de notre pays. La nuit s'avançait (nous n'avions pus encore la longue journée d'été) et nous fimes halte sous le cap Hatherton pour organiser notre premier campement: — un vrai bivac arctique. — Attacher les chiens et creuser une tranchée dans un banc de neige sont choses faciles et qui ne prennent guère de temps. Jensen s'occupa du logis pendant que Kalutunah faisait souper l’attelage, et quand tout fut prêt, nous nous glissimes dans notre bouge pour essayer d'y dormir; mais le souvenir de nos cadres confortables était encore trop récent, et Kalutunah seul ronfla toute la nuit d’une façon formidable. A l'extérieur, le thermomètre marquait 42° C. au-dessous de zéro.

Je ne fus pas fâché de me remettre en route le lendemain, pour me réchauffer par la marche. La glace étant tout aussi favorable au delà du cap Hatherlon, nous ne mimes pas trop de temps à atteindre le promontoire nord de Fog Inlet. En approchant de la pointe, j'aperçus un cairn perché sur un rocher élevé, et ne me rappelant pas que cet amoncellement fût l'œuvre de quelque bande appartenant à l'expédition Kane, j'arrêtai le traineau et me rendis sur la terre ferme pour l’étudier de plus près. Je trouvai à sa base une fiole de verre contenant la note suivante :

« Le steamer des États-Unis l'Arctic s’est arrêté ici, et nous avons examiné soigneusement les lieux pour chercher les traces du docteur Kane et de ses compagnons sans trou-

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