CHAPITRE XXX VIII
nous tirent la réception la plus flatteuse et nous fümes presque tentés de rendre grâce aux mauvais temps qui nous l’avaient procurée. L’amiral de la flotte britannique nous permit généreusement de prendre dans les arsenaux tout ce qu'il nous fallait pour réparer le navire. Les officiers des services civils et militaires, le maire de la ville, plusieurs citoyens, la société médicale surtout, nous entourèrent de prévenances qui ne témoignaient pas moins de leur politesse amicale envers nous que de leur respect pour notre pavillon.
En arrivant à Halifax, nous ne savions pas autre chose que les nouvelles recueillies à Upernavik. A peine avionsnous jeté l'ancre, que deux messieurs, qui ne sont pas restés longtemps des étrangers pour moi, se hâtaient de nous souhaiter la bienvenue et de nous porter les journaux de New- York. La terrible lutte avait commencé et se poursuivait depuis plusieurs mois! Nous n’en pouvions être très-surpris après ce que nous avions appris d'Upernavik, et cependant J'avais espéré que les hostilités seraient évitées par la sagesse et la prudence de nos hommes d’État. Notre émotion fut telle que ne la sauraient comprendre ceux qui, jour par jour, ont suivi la marche des événements. Nous apprimes coup sur coup la désastreuse bataille de Bull Run, le siége du fort Sumter, les émeutes de Baltimore, la destruction de l'arsenal maritime de Norfolk, la perte de Harper Ferry, puis la prise d'armes générale et l’élan des volontaires.
Nous quittâmes Halifax aussitôt que le navire fut un peu réparé, et quatre jours après nous distinguions dans la brume la faible lueur des phares de Boston. Nous primes un pilote par le plus épais brouillard que j'aie vu au midi du cercle polaire ; un vent léger nous poussait vers le port, mais quelques heures avant l'aube le vent tomba tout à fait, la brume devint encore plus lourde, et nous dérivàämes pesamment dans la morte eau jusqu’à l'ancrage. La nuit était d’une tristesse navrante. Nous marchions au
milieu du silence, les fanaux suspendus aux mâts des bàtiments immobiles sur leurs ancres ressemblaient aux flammes livides de cierges brülant dans un charnier, les navires eux-mêmes nous faisaient l'effet de vaisseaux fantômes flottant dans l’air ténébreux. Jamais, dans nos plus grands dangers, l'équipage n'avait paru si abattu, si à bout de courage et de vie.
Le soleil commençait à ve dans l’atmosphère ses clartés indécises, lorsque noire ancre mordit le fond du port, mais il ne nous semblait pas que nous fussions arrivés, et qu’une grande ville se trouvât tout près de nous. Nul n’était impatient de toucher la terre ; chacun paraissait craindre quelque mauvaise nouvelle, et désirer en retarder l’émotion le plus possible. — Je descendis sur le quai Long et entrai dans State-Street. Deux ou trois personnes passaient dans la brume épaisse et le bruit de leurs vas interrompait seul un silence pire que celui des solitudes arctiques. Entré dans la rue Washington, je me dirigeai anxieusement vers l’ouest. Je croisai un marchand de journaux. Je saisis une feuille, et la première chose qui frappa mes regards fut le récit de la bataille de Balls Bluff où venaient de tomber tant de nobles fils de Boston! L'atmosphère semblait s'être revêtue de ténèbres en signe de douleur, et mener le deuil sur les morts de la cité!
Je me dirigeais vers la maison d’un ami, quand tout à coup je m’arrètai, pensant que lui aussi devait être là-bas. Au milieu de cette viile que je connaissais si bien, je me sentais étranger comme un voyageur errant dans une contrée lointaine. Amis, nation, tout me semblait englouti dans quelque immense calamité; triste et découüragé, je retournai à bord enveloppé du morne brouillard.
La réalité terrible commençait à se faire jour dans mon iraagination : la patrie que j'avais laissée heureuse et paisible était maintenant arrosée de sang humain ; une vio-