‹ La mer libre du pôle [microforme]Chapitre 32 sur 256 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

les formes : figures humaines, animaux de toutes sortes, monuments d'architecture. Le dôme de Saint-Pierre s’élevait au-dessus du clocher de la vieille église de la Trinité ; une tour byzantine et un temple grec se dressaient à l’ombre d’une pyramide.

Vers l’orient, la mer était semée de petites îles, — taches noires sur les eaux resplendissantes. Des icebergs de toutes lailles se pressaient dans les canaux de cet archipel, jusqu’à ce que, dans le lointain, ils parussent se masser pour défendre l’accès d’une plaine neigeuse, qui, se relevant en talus, se perdait vers l'horizon dans une étroite bande d'un blanc teinté de bleu.

Du nord au sud, aussi loin qu'il pouvait s'étendre, le regard suivait cette ligne d’albâtre derrière les dentelures de la crête : nous reconnaissions la grande mer de glace qui, de l’est à l’ouest et du nord au midi, recouvre tout le continent groënlendais ; ses pentes blanches, inclinées vers le littoral, ne sont que les abords d’un glacier gigantesque, fleuve de cristal qu’elle jette à l'Océan, et d’où étaient tombés, les uns après les autres, la plupart de ces icebergs au milieu desquels nous venions de passer de longues heures d’admiration et de terreur.

Enfin le vent du sud ébranla les icebergs et nous délivra de notre dangereuse prison. Le soir du 21 août, nous entrions dans un port tout juste assez large pour permettre au schooner de tourner sur lui-même. Nous jetâmes l'ancre près d’une berge rocheuse où se dressaient quelques tentes de peaux de phoques, habitations d'été d’Esquimaux paraissant assez « cossus » pour le pays; deux ou trois huttes étaient recouvertes d'herbes et de mousse; la plus belle appartenait à Jensen, notre interprète. Nous étions à Tessuissak, nom qui se traduit par le lieu où se trouve une baie. Sonntag emporta son horizon artificiel et son sextant, pour établir la position réelle de cet établissement, chose qui ne s'était jamais vue dans son histoire, et que les ha-

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bitants, je le crains, ne surent point apprécier à sa juste valeur.

Nous comptions repartir dans une couple d'heures, mais l'attelage de Jensen était dispersé, et pendant qu’on courait après les chiens, un banc de glace dérivait à l'entrée du port et l’obstruait entièrement.

Les chiens furent enfin rassemblés et embarqués à notre bord ; j'avais donné ou troqué ceux qui n’avaient pas grande valeur ; nous possédions maintenant quatre atte- . lages superbes. Trente bêtes sauvages sur le pont de notre goëlette! Plaignez notre sort, à vous qui aimez une vie paisible et un navire bien propret. Quelques-uns de ces animaux logeaient dans des cages placées le long des passavants ; d’autres couraient çà et là, tous horriblement épeurés et prêts à se battre; leurs éternels hurlements rendaient nos jours et nos nuits insupportables.

Nos préparatifs étaient terminés ; notre garde-robe fut complétée contre échange de fèves et de porc salé. Notre matériel polaire se trouvait en bon ordre; on avait proprement et soigneusement enroulé les câbles, et placé les ancres à glace, les crampons, les cisailles, les gaffes, de manière à les trouver au moment du besoin. Le cabestan et le guindeau jouaient librement, et Dodge, qui n’avait pas oublié ses années de service, était venu me dire : « Tout est paré pour l’action. » — La marée voudrait-elle bien entrainer la glace et nous donner la liberté ?

Je ne pouvais plus maitriser mon impatience : la saison s’avançait, la température était au-dessous du -point de congélation, chaque nuit formait déjà une légère croûte de glace sur les mares d’eau douce; tout au plus si j'avais encore devant moi une quinzaine de jours utilisables. Le Fox, malgré sa machine à vapeur, fut complétement bloqué dans la glace, le 26 août 1857, et nous étions au 22’!

1. Le Fox, expédié en 1857 par lady Frankhi:, l’Artémise moderne, à la

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