CHAPITRE IX
pas longtemps à reconnaitre la force ou la faiblesse de leur conducteur : ils le jugent en un instant et courent où il leur plaît dès qu’ils ne sont pas parfaitement assurés que leur peau est à la merci du maître. Un renard traverse la glace, — ils trouvent les traces d’un ours, — ils éventent un phoque ou aperçoivent un oiseau et les voilà franchissant les neiges amoncelées et les hummocks, dressant leurs courtes oreilles, relevant en trompette leur queue touffue et s’élançant comme autant de loups à la poursuite du gibier. Le fouet tombe sur ex avec une énergie cruelle, oreilles et queues de s’abaisser, chiens de rentrer dans la bonne voie, mais malheur à l’homme qui se laisse déborder! — Jensen lui-même a failli avoir le dessous, et n’a pu vaincre leur obstination qu'après avoir arraché un gémissement de douleur à presque tous les chiens de l’attelage. Ils couraient après un renard et nous menaient droit sur la glace nouvelle; le vent renvoyait le fouet à la figure du conducteur , et ce ne fut qu’en pleine vue du gibier, et tout près de la glace semée de périls, qu’il parvint à en avoir raison. Le galop furieux se changea d’abord en trot irrégulier, et fort à contre-cœur, nos chiens finirent par s'arrêter tout à fait; ils étaient naturellement de très-méchante humeur; un combat général s’ensuivit et ne cessa que lorsque Jensen sauta au milieu d’eux et les calma en frappant violemment à droite et à gauche avec le manche de son fouet. J'ai eu moi-même à lutter avec ledit attelage, et à mes propres dénens j’ai appris combien ces animaux sont rudes à mener, presque indomptables vraiment. Une fois maiïtrisés, ils obéissent comme un cheval ardent sous la main qui le comprime, et comme ce noble animal aussi, ils ont souvent besoin qu’on leur rappelle très-positivement à qui ils ont affaire.
Désirant essayer mes forces, j'avais voulu faire le tour du port. Le vent soufflait arrière, et tout allait à merveille; mais quand il fallut revenir, les chiens ne se trouvèrent
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pas de cet avis : ils ne détestent rien tant que de marcher vent debout; frais et dispos, ils se sentaient en gaieté et tout disposés à agir à leur tête : il est probable aussi qu'ils voulaient fixer leur opinion sur le nouveau conducteur qui se mélait de les diriger ; du reste nous étions assez bons amis, je les caressais souvent, mais ils n’avaient pas encore éprouvé la force de mon bras.
Après beaucoup de difficultés, je réussis à faire tourner mes chiens, mais je ne pouvais les retenir dans la voie que par le constant usage du fouet, et comme trois fois sur quatre le vent me le renvoyait dans les yeux, il me fut bientôt impossible de continuer ; la bise me glaçait le visage, mon bras, peu habitué à un aussi violent exercice, retomba presque paralysé, la longue courroie du fouet trainait derrière moi sur la neige. Les chiens ne furent pas longtemps à s’apercevoir de cet état de choses; ils regardèrent sournoisement par-dessus leurs épaules, et ne voyant plus la vengeance suspendue sur leurs tètes, s'aventurèrent doucement vers la droite ; leur courage s’augmentait du silence prolongé de la terrible lanière; leur vitesse s’accroissait; enfin, se trouvant décidément les maitres, ils tournèrent court, dressèrent leurs queues au vent et se lancèrent du côté opposé, aussi heureux qu’une bande d’enfants délivrés de l'école, et avec l’entrain sauvage d’une douzaine de loups courant après une proie assurée. Et comme ils sautaient ! comme ils aboyaient ! comme ils s’égayaient de cette liberté imprévue !
Celui-là seul qui, après avoir des heures entières lutté, contre un attelage de chevaux fougueux, a pu trouver quelque repos pendant que ses indociles coursiers montaient lentement une âpre et longue côte, celui-là comprendra la satisfaction avec laquelle je sentis la force me revenir. Dès que je pus de nouveau brandir mon fouet, je m'arrangeai de manière à pousser la bande intraitable au milieu d’un groupe de hummocks et de monceaux de neige qui