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CHAPITRE XXXII

laient plus grand’chose et la légèreté de nos traineaux était un danger : ils ne pouvaient plus niveler les aspérités de la glace, n’émoussaient pas leurs cassures tranchantes et rendaient d'autant perfide la croûte de neige à peine gelée. La tâche était pénible et harassante au plus haut degré; elle épuisait l'énergie des hommes aussi bien que les forces de nos malheureux chiens.

Il était tombé de la neige, mais en plusieurs endroits le vent l'avait balayée de dessus les traces que nous avions laissées en allant vers le nord, et elles nous permirent de retrouver facilement les petits dépôts dont nous les avions jalonnées. À une exception près, ils avaient échappé à l'inspection des ours, mais notre première étape, à partir du cap Hawks, ayant été franchie assez rapidement, nous pümes économiser la première cache que nous rencontràmes, et nous faire ainsi une réserve d’un jour d’approvisionnement : bonne fortune sur laquelle nous n’osions guère compter.

La côte du Groënland parut enfin à l'horizon, elle s’éleva peu à peu, et nous arrivämes en vue de Cairn-Pointe; mais depuis quelque temps l’état du ciel nous avertissait de la rapide approche de la débâcle et révélait une mer ouverte s'étendant jusqu’au cap vers iequel nous nous dirigions. Au nord seulement du promontoire, la glace paraissait solide encore, et pensant atterrir dans cette direction, nous nous dirigeâmes sur l’ancienne couche raboteuse et épaisse, en évitant avec soin la nouvelle, poreuse partout et déjà complétement usée en divers endroits. À moins de deux kilomètres de la terre s’ouvrait une fissure d’un pied de largeur seulement; nous sautàmes par-dessus et continuèmes notre route; par malheur, un vent violent soufflait du détroit, et tout près du rivage, l’eau nous barra le chemin et nous força de retourner au large; à notre stupéfaction, à notre horreur, pourrais-je dire, la crevasse que nous avions traversée s’ouvrait maintenant d’une

vingtaine de mètres; nous étions sur un glaçon qui dérivait vers la haute mer.

Son mouvement, du reste, s'opérait avec lenteur, Après quelques instants d'indécision sur ce que nous avions à faire, nous nous aperçümes que le bord extérieur de ce glaçon marchait seul assez vite, tandis que son extrémité opposée était presque stationnaire : un petit iceberg échoué sur le fond et encore attenant à notre radeau, formait un pivot autour duquel nous commencions à tourner. S'il pouvait résister, le glaçon devait immanquablement frapper la terre, et, revenant à l'espoir, nous nous dirigeàmes de ce côté.

L'événement si ardemment désiré ne se tit pas attendre; la marée haute nous favorisait, et au moment même de la collision, nous nous élançèmes prestement sur la glace de terre, Le contact ne fut pas de longue durée; la glace pourrie se détacha de l'iceberg qui nous avait donné un secours si opportun, et nous ne fûmes pas fachés de la voir s’éloigner sans nous.

Nos chiens qui avaient vaillamment supporté les fatigues du voyage vers le nord, étaient en ce moment complétement fourbus. Les faibles rations du retour avaient été insuffisantes pour réparer leurs forces : en outre nous n'avions pas prévu qu’il leur faudrait traîner Jensen quelques jours durant. Dès notre première journée au milieu des glaces, l’un d’entre eux mourut dans les convulsions: deux autres le suivirent bientôt et je me décidai à fusiller un quatrième qui ne pouvait plus ni tirer, ni même suivre. A ma grande surprise, aussitôt que la balle l’eut atteint, ne le blessant que légèrement, mais lui arrachant un cri terrible, ses camarades lui coururent sus et le dévorèrent en un clin d'œil; ceux qui furent assez heureux pour en happer quelque fragment, déchiraient les derniers lambeaux de sa chair, que l'écho de son hurlement s’éteignait à peine dans les solitudes.

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