‹ La mer libre du pôle [microforme]Chapitre 42 sur 256 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

souffle de vent pour nous éloigner du péril. Une fois, par exemple, je pensai bien qu'il ne nous restait d'autre parti à prendre que celui de laisser porter et de donner tête baissée dans le danger, plutôt que de laisser le navire dériver sur les glaces et les heurter de son travers, mais au moment critique le vent fraichit et nous pûmes mettre en panne pendant que le champ de glace glissait lentement loin de nous.

Nos chiens avaient pratiqué une rude saignée aux provisions d’eau ; aussi, pendant la nuit, les hommes de quart firent fondre la neige qui couvrait le pont; nous péchâmes aussi au filet quelques petits glaçons d’eau douce, et notre réservoir fut approvisionné pour quelques jours.

Vers l’aube, le vent tourna au nord-est, dissipa les nuages et nous montra la terre; le cap Alexandre, dont les hautes falaises gardent l'entrée du détroit de Smith, paraissait à trente-six kilomètres tout au plus, et le cap Isabelle, qui en est éloigné de soixante-quatre, était visible sur la côte opposée. Ginglant vers le cap Saumarez, nous trouvâmes un chenal entre le champ de glace et le rivage, mais nous passämes la plus grande partie du jour à maugréer contre le calme irritant pendant lequel un fort courant de marée nous promenait alternativement au nord et au midi de la côte; il nous fallait avoir pres‘iue constamment recours aux canots pour nous garer des icebergs trèsnombreux dans ces parages et dont quelques-uns étaient de dimensions formidables. À la fin cependant, un bon vent nous poussa vers le détroit de Smith, but de nos désirs. Tournés vers le cap Isabelle, nous eûmes un instant toutes les bonnes chances pour nous, mais notre joie fut de courte durée : du haut des mâts on signala une immense banquise, et nous ne fümes pas longtemps à l'atteindre,

Ce pack était composé des plus énormes champs de glace que j'eusse jamais rencontrés; courant du norc-est au

sud-ouest, il barrait notre route vers le rivage occidental. Plusieurs de ses glaçons s'élevant de deux à dix pieds audessus de la mer, mesuraient par conséquent une épaisseur totale de vingt à cent pieds. S'ils avaient été moins compactes, je me serais risqué à m'ouvrir un passage, mais dans l'état où ils se présentaient, le schooner eût marché à une perte assurée.

Ces glaces paraissaient interminables : on ne découvrait plus d'espace libre dans la direction du cap Isabelle. Le vent, soufflant de terre, nous interdisait tout espoir du côté du nord-est et nous dûmes nous résigner à descendre au sud-ouest à la vaine recherche d’un chenal conduisant vers le nord.

Mais nous fümes bientôt délivrés de toute indécision : une affreuse tempête fondit soudain sur nous et ne nous laissa d'autre alternative que de tâcher d'atteindre la côte pour y trouver un abri; notre position était des plus critiques ; le large champ de glace que nous avions dépassé la nuit précédente s'étendait sous le vent ; nous le voyions du haut du mât; il nous coupait la retraite et nous enlevait toute possibilité de courir vent arrière.

Je copie sur mon journal le récit de nos terribles et inutiles efforts.

28 août, trois heures du soir,

Effroyable ouragan. — En partie protégés par la côte, nous l'avons parcourue à la recherche d’un mouillage, mais à cause de l’abri de la terre, nous ne pouvions utiliser le moindre pouce de toile. Nous sommes tout au plus à cinq kilomètres de l’île Sutherland, qui touche presque la partie sud du cap Alexandre, mais nous ne pouvons réussir à en approcher davantage; nous portons trop peu de toile pour parvenir à serrer le vent, et ici, sous la côte, la brise ne souffle que par rafales. Tous nos efforts tendent à gagner le détroit qui sépare l’île du con-

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