CHAPITRE XXX
Il ne nous restait plus qu'à hisser nos pavillons * en témoignage de cette découverte et à déposer sur les lieux une preuve de notre présence. Les flammes américaines, attachées à une mèche de fouet et suspendues entre deux hauts rochers, flottèrent à la brise pendant que nous élevions un cairn ; puis déchirant une feuille de mon cahier de notes, j'écrivis les lignes suivantes :
« Ce point, le plus septentrional qu'on ait encore pu atteindre, a été visité les 18 et 19 mai 1861 par le soussigné, accompagné de George F. Knorr, après un voyage en traîneau tiré par des chiens. De notre hivernage près du cap Alexandre, à l'entrée du détroit de Smith, nous sommes arrivés ici après une pénible marche de quarante -six jours. Je crois,d'après mes observations, que nous sommes 4 810 35' de latit. et à 70» 30' de longit. occidentale. La glace pourrie et les crevasses nous empêchent d'aller plus loin. Le canal Kennedy paraît s'ouvrir dans le bassin polaire et, persuadé qu'il est navigable en juillet, août et septembre au moins, je retourne à ma station d'hiver pour essayer de pousser mon navire au travers des glaces après la débâcle de cet été.
« J.-J. Hayes. »
19 mai 186].
Cette note, placée dans une petite fiole apportée tout exprès, fut soigneusement déposée sous le cairn, puis nous
1. C'était !• un petit pavillon des États-Unis (une flamme de canot) qui avait été porté dans les mers du Sud par l'expédition du capitaine Wilkes, puis dans les expéditions polaires du commandant De Haven, et du D' Kane; 2° un autre drapeau national, remis à M. Sonntag, par les dames de l'Académie d'Albany; 3" deux bannières maçonniques, deux miniatures, qui m'avaient été confiées : l'une par la loge Kane de New- York; l'autre par la loge Columbia de Boston; k' le pavillon de signaux de notre expédition, portant l'étoile polaire rouