CHAPITRE VL
Six ans de séjour parmi les naturels de cette côte désolée l'avaient entièrement abaissé au niveau de leur laideur répulsive. Il était accompagné de sa femme portant son premier-né sur son dos, dans un capuchon de cuir, de son beau-frère, jeune garçon au regard vif et brillant, et de sa belle-mère « vieille commère à la langue bien pendue ». Ils étaient tous vêtus de peaux et nos hommes les examinaient avec la plus grande curiosité ; jusque-là, nous n’avions pas encore rencontré d'Esquimaux entièrement sauvages.
A travers des rochers abrupts et de hauts amas de neige, Hans nous conduisit à sa tente, située sur une colline escarpée à deux cents pieds au-dessus du niveau de la mer, position étrangement incommode pour un pècheur, mais très-convenable comme poste d'observation. C'est là que pendant de longues années il avait guetté le navire tant désiré; les étés s’enfuyaient et il soupirait toujours après sa patrie et les amis de sa jeunesse. La tente était un assez triste logis en cuir de phoque, selon le mode esquimau et à peine assez large pour abriter la petite famille qui se pressait autour de nous.
« Hans voudrait-il venir avec moi?
— Oui.
— Avec la femme et le marmot ?
— Oui.
— Voudrait-il venir sans eux ?
— Oui. »
Je n'avais pas le loisir d'examiner à fond l’état de son
uotre retour, je m’informai du déserteur et si les réponses recueillies différaient quant aux détails, le fond en était toujours le mème. Mon fidèle Hans (je devrais dire maintenant l’infidèle) avait été vu se dirigeant de Pétérawik vers le sud, en traîneau indigène, avec une jeune fille à ses côtés et ne cuchant pas son intention d’aller fonder un fief indépendant à Ouwarrow Souk- Souk, sur les bords de l'entrée de Murchison. — Hélas! hélas! pauvre Hans! homme marié! (Kane’s arc'ic explorations, in the years 1853, 54, 55, vol. 2, p. 234 et 235.) (Trad.)
esprit, et sachant, par oui-dire, que la séparation de deux époux est un événement regrettable, je donnaï à la jeune esquimaude le bénéfice des conventions de notre monde civilisé, et je l’emmenai à bord avec le mari, le poupon, la tente et tous leurs pénates. La vieille et le jeune drôle aux yeux noirs criaient et voulaient nous suivre; mais n’ayant point assez de place pour tout ce monde, je les abandonnai aux soins du reste de la tribu, au nombre d’une vingtaine. Ces Esquimaux accouraient joyeusement sur la colline; je leur distribuai quelques cadeaux, et retournai vers le navire.
La placidité de maître Hans n’avait pas été un seul instant troublée ; il eùt certainement été tout aussi satisfait de laisser sa femme et son enfant à leur sauvage parenté, et si je l’avais alors connu tel que j’appris plus tard à le faire à mes dépens, je n'aurais pas perdu quelques heures à interrompre le cours de sa barbare existence.