‹ La mer libre du pôle [microforme]Chapitre 210 sur 256 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

passait de glaces en glaces comme le clairon des batailles se répétant d'escadron en escadron, De chaque radeau flottant, les bêtes effarouchées se précipitaient dans les ondes, comme le matelot se jette à bas de son cadre au bruit du branle-bas, Leur tête monstrueuse au-dessus des eaux, leur bouche grande ouverte, vomissant sans relâche leur lugubre clameur, ils s'avançaient vers nous de toute la vitesse de leurs nageoires.

En peu de minutes, nous fûmes entièrement cernés; leur nombre se multipliait avec une rapidité merveilleuse, la surface de la mer en était toute noire.

Ils paraissaient d’abord timides et irrésolus, et nous ne pensions guère qu'ils méditassent un mauvais coup, mais notre illusion fut bientôt dissipée et nous vimes qu'il fallait veiller soigneusement à notre salut.

Il n’y avait plus à en douter; ils se préparaient à une attaque, et il était bien tard pour fuir le dangereux guèpier où nous venions de nous fourrer si imprudemment. Miller n'avait pas lâché prise et le morse blessé, devenu le point central d'un millier de gueules béantes et mugissantes, nageait maintenant à notre poursuite.

Évidemment ces animaux voulaient percer de leurs défenses le plat bord de l’embarcation, et, si nous leur laissions le temps de l’atteindre, le canot serait mis en pièces et les hommes lancés à la mer : nous n'avions pas une seconde à perdre. Miller saisit sa lance et en porta aux assaillants plus d’une terrible blessure ; les matelots faisaient force de rames et nous chargions et déchargions nos carabines avec toute la célérité possible. Un coup de gaffe, une balle ou la lance du harponneur venait à la rescousse à l'instant du péril; une ou deux fois cependant, chacun de nous put croire sa dernière heure arrivée. Un morse énorme, à la physionomie brutale et féroce, s’élançait contre nous et allait aborder le canot; je venais de tirer, il ne me restait plus le temps de recharger mon

fusil et je me préparais à le lui plonger dans la gorge, lorsque M. Knorr l’arrêta soudain par une balle dans le crâne. Une autre bête monstrueuse, la plus grosse que j":*2 jamais vue et dont les défenses &vaient un mètre de longueur au moins, traversait le troupeau et nageait sur nous, la gueule béante et mugissant avec furie. Je rechargeais encore mon arme, Knorr et Jensen venaient de tirer et les hommes étaient aux avirons. Ma carabine fut prête au moment critique; l’énorme animal élevant sa tête au-dessus du canot, allait s’abattre sur le plat bord, quand j'épaulai mon fusil et le déchargeai dans la gueule du monstre; il fut tué sur le coup et coula immédiatement comme une pierre.

Ce fut la fin de la bataille. Je ne saurais dire ce qui leur donna subitement l'alarme, mais les morses plongèrent soudain en faisant rejaillir à grand bruit les eaux tout autour d'eux. Quand ils remontérent, ils beuglaient encore, mais ils étaient à quelque distance de nous, er leurs têtes tournées vers la haute mer, ils détalaient aussi vite que possible, leurs cris s'affaiblissant à mesure que s’accroissait la distance qui nous séparait.

Nous avons dù en tuer ou en blesser deux douzaines au moins, en certains endroits, l’eau était toute rouge de sang et plusieurs animaux flottaient autour de nous dans les dernières convulsions de l'agonie,

Le taureau harponné essaya de s'enfuir avec ses camarades, mais ses forces l’abandonnèrent, nous le sentions faiblir et tirions sur la ligne, et nous le ramenâmes bientôt assez près de nous pour que nos balles pussent le blesser dangereusement. La lance de Miller lui donna le coup de gräce, puis nous le halâmes sur un glaçon et j'eus bientôt un magnifique spécimen à ajouter à ma collection d'Histoire naturelle. Nous ne réussimes à en capturer qu'un second ; tous les autres avaient coulé avant que nous eussions le loisir d'en approcher.

Jusqu’alors, je n'avais pas regardé le morse comme un

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