CHAPITRE III
de veaux marins dispersées çà et là parmi les rochers ; plus bas, une huilerie pour la fonte de la graisse de baleine et de phoque, voilà la ville de Prôven. Au sommet de la colline, hissé sur un vieux mât rabougri, le drapeau danois, déroulant ses plis gracieux au vent de la mer, donne seul quelque dignité à cette misérable bourgade.
La civilisation est encore représentée par un vieux canon rouillé couché dans l'herbe au pied de l’étendard, et dont la voix enrhumée avait salué notre approche, lorsque notre ancre mordit les rochers du Groënland.
Cette « colonie », comme l’appellent les Danois, date presque des jours du vénérable Hans Egede; elle fut nommée Prôven (l'Essai), et cet Essai, comme ce fut heureusement le cas pour mainte station groënlandaise, a très-bien réussi. Les habitants vivent presque tous de la chasse aux veaux marins, et peu d'établissements du Groënland septentrional sont dans un état aussi prospère; en quelques années, ils amassent assez de peaux et d'huile de phoques pour charger un brick de trois cents tonneaux; il est facile, d’ailleurs, aux regards les moins attentifs de constater le commerce du lieu; sur la grève, parmi les rochers, autour des huttes sont amoncelés d’horribles débris à tous les degrés de décomposition, et ces ignobles voiries, dont l’odorat n’est pas moins choqué que la vue, rendirent assez désagréable notre séjour dans cette station.
Mais derrière la ville, comme tout était différent! Entre les roches abruptes s'ouvre la plus délicieuse des vallées arctiques. Protitant du court été de ces froides régions, elle s'était couverte d’un épais tapis de mousses et de graminées parmi lesquelles abondaient la Poa arctica, la Glyceria arctica, l’Alopecurus alpinus; de petits ruisseaux de neige fondue gazouillaient entre les pierres ou se précipitaient follement en bas des rochers; des myriades de petits pavots aux pétales d’or, Papaver nudicuule, frissonnaient audessus du gazon; ils avaient pour fidèles camarades une
dent de lion, Leontodon palustre, très-proche parente de celle qui émaille nos prairies; la renoncule des neiges, dont je retrouvais avec plaisir la jolie et souriante fleur, et la Potentille qui m'était moins familière, la Pédiculaire pourprée brillaient çà et là sur le tapis d’émeraude. Je recueillis sept espèces différentes de saxifrages rouges, blancs et jaunes. Le bouleau nain et la belle Andromède, qui au Groënland tient la place de nos bruyères, croissaient entrelacés, dans une retraite abritée au nord par les roches, et je ne pus m'empêcher de sourire en couvrant de mon bonnet une forêt entière de petits saules qui poussaient dans le terrain spongieux.
Je connaissais Prôven depuis 1853, et je n’y trouvai guère de changement. L’ex-résident Christiansen vivait encore, un peu plus décrépit, mais tout aussi pingre que par le passé. Il se plaignait amèrement du docteur Kane, lui reprochant d’avoir manqué à ses promesses. J’essayai de le calmer en lui assurant que le docteur était tout au moins excusable, puisqu'il avait perdu son navire; mais sept ans de la vie de l’avare s’étaient usés à rêver d’abord, à pleurer ensuite le baril de farine américaine, et il ne voulait pas être consolé. Lorsque j'octroyai enfin le cadeau tant désiré, le vieux ladre, qui pouvait à peine se traîner d’un endroit à un autre, trouva la force de briser le couvercle pour rassasier sa vue du trésor de ses songes. Ses fils et leur nuée d'enfants, dont les traits et la chevelure annonçaient la double origine, se pressaient autour du précieux baril. Ces jeunes gens étaient les meilleurs chasseurs et possédaient les plus beaux attelages de la station; mais, en dépit de nos instances réitérées, ils ne voulurent pas nous vendre une seule de leurs bêtes. J'attribuai d’abord leur opiniâtreté à leur vieux grognon de père; plus juste, maintenant, je reconnais qu’ils avaient de meilleures raisons. Ils savaient par une dure expérience combien sont longs ces hivers de misère où les chiers manquent.pour traîner le chasseur :