‹ La mer libre du pôle [microforme]Chapitre 151 sur 256 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

qu'il appelait le grand chef pouvait se tirer d'affaire sans lui. Je méritais désormais son respect, je ne m'étais pas laissé surprendre par la gelée, et j'avais tout supporté comme un vrai Esquimau. Il n’était pas difficile de voir que Kalutunah m'avait accompagné avec l'espoir secret de m'abriter sous son aile protectrice; il avait pensé sans doute que s’il n’avait pas la joie de me voir geler, du moins il aurait celle de m'enseigner les us et coutumes des voyages en terre arctique... et voilà qu’au lieu de devenir son humble disciple, je m'étais mis à lui donner des leçons! Aussi, quand à ce manque de convenance je joignis le tort de lui refuser une chasse à l’ours, son enthousiasme baissa très-rapidement, et plus il admirait le nalegaksoak, moins il désirait le suivre, maintenant surtout que le danger dépassait de beaucoup la récompense espérée. — Le gaillard était disposé à se prévaloir des avantages de sa nouvelle situation, et moi, de mon côté, m'apercevant qu'il prenait au sérieux son rôle d'hôte et de pensionnaire des blancs, je le comblai de rick sses et en fis le plus heureux Esquimau qu'on puisse voir. Ce chasseur adroit, énergique, vaillant, qui s’enorgueillisait du bon état de ses armes et de l'abondance qu'il faisait régner dans sa hutte, se trouvait pour la première fois de sa vie délivré du souci du lendemain; il n’est donc pas étonnant qu'il ait voulu jouir en plein de ces courtes journées de fête. — En liesse continuelle, il se sentait fier de lui-même, lier du nalegaksoak qui le rendait si riche et lui faisait tant de loisirs, fier de la friperie civilisée dans laquelle il se carrait et qui lui donnait si triste mine. — Un sourire perpétuel s'épanouissait sur sa figure; je lui avais fait cadeau d’un miroir qu’il portait toujours avec lui, et qu’il consultait sans cesse, enchanté de se voir un bonnet, et surtout une chemise rouge qui pendillait sous son vieil habit. C’était un spectacle curieux. « Ne suis-je pas beau comme cela? » était une question qu’il adressait à un chacun.

Mais l’ébaubissement que lui causait son costume ne fut pas de longue durée. Le charme de la nouveauté s’atténua au bout de peu de jours, par la découverte qu'il fit sans doute qu'en nourrissant sa vanité il mortifiait aussi sa Chair. Il nous arriva un jour revêtu de ses vieilles fourrures. « Mais où estta chemise rouge, et ton bonnet et ton habit? » — « Je suis tombé dans l’eau et ma femme les fait sécher. » Nous sûmes plus tard que, changeant sa défroque contre ses chaudes peaux de renard, il avait caché ses ajustements dans une crevasse des rochers.

L'attelage de Kalutunah ne pouvait être donné qu’à M. Knorr. A l'exception de Jensen et de Hans, lui seul de tous nos gens savait manier le fouet, Avec une louable prévoyance, mon secrétaire s’exerçait depuis le commencement de l'hiver, pensant bien que ses chances de me suivre dans mon voyage s’accroitraient en raison de son habilité à conduire les chiens : au point de vue de la hiérarchie, cette besogne eût dû être réservée à un matelot, mais la carrière fut ouverte à tous et notre jeune gentleman, trouvant que sa dignité officielle barrait le chemin à son ambition, n'hésita pas longtemps et se mit à l'œuvre avec un entrain dont je lui sus gré.

On le sait, conduire un traineau n’est pas chose facile et de tout l'équipage Knorr seul réussit à souhait. Même parmi les Danois résidant depuis longues années dans le Groënland méridional, il est rare de trouver un homme entendu en ces matières. Carl et Christian, qui venaient d'Upernavik, lançaient la mèche du fouet dans leurs propres jambes ou au visage de ceux qui avaient l’imprudence de s'asseoir sur le traineau, et n’atteignaient un chien que par le plus grand des hasards.

Je n’hésitais plus maintenant : depuis que j'étais monté sur la falaise de Cairn-Pointe, je savais, à n'en plus douter, qu’il me fallait partir de ce promontoire pour traverser le détroit, puisqu'il était impossible de remonter plus haut

Page 1