CHAPITRE XXXL
La mer libre du pôle, — Étendue du tassin polaire. — Ses limites.
— Les courants du pôle. — La glace. — Sa ceinture. — Les découvertes arctiques. — Les Russes et leurs explorations en traineau. — La mer ouverte de Wrangell. — L'expédition
Parry. — L'expédition Kane. — Étendue du détroit de Smith. — Conclusions générales tirées de mes découvertes et de celles de mes prédécesseurs.
Arrêtons-nous ici pour étudier sommairement le bassin arctique et arriver à une appréciation correcte de ces mots : LA MER LIBRE DU POLE, qu'on emploie si souvent.
En consultant une carte des parages circompolaires, le lecteur peut se former une opinion bien autrement précise que s’il s’en rapportait aux descriptions les plus minutieuses. Aux alentours du pôle nord s’étend une vaste mer, un océan plutôt qui a, en moyenne, un rayon de dixhuit cents kilomètres au moins. Presque partout, cette mer est environnée de terres et les abords en sont assez bien connus, à l'excention de ceux du Groënland septentrional et de la terre de Grinnell qui se projettent dans les eaux boréales, sous des latitudes très-élevées, et ne sont pas encore déterminés. Ces rivages sont à peu près à
la même distance du pôle et se trouvent tous dans la région des gelées éternelles. Ils sont habités par des peuplades de même race, auxquelles le sol ne fournit point de moyens d'existence, qui vivent exclusivement de chasse et de pêche et ne se rencontrent que sur le bord de la mer ou le long des rivières qui coulent vers le nord. Cette longue ligne de côtes, où errent les nomades des déserts arctiques, présente trois grandes solutions de continuité : la baie de Baffin, le détroit de Behring et l'immense ouverture qui existe entre le Groënland et la Nouvelle-Zemble; c'est par ces estuaires que les eaux de la mer du pôle se mêlent à celles de l'Atlantique et de l'océan Pacifique. Si on examine ensuite la direction des courants; si on remonte le Gulf- Stream, qui, dans sa course vers le nord, porte les eaux chaudes de la zone tropicale à travers le vaste espace océanique ouvert à l'est du Spitzberg, et force, en retour, des courants d'eau froide à descendre à l'ouest de ces îles et par le détroit de Davis, on comprendra sans peine que, dans ce déplacement continuel des eaux du pôle par celles de l’équateur, la majeure partie des premières n’est jamais refroidie jusqu’au point de congélation; et que cet océan étant probablement aussi profond et presque aussi large que l'Atlantique entre l'Amérique et l'Europe, sa masse énorme doit fournir à toute la région qu’il baigne une chaleur plus élevée que celle qui lui serait propre, sans ces causes atténuantes. La Providence met ainsi une barrière à l'accumulation des glaces, et aflirme une fois de plus la grande loi de circulation qui, dispensant les pluies à la terre altérée, et l'humidité à l'air desséché, modère la température de chaque climat, rafraichit celle des Tropiques avec les eaux des pôles, et réchauffe la zone glaciale avec celles de la zone torride.
Partant de ces faits, on peut admettre que la surface seule de l’eau se réfrigère assez pour se changer en glace; et que lorsqu'elle est agitée par les vents, les particules