‹ La mer libre du Pôle; voyage de découvertes dans les mers arctiques exécuté en 1860-1861Chapitre 170 sur 241 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

placées lorsqu'ils retirent les peaux pour aller camper ailleurs.

La journée suivante fut la meilleure que nous eussions encore eue; elle nous apporta cependant sa bonne part d'ennuis. Encore mieux que dans le détroit de Smith, nous apprenions à connaître par expérience l'immense force résultant de la pression des glaces, poussées par le courant qui se dirige vers le midi. Chaque point des côtes exposées au nord est enseveli sous les glaces les plus massives qu'on puisse imaginer. Des blocs de trente à soixante pieds d'épaisseur, et d'une largeur encore plus grande, gisaient épars sur la berge, jetés par l'irrésistible banquise au delà du niveau des plus hautes marées. — Nous rencontrâmes le premier obstacle de ce genre peu de temps après notre départ du cap Frazer, et, n'ayant pu le franchir, nous fûmes obligés de rentrer sur la glace du large.— Mais l'entreprise n'était pas facile, le flot ne se faisait plus sentir, c'était le commencement de la pleine mer, la glace de terre formait une muraille presque à pic. Nous descendîmes les chiens par leurs traits, et le bagage pièce à pièce, au moyen d'une corde, puis nous fîmes pour nous une échelle avec les deux traîneaux attachés à 1^ suite l'un de l'autre. — Uicefield, très-raboteux déjà, était en certains endroits presque pourri et en mauvaise condition : un des attelages enfonça et nous ne le pûmes sauver qu'à grand'peine. Il nous fallut revenir à la glace de terre, et, par conséquent, suivre toutes les sinuosités de la côte ; notre route en était au moins doublée, et quand nous fîmes halte pour la nuit, hommes et chiens étaient rendus de fatigue.

Tout harassé que je me sentisse de ma journée, je profitai du moment où mes camarades préparaient la hutte et le souper, et j'escaladai la colline pour me rendre compte de notre position. L'air était parfaitement serein et un immense horizon se déroulait du côté de l'orient. Vers le

nord, le canal paraissait beaucoup moins rude à traverser que le détroit de Smith. La gelée de l'automne et de l'hiver n'avait pas comprimé les vieux icefields avec autant de violence, et je n'apercevais plus de glace nouvelle. Il est évident que la mer, restée ouverte jusqu'à une période très-avancée, ne s'était pas refermée avant le printemps. Comme à Port Foulke, du reste, je fus très-surpris de voir la couche qui la recouvrait déjà amincie et lavée par les eaux : de petites flaques se montraient partout où la configuration du rivage permettait de conclure qu'un remous de courant avait usé les glaces plus vite qu'ailleurs.

Par une atmosphère aussi pure, il n'eût pas été difficile de distinguer la côte à plus de cent kilomètres ; mais aucune terre ne paraissait à l'orient, et je crois le canal de Kennedy un peu plus large qu'on ne l'a supposé jusqu'ici.

Le nord-est était sombre et couvert de nuages, et Jensen, qui surveillait avec sollicitude la marche rapide de la saison, ne tarda pas à me faire remarquer ce ciel où se reflétaient les eaux.

La température s'était singulièrement adoucie; nous la trouvions même trop chaude pendant nos étapes; elle nous permettait maintenant de dormir en plein air sur nos véhicules. Ce jour-là, le thermomètre ne descendit pas au-dessous de — 5" C. et s'éleva ensuite au point de congélation. Le soleil nous inondait de ses 'flammes pendant que nous soufflions sous notre pesant fardeau de fourrures. L'air nous semblait étoufl'ant. Jeter nos habits sur le traîneau et poursuivre notre route en manches de chemise fut notre première pensée , mais il était de toute importance d'épargner à nos chiens une livre de poids inutile, et chacun dut garder ses vêtements, sauf à transpirer impitoyablement.

