CHAPITRE IV
dignité offensée. Il n’en dirigea pas moins bien notre petit bâtiment.
Nous jetâmes l’ancre près du brick danois le Thialfe. C'était le premier navire que nous eussions vu depuis les pêcheurs de Terre-Neuve; il chargeait des huiles et des peaux pour Copenhague, et M. Bordolf, le commandant, nous apprit qu’il allait mettre à la voile sous peu de jours; nous pourrions écrire à tous ceux qui là-bas attendaient anxieusement de nos nouvelles.
Les habitants de la colonie étaient déjà très-excités par l’arrivée du brick danois; un second navire devenait un événement des plus remarquables. La colline tapissée de mousse qui de la ville descend à la mer, était couverte de groupes bigarrés et pittoresques ; hommes, femmes, enfants, tous étaient accourus pour nous voir débarquer.
M. Hansen me reçut à la bonne vieille façon scandinave, et me conduisant à la maison du gouvernement, me présenta à l’ancien résident, le docteur Rudolf, digne représentant de l’armée danoise, qui se disposait à repartir par de Thialfe. Assis devant une chope de bière, armés d'une pipe hollandaise, nous discutions bientôt la possibilité d'acheter des chiens, et l’état des glaces vers le nord.
L'aspect général d’Upernavik diffère fort peu de celui de Prôven; quelques huttes et quelques Esquimaux de plus ne suffiraient pas à lui donner le premier rang, si la station n’avait l’insigne honneur de posséder le résident danois du district, une mignonne église et un joli presbytère. Une figure féminine entrevue derrière les blancs rideaux de bizarres petites fenêtres me fit penser que j'approchais de l’habitation du pasteur : je frappai à la porte, et fus introduit dans un charmant parloir dont l’exquise propreté annonçait la présence d’une femme, par la plus étrange servante qui ait jamais répondu à l'appel d'une sonnette ; c'était une grosse Esquimaude au teint
cuivré, à la chevelure noire nouée en touffe au sommet de la tête; elle portait une blouse qui lui couvrait la taille, des pantalons de peaux de phoques, des bottes montantes teintes en écarlate et brodées d'une manière qui aurait surpris les blondes filles de la Saxe. La chambre était parfumée de l'odeur des roses, du réséda et de l’héliotrope qui fleurissaient au soleil près des rideaux de mousseline neigeuse, un canari gazouillait dans une cage, un chat ronronnait sur le tapis du foyer, et un homme à l'air distingué me tendait sa main blanche et douce pour me donner la bienvenue. C'était M. Anton, le missionnaire. Mme Anton et sa sœur vinrent nous rejoindre, et nous fûmes bientôt assis autour de la table de famille; vin de Médoc irréprochable, café de choix, cuisine danoise, hospitalité scandinave, m'auraient vite fait oublier les misères inséparables de vingt-cinq jours à bord de notre goëlette encombrée, si ma visite à M. Anton n'eût été motivée par une bien triste mission : un membre presque indispensable de notre périlleuse entreprise, M. Gibson Caruthers, était mort pendant la nuit et je venais prier le pasteur de vouloir bien présider aux funérailles qui devaient avoir lieu le jour suivant.
Isolés comme nous l'étions du reste du monde, cette cérémonie était doublement navrante : homme de tête et de cœur, le défunt s'était fait aimer de nous tous, et sa mort soudaine nous avait atterrés; la veille il se couchait en parfaite santé, au matin on le trouvait déjà refroidi dans son cadre, Pour notre expédition cette perte était des plus sérieuses. Avec M. Sonntag, c'était le seul de l’équipage qui connût les mers arctiques, et j'avais beaucoup compté sur son intelligente expérience. Sous les ordres de Haven, il avait accompagné la première expédition Grinnell, 1850-51, et en avait rapporté la réputation d'un hardi et courageux marin.
Il me serait impossible de rendre la tristesse et la déso-
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Oumyak, embarcation pagayée par des femmes. (Voyez p. 18.)