‹ La mer libre du pôle [microforme]Chapitre 222 sur 256 · CHAPITRE XXX VIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX VIT

pieds et des mains, à crier à tue-tête, jusqu’à ce que son maitre et seigneur soit parvenu à la porter dans sa huite où elle abandonne le combat pour prendre joyeusement possession de sa nouvelle demeure. Les fiançailles datent souvent de leur enfance, et au milieu d’une population aussi clair-semée, il est parfois très-difficile que les âges puissent se convenir. Ainsi Arko, celui qui sait jeter la lance, assez beau garçon de douze ans, tout au plus, était fiancé à Hartak, La fille aux larges seins, âgée de vingt ans, tout au moins. « Pourquoi cela? demandai-je. — C’est qu’il n’y en à pas d'autre! » Le jeune homme ne me parut guère impatient de réaliser ces projets matrimoniaux quand je le questionnai sur l’époque où il comptait enlever sa belle aux puissantes formes. Deux enfants de dix ans devaient être mariés aussitôt que l’amoureux aurait pris son premier phoque : manière dont les Esquimaux revêtent la robe virile. Je causai &e l'avenir de la tribu avec Kesarsoak, un vieux patriarche, celui des cheveux blancs, et le plus ancien chasseur de la région. Il me fit la même réponse que Kalutunah : « Notre peuple n’a plus que quelques soleils à vivre! — Viendraient-ils tous à Étah, si j'y retournais, si je ramenais avec moi des tireurs et des fusils? — Oh, certainement! » Comme le Nalegak, il m'assura qu'Étah était le meilleur territoire de chasses de la contrée, seulement les glaces s'y brisaient trop tôt et étaient toujours dangereuses, tandis qu'au Whale Sound la mer ne dégelait presque pas de toute l’année et leur offrait une plus grande sécurité. Après mon retour au schooner, je visitai en canot la baie de Barden; j’emportais les instruments magnétiques, ceux qui servent à l’arpentage, les objets nécessaires pour compléter mes collections et photographier divers points de vue. Je pris terre au nord de la baie : le talus des collines était couvert en maints endroits de la plus riche verdure que j’eusse vue au nord d'Upernavik, si ce n’est, à mon premier voyage, sur l'île Northumberland, Ces pentes sont

couronnées des mêmes hautes falaises qu'on retrouve partout sur ces côtes et sur les parois desquelles les neiges fondues par l'été se précipitaient pour courir ensuite sur les flancs des collines. L'air était calme, le soleil presque sans nuages ; le soleil nous inondait de flammes et le thermomètre marquait + 10° 1/2 C. De nombreuses troupes de baleines et de morses et quelques phoques isolés se jouaient sur les flots; des bandes de palmipèdes tournoyaient autour des icebergs ou passaient au-dessus de nos têtes ; des myriades de papillons voltigeaient de fleur en fleur. Un immense glacier qui gardera le nom du professeur John Tyndall, et dont le front est presque enseveli sous les eaux, attirait nos regards du côté opposé de la baie. Au delà du large et sinueux vallon où il est venu reposer après avoir descendu les marches élevées d’un gigantesque escalier, il s'étage en vastes plateaux d’une blancheur uniforme, entoure la base des collines, perce les nuages pour reparaiître encore au-dessus des trainées de vapeurs et se perdre enfin sous le dème azuré des cieux.

Ce large fleuve de glace, à la surface irrégulière et tourmentée, s’est ouvert un lit au milieu des eaux, il se fait à lui-même une ligne de côtes de près de quatre kilomètres de développement, à notre droite, nous en voyions un beaucoup plus petit, touchant à peine la mer, et suspendu sur une déclivité rapide, comme s'il hésitait à avancer; un autre, au fond de la baie, est encore assez loin des eaux.

Tout le système glaciaire du Groënland se présentait de-. vant moi, bien que sur une échelle réduite; un rempart de hautes montagnes, semblables au dos d’une monstrueuse baleine, endigue l'immense mer de glace, mais à travers une large coupure, le glacier de Tyndall se précipite, comme une cataracte par-dessus la digue d’un lac élevé. Deux chaînons rocheux courent parallèlement à gauche du glacier et rehaussent le pittoresque de cette scène; ce sont des dykes de trapp, dont les crêtes se dressent de cinquante

Le glacier de Tyndall.

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