‹ La mer libre du pôle [microforme]Chapitre 188 sur 256 · CHAPITRE XXXIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIT

De nouveau à bord. — Récapitulation du voyage. — Pénible marche

par la tempête. — La glace pourrie. — Les hummocks. — Fatigue extrème des chiens. — A la dérive sur un glaçon. — Arrivée au schooner. — Ma carte. — Le nouveau détroit, — Mes découvertes.

Port Foulke, 3 juin.

Je n’ai pas fait moins de deux mille quatre cents kilomètres depuis le 3 avril, et si je compte noire première course de mars, ce chiffre s’élève bien : trois mille. Je suis quelque peu usé et abattu par ces terribles labeurs, mais le repos, le confort de la vie civilisée, d’abondantes ablutions, le luxe d'un lit, ma table couverte de brillante vaisselle remplie des mets les plus recherchés que mon cuisinier suédois puisse s’imaginer, tout cela forme un ensemble merveilleusement rajeunissant, et aussi puissant sur moi que le fut la main d’Hébé sur lolas, le vieil invalide.

Tout a bien marché à bord du schooner. Radcliffe m'a présenté son rapport et Mac Cormick me raconte en détail ses aventures après qu'il m'eut quitté au milieu du détroit : j'en parlerai plus tard; je veux d'abord transcrire les principaux incidents de mon voyage pendant qu'ils sont encore frais dans ma mémoire. L'ofticier me prévient qu'il est

impossible de réparer le navire de manière qu'il puisse affronter de nouveau les glaces, mais je ne veux point accepter cette conclusion sans un examen que je ne me sens pas encore le courage de faire. Pour tout dire, ces dernières journées m'ont terriblement secoué, et quoique l'atmosphère de ma cabine calfeutrée me paraisse suffocante après des mois en plein air, le docteur, qui me surveille de près, m'ordonne de garder mon cadre un jour ou deux. Heureux encore qu'il ne me défende pas d'écrire !

Le canal de Kennedy est navigable; j’en suis sûr à présent, Reste à savoir si le détroit de Smith voudra bien nous livrer passage, Si j'avais un navire à vapeur, je ne douterais pas du succès ; mais avec les voiles seulement, je n’ai pas la même certitude, quoique je sois loin de désespérer encore,

J'ai rapporté de mon voyage la conviction qu’une route vers le pôle s'ouvre chaque été au nord du cap Frazer; je ne prétends pas qu’elle soit absolument désobstruée de glaces, mais elle est praticable au moins pour la navigation à vapeur ; la vraie difficulté est d'arriver au point précité. Je reviendrai sur ce sujet à mesure que l’occasion s’en présentera ; demain matin, je compte être assez remis de mes fatigues pour commencer la projection de ma carte d’après les matériaux recueillis dans mon voyage.

Le cœur pénétré de gratitude envers Celui qui ne permet pas qu’un passereau tombe à terre sans sa permission, j'ai le bonheur de dire que, pendant ces deux mois de périls, il nous a tous garantis d'accidents graves ou d’infirmités permanentes.

ñ juin.

J'ai calculé quelques-unes de mes observations et dessiné une première esquisse de ma carte. Le chemin suivi par nos traïneaux y forme une ligne assez respectable. Depuis le commencement de mars, j'ai sillonné toat le terrain parcouru par les escouades du D" Kane, à l'exception de

Page 1