‹ La mer libre du pôle [microforme]Chapitre 219 sur 256 · CHAPITRE XXXVIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIT

Départ du détroit de Smith. — Traversée des eaux du nord. — Une scène animée, — Un mirage. -- Le détroit de la Baleine, — Les Esquimaux d’Iteplik. — Leurs mœurs et coutumes. — Décadence de la tribu. — La baie de Barden. — Le glacier de Tyndall.

Le vent d’est poussait la banquise sur nous, et comme nous ne pouvions trouver de port (Cadogen Inlet étant complétement envahi par les glaces), il nous fallut pousser vers le sud; nous levâmes l'ancre juste au moment favorable : les glaçons affluaient vers le rivage en masses pressées, et si nous avions attendu plus longtemps, l'irrésistible pack nous eût jetés à la côte. .

La brise nous aida à descendre le long des terres jusqu'à Talbot Inlet, où d’épais champs de glace nous barrèrent la route; je fis alors mettre le cap sur le Whale Sound (détroit de la Baleine), que je désirais explorer. En suivant les rivages, j'avais eu l’occasion de rectifier la carte, surtout en ce qui concerne les golfes de Cadogen et de Talbot, dont

.j'ai pu dresser le pourtour complet; partout les côtes sont hérissées de glaciers. On n'avait pas encore relevé en avant de la dernière des deux baies, une grande île masquée par l’île Mittie du capitaine Inglefield.

Longeant les rives septentrionales de la banquise, nous nous dirigeâmes vers le nord-est, au travers des Eaux du Nord, par une des plus charmantes journées que j'aie vues sous le ciel polaire. Un faible zéphyr ridait à peine la surface de la mer, et sous un soleil éblouissant, nous glissions sur les flots paisibles, semés partout d'icebergs étincelants et de débris de vieux champs de glace; çà et là brillait quelque étroite bande de cristal détachée de la banquise. Les animaux marins et les oiseaux des cieux s'assemblaient autour de nous et animaient les eaux calmes et l'atmosphère tranquille ; les morses s'ébrouaient et mugissaient en nous regardant; sur notre passage les phoques levaient leurs têtes intelligentes, les narvals, en troupes nombreuses et soufflant paresseusement, émergeaient leur longue corne hors de l’eau, et leurs corps mouchetés dessinaient leur courbe gracieuse au-dessus de la mer, comme pour jouir du soleil, eux aussi; des multitudes de baleines blanches fendaient les ondes; l'air et Les montagnes de glaces foisonnaient de mouettes, et des bandes de canards et de petits pingouins volaient sans cesse au-dessus de nous. Assis sur le pont, je passai de longues heures à essayer, sans beaucoup de succès, de rendre sur mon papier les splendides teintes vertes des icebergs qui voguaient près du navire, et à contempler un si merveilleux spectacle.

-Les cieux polaires sont de grands artistes en fantasmagorie magique. L’atmosphère était d’une rare douceur, et nous fûmes témoins d’un très-remarquable mirage, phénomène assez fréquent du reste, pendant les beaux jours de l'été boréal. L'horizon tout entier s'élevait et se doublait, pour ainsi dire; les objets situés à une très-grande distance au delà montaient vers nous comme appelés par la baguette d’un enchanteur, et, suspendus dans les airs, changeaient de forme à chaque instant. Icebergs, banquises flottantes, lignes de côtes, montagnes éloignées apparaissaient soudain, gardaient parfois leur contour naturel pendant quel-

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