‹ La mer libre du pôle [microforme]Chapitre 198 sur 256 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

disparaissait sous l'influence des chauds rayons du soleil; des torrents de neige fondue s’élançaient dans les gorges escarpées ou bondissaient en cascades du haut des falaises; partout l'air s’emplissait du murmure des eaux courantes. Un petit lac s'était formé derrière l'observatoire et se déversait dans la mer par un ruisseau folâtre qui faisait entendre son joyeux gazouillis sur les cailloux; il rongeait peu à peu les glaces de la berge, et les bords du lac et du ruisseau, ramollis par le dégel et débarrassés de leur vêtement d'hiver, laissaient poindre déjà les signes de la verdure qui allait revenir; la séve s’épanchait dans les tiges naines des saules, malgré la neige et les glaces qui en couvraient encore les racines; on voyait germer les mousses, les pavois, les saxifrages, le cochléaria et d’autres robustes plantes; partout retentissait le cri des oiseaux que nous ramenait l'été. Des myriades de petits uuks (guillemots nains) animaient la falaise, des bandes d’eiders, paraissant encore indécis sur le choix d'une ile pour leur demeure de la saison, balayaient le port dans leur vol rapide, les gracieuses hirondelles de mer planaient dans l’espace ou gazouillaient et se jouaient sur les eaux, les mouettes bourgmestres et les gerfauts planaient au-dessus de nous avec une gravité solennelle; le « Ha-hah-wie » du canard à longue queue résonnait souvent sur le port, que ces oiseaux traversaient avec la rapidité d'une flèche. Les bécasses voletaient autour des flaques d’eau douce, les passereaux pépiaient sur les rocs, de longues lignes d’oies au bruyant caquet fendaient l’air sur nos têtes, poursuivant leur route vers quelque région encore plus septentrionale et la voix profonde du morse nous venait des glacons que le vent poussait sur la mer, La baie et le fiord étaient tout « tachetés » de phoques qui s'ouvraient un trou dans la glace pour se prélasser au soleil; le lieu que j'avais laissé revêtu de son froid manteau d'hiver, prenait les robes brillantes du printemps; cette évolution se

faisait avec une soudaineté merveilleuse, La neige se fondait sur les glaces, et nous pataugions dans la boue aussitôt que nous descendions du navire; la glace elle-même se desagrégeait rapidement et celle qui bordait la mer se détachait déjà. Délivrés de leurs chaînes, mes deux gémeaux flottaient au large, et une foule d'icebergs aux formes fantastiques traversaient le détroit en majestueuse et s0lennelle procession, et se dirigeaient vers les tièdes eaux du midi, leurs sommets de cristal s'épanchant en fontaines à mesure qu'ils avançaient, J'étais revenu de mon voyage à point nommé. °

Mac Cormick songeait à l'extérieur aussi bien qu’à l'intérieur du schooner; la maison de planches fut enlevée du tillac, les passavents, les ponts, les cabines, le gaillard d'avant furent récurés à fond, et après cette toilette, le petit navire parut aussi propre et aussi brillant que si tout *e long hiver durant il n'avait pas été noirci par la suie et la fumée des lampes. On releva les agrès, on répara le beaupré, le bâton de foc et le petit mât de hune; les agrès furent replacés, les mâts raclés; quelques pots de peinture et de goudron rendirent à notre bâtiment sa coquetterie première; les matelots avaient déménagé de la cale à leur gite naturel dans le gaillard d'avant, et Dodge s’occupait sans relâche à remettre dans les soutes le contenu des magasins, à l'exception toutefois de la réserve que je voulais laisser au Port Foulke et qu'on déposa soigneusement dans une fissure de rocher recouverte ensuite de lourdes pierres.

Les Esquimaux restaient encore autour de nous; Tcheitchenguak s'était dressé une tente sur la terrasse; il avait pour compagnin un nouveau venu nommé Alatak, et pour ménagère une femme qui paraissait ne connaître d'autre profession que celle d’errer de gîte en gite, sans se réclamer de personne. Je l'avais déjà vue jadis à la baie de Booth, où mes camarades la surnommaient : la Veuve sen-

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