CHAPITRE XXIX
ouvert sur notre ligne de retraite : il connaissait par expérience la rapide dissolution des glaces qui, à Upernavik, l'avait souvent, à la même époque de l’année, jeté dans de sérieux embarras. Pour moi, j'attendais la débâcle généale à la mi-juin, quoique le printemps (si on peut appeler de ce nom la chose correspondante) s’avançàt à grands pas. Les oiseaux commençaient à paraître ; sur le versant de la colline, les petits bruants de neige (E£mberiza nivalis) venaient pépier autour de nous; au-dessus de nos têtes un bourgmestre (Larus glaucus) volait vers le nord. Il semblait entendre la voix retentissante des flots et conduisait sa compagne, qui modestement faisait voile derrière lui, à quelque retraite lointaine sur une île baignée des vagues; en passant, il nous jeta un cri comme pour nous demander si nous aussi n'avions pas la même destination. Perché sur la falaise, un corbeau nous croassait son lugubre bonjour, un mauvais présage peut-être. Un de ces oiseaux ncus avait tenu compagnie tout l'hiver à Port loulke et celui-ci avait l'air de vouloir aussi partager nos aventures, ou du moins les miettes de nos repas; il nous resla fidèle pendant plusieurs jours et s’abattait sur notre camp abandonné aussitôt que nous nous mettions en route.
La côte que nous suivions est fort curieuse à étudier, c'est une ligne de falaises très-élevées, de formation silurienne', — grès et calcaire — et très-brisée par les in-
1. J'ai pu me procurer aux caps Leidy, Frazer, et sur d’autres points dela côte, une collection considérable de fossiles que j'ai adressée, après mon retour en Amérique, à l'institution Smithsonienne de Washington. Les plus beaux échantillons furent malheureusement égarés, quand on les envoya de Philadelphie; mais, parmi mes collections géologiques, le professeur Meek, auquel je les avais confiées, a pu découvrir assez de spécimens pour établir quelques comparaisons intéressantes. Il en décrit une douzaine dans un court article du journal de Silleman (juillet 1865). Quelques exemplaires se sont trouvés trop imparfaits pour qu'il en ait pu déterminer l'espèce particulière. En voici la liste :
1 Zaphrentis Hayesii. — 2 Syringopora ***., — 3 Favosites ***, — 4 Strophomeua rhomboïdalis. — 5 Strophodonta Headleyana. — 6 Strophodonta
fluences alternantes du froid et du dégel. Derrière elle se dressent les pics élevés que j'ai déjà décrits. La neige en revêtait les pentes d'une blancheur uniforme, mais je n'y ai pu distinguer de glaces : la côte de Grinnell ne présente point de glaciers, bien diflérente en cela du Groënland et des rivages que je voyais vers le sud en traversant le détroit, la terre d'Ellesmere du capitaine Inglefield.
Toute cette journée-là je trouvai d'anciens campements esquimaux semblables à ceux de la baie de Gould. Au cap Frazer et ailleurs, je pus ramasser quelques fossiles indiquant clairement la nature des roches. Les endroits d'où les vents avaient chassé la neige offraient peu de traces de végétation; je n'ai vu qu'une tige de saule nain, probablement le saliæ arctica, un brin de saxifrage desséché (saxifraga oppositifolia) et une poignée d'herbes mortes (/estuca ovina).
Pendant cette étape, nous franchimes une assez longue distance, mais je n’eus guère d'autre motif de me réjouir; la glace de terre était excessivement difficile, et nous ne pouvions contourner certaines pointes qu'avec les plus grandes fatigues. Pendant un de ces affreux passages, Jensen tomba encore sur sa malheureuse jambe, et pour comble d'infortune, prit un effort dans les reins en soulevant le traîneau. Ces accidents retardèrent beaucoup notre marche du lendemain, et me mirent dans le plus cruel embarras. Mon journal résume ainsi la situation.
Beckii, — 7 Rhynchonella***, — 8 Cœlospira concava. — 9 Spirifer ***. — j0 Loxonema Kanei. — 11 Orthoccras ***, — 12 Ilœnus ***,
« Je crois, ajoute M. Meek, que d’après cette liste les géologues sont en droit de conclure que ces roches, situées dans les régions les plus septentrionales où des fossiles aient jamais été recueillis, appartiennent à la couche silurienne supérieure. Le fait le plus remarquable, c'est que presque tous ces fossiles, ou se rapprochent extrémement, ou même ne diffèrent en rien des espèces trouvées dans le calcaire schisteux des monts Catskill, compris dans le groupe inférieur de Helderberg (New-York).