‹ La mer libre du pôle [microforme]Chapitre 155 sur 256 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

éteignit l’enthousiasme de la bande et une révolution subite s'opéra dans les esprits : c'était comme du cidre suret remplaçant du champagne petillant. — Quelques-uns semblaient suivre leurs propres funérailles et, la mine allongée, poussaient des : « Que faire, mon Dieu! » qui m’auraient assez amusé, si je n’y avais vu un sujet de sérieuse alarme. — Un autre, ne se sentant plus la force de se mouvoir, s’accroupit contre un amas de neige; quand on le retrouva, il était tout décidé à se laisser mourir : une demi-heure de plus et son affaire était faite. Je m’approchai de lui pour l’encourager, il me dit froidement et avec un air de résignation qui eût fait honneur à un martyr : « Je gèle, vous voyez. » — Ses doigts et ses orteils étaient déjà aussi blancs qu’une chandelle de suif. — Sans perdre de temps, je les frictionnai avec vigueur pour y rappeler la circulation, et le remettant à deux matelots avec l’ordre de le faire marcher de force, je l’arrachai aux dangereuses conséquences de son manque d'énergie. — Je ne m'arrêtai pas à attendre quelques gouttes de cette eau tant désirée et je me dirigeai vers le premier banc de neige venu. J’y installai mes hommes à l'abri du vent, mais ce ne fut pas chose facile : deux ou trois individus paraissaient possédés de l’héroïque besoin d'en finir une bonne fois; ils eussent mieux aimé se coucher pour toujours dans la neige, que de prendre la pelle et de nous aider à construire un abri.

Tout cela n’est rien moins que réjouissant pour le début, mais je ne puis dire que j’en sois fort surpris : je sais par expérience combien il est dangereux d'exposer des hommes au vent par une pareille température; mais pouvais-je prévoir cette bise? En somme, j'espère qu'il n’en résultera rien de grave; nos malades se sentent mieux à mesure qu’il fait plus chaud dans la hutte, Nous venons d’expédier notre grossier repas, j'ai allumé la lampe à alcool, la porte est soigneusement close, chacun se blottit sous ses fourrures ; les plus braves fument leur pipe et les

autres grelottent comme si cet exercice devait les réchauf. fer. Le claquement de leurs dents n’est pourtant pas une musique agréable.

5 avril.

Sous la neige, près du cap Hatherton.

Notre dernière halte avait duré dix-huit heures. Je ne quittai pas notre abri avant que mes hommes fussent tout à fait dégelés et que l'air füt entièrement calme. Notre courte étape a été franchie sans broncher, mais avec une prudente lenteur : je ne veux pas fatiguer mes gens ni les exposer trop longtemps au froid. Le cœur leur revient peu à peu, et pas un ne conserve de traces de ses souffrances d'hier. La température s'élève : il fait assez chaud dans notre hutte; le thermomètre suspendu au patin du traîneau marque —12° C.

6 avril.

Nous sommes à Cairn-Pointe et confortablement logés. Chacun s'est acquitté de son devoir et la dépression morale qui a suivi le grain d’avant-hier est oubliée maintenant : l’entrain et la gaieté ont leur tour. Pas n’est besoin aujourd’hui de talonner les gens, de leur prêcher d'exemple en maniant moi-même les pelles à neige. Les faibles de cœur ont profité de la leçon; ils savent à présent que le travail est le meilleur auxiliaire des appels à l’assistance céleste : au lieu de passer deux heures à construire notre hutte, comme la première fois, nous avons accompli notre tâche en moitié moins de temps; tous se hâtaient de faire leur ouvrage le plus vite possible.

La route n'était pas trop mauvaise pour les deux premiers traineaux ; celui qui porte l’embarcation nous a causé beaucoup de fatigues. Il glisse facilement sur les surfaces planes ; mais quelles peines n’avons-nous pas eues à tirer ce bateau d’une longueur si gênante par-dessus des amas de

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