CHAPITRE V
de glaçons qu'elles projetaient ne tombait plus sur notre pont; nous courümes aux gafles, et, avec une vigueur que redoublait le péril, nous essayâmes d’éloigner le navire; tous les bras travaillaient : le danger respecte peu la dignité du gaillard d’arrière.
Accablés de fatigue, nous nous laissions gagner par le découragement , lorsque l'iceberg vint encore à notre secours : une détonation effrayante nous fit tressaillir et se répéta à de courts intervalles, de plus en plus rapprochés, jusqu'à ce que l'atmosphère tout entière ne parut plus que comme un réservoir d'épouvantables retentissements.
Le côté opposé du géant s’était fendu ; bloc après bloc s'écroulait dans la mer, ébranlant la vaste masse et la renvoyant vers nous; le mouvement de rotation s’accélérait, les monstrueux grèlons recommençaient à tomber, et atterrés déjà par ce terrible spectacle, nous nous attendions, à chaque seconde, à voir la partie de l’iceberg la plus voisine de nous se détacher et nous entrainer dans sa chute: nous eussions été aussi inévitablement perdus que la cabane du berger sous l’avalanche des Alpes.
Par bonheur, Dodge, qui manœuvrait le canot, avait réussi à implanter une ancre à glace et à y amarrer solidement son aussière; il nous faisait le signal si impatiemment attendu : «Tirez sur le càble! » 11 s'agissait de notre vie; nous halâmes longtemps et avec vigueur; les secondes étaient des minutes et les minutes des heures. Enfin le schooner s’ébranla : lentement, majestueusement, l'iceberg s’éloignait, emportant notre grande vergue, et rasant la hanche du navire; mais nous étions sauvés : à peine avions-nous franchi une vingtaine de mètres, que la masse glacée subissait la rupture tant redoutée; sa paroi la plus rapprochée de nous se déchira avec un craquement effroyable et tomba lourdement dans la mer, nous couvrant de longues fusées d'écume, et soulevant une vague qui, après nous avoir secoué comme l'aurait fait le souffle de la tem-
pête, nous laissa, harassés d'émotions et de fatigues, au milieu des débris de cette ruine immense.
A la fin, nous réussimes à nous dégager et à nous placer assez loin pour contempler avec calme l’objet de notre terreur ; cela se balançait, cela roulait comme un être vivant; à chacune de ses révolutions, de nouvelles masses se désagrégeaient, énormes avalanches qui se précipitaient en sifflant dans la mer écumante ; quelques heures après, il n’en restait plus qu’un mince fragment, infime débris de sa grandeur passée, et les blocs qui s’en étaient détachés flottaient tranquillement bercés par la marée.
Faut-il attribuer ce qui suivit aux vagues créées par la dissolution de l’iceberg, aux chauds rayons du soleil ou à ces deux causes combinées? Je ne sais, mais toute la journée fut remplie par une suite prolongée de ruptures et de bris de glaces croulantes. À peine étions-nous en sûreté, qu’à trois kilomètres environ de notre bâtiment, un gigantesque iceberg, ayant quelque ressemblance avec le palais du Parlement britannique, commença à se désagréger : une tour élevée fut précipitée dans la mer, pendant que la nuée de mouettes qui l'avaient choisie pour lieu de repos s’envolait en poussant des cris aigus; d’autres la suivirent dans sa chute; un pavillon carré se détacha à grand bruit; la masse mutilée tourna sur elle-même, et après cinq heures de convulsions et de tapage, le splendide colosse n’était plus qu’un fragment qui s'élevait à peine à cinquante pieds au-dessus des eaux. Un autre iceherg qui paraissait mesurer deux kilomètres de longueur sur plus de trente mètres de hauteur se fendit en deux, après un craquement vif et aigu suivi de détonations éclatantes : mille pièces d'artillerie simultanément déchargées n'auraient pas fait un plus effroyable vacarme: les deux immenses moitiés oscillèrent des heures entières au milieu des flots qu’elles soulevaient avant de pouvoir reprendre leur équilibre. Même la masse solide à laquelle nous étions