Cette chaleur insolite était bien loin de venir à propos ; la neige commençait à se ramollir, et nous nous trouvions à une si grande distance de Port Foulke ! Jensen avait l'œil

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ouvert sur notre ligne de retraite : il connaissait par expérience la rapide dissolution des glaces qui, à Upernavik, l'avait souvent, à la même époque de l'année, jeté dans de sérieux embarras. Pour moi, j'attendais la débâcle générale à la mi-juin, quoique le printemps (si on peut appeler de ce nom la chose correspondante) s'avançât à grands pas. Les oiseaux commençaient à paraître ; sur le versant de la colline , les petits bruants de neige {Emberiza nivalis) venaient pépier autour de nous; au-dessus de nos têtes un bourgmestre (Larus glaucus) volait vers le nord. Il semblait entendre la voix retentissante des flots et conduisait sa compagne, qui modestement faisait voile derrière lui, à quelque retraite lointaine sur une île baignée des vagues; en passant, il nous jeta un cri comme pour nous demander si nous aussi n'avions pas la même destination. Perché sur la falaise, un corbeau nous croassait son lugubre bonjour, un mauvais présage peut-être. Un de ces oiseaux nous avait tenu compagnie tout l'hiver à Port Fouliie et celui-ci avait l'air de vouloir aussi partager nos aventures, ou du moins les miettes de nos repas; il nous resta fidèle pendant plusieurs jours et s'abattait sur notre camp abandonné aussitôt que nous nous mettions eh route. La côte que nous suivions est fort curieuse à étudier, c'est une ligne de falaises très-élevées, de formation silurienne*, — grès et calcaire — et très-brisée par les in-

1. J'ai pu me procurer aux caps Leidy, Frazer, et sur d'autres points delà côte, une collection considérable de fossiles que j'ai adressée, après mon retour en Amérique, à l'institution Smithsonienne de Washington. Les plus beaux échantillons furent malheureusement égarés, quand on les envoya de Philadelphie; mais, parmi mes collections géologiques, le professeur Meek, auquel je les avais confiées, a pu découvrir assez de spécimens pour établir quelques comparaisons intéressantes. Il en décrit une douzaine dans un court article du journal de Silleman (juillet 1865). Quelques exemplaires se sont trouvés trop imparfaits pour qu'il en ait pu déterminer l'espèce particulière, hn voici la liste:

1 Zaphrentis Hayesii. — 2 Syringopora***. — 3 Favosites ***. — 4 Strophomeua rhomboïdalis, — 5 Strophodonta Headleyana. — 6 Strophodonta

fluences alternantes du froid et du dégeL Derrière elle se dressent les pics élevés que j'ai déjà décrits. La neige en revêtait les pentes d'une blancheur uniforme , mais je n'y ai pu distinguer de glaces : la côte de Grinnell ne présente point de glaciers, bien différente en cela du Groenland et des rivages que je voyais vers le sud en traversant le détroit, la terre d'Ellesmere du capitaine Inglefield.

Toute cette journée-là je trouvai d'anciens campements esquimaux semblables à ceux de la baie de Gould. Au cap Frazer et ailleurs, je pus ramasser quelques fossiles indiquant clairement la nature des roches. Les endroits d'où les vents avaient chassé la neige offraient peu de traces de végétation; je n'ai vu qu'une tige de saule nain, probablement le salix arctica^ un brin de saxifrage desséché (saxifraga opposilifolia) et une poignée d'herbes mortes (festucaovina).

Pendant cette étape, nous franchîmes une assez longue distance, mais je n'eus guère d'autre motif de me réjouir; la glace de terre était excessivement difficile, et nous ne pouvions contourner certaines pointes qu'avec les plus grandes fatigues. Pendant un de ces affreux passages, Jensen tomba encore sur sa malheureuse jambe, et pour comble d'infortune, prit un effort dans les reins en soulevant le traîneau. Ces accidents retardèrent beaucoup notre marche du lendemain, et me mirent dans le plus cruel embarras. Mon journal résume ainsi la situation.

Beckii. — 7 Rhynchonella ***. — 8 Cœlospira concava. — 9 Spirifer***. — 10 Loxonema Kanei. — 11 Orthoceras ***. — 12 Illœnus***.

« Je crois, ajoute M. Meek, que d'après cette liste les géologues sont en droit de conclure que ces roches, situées dans les régions les plus septentrionales où des fossiles aient jamais été recueillis, appartiennent à la cxmche silurienne supérieure. Le fait le plus remarquable, c'est que presque tous ces fossiles, ou se rapprochent extrêmement, ou même ne dilîèrent en rien des espèces trouvées dans le calcaire schisteux des monts Catskill, compris dans le groupe inférieur de Helderherg (New- York).

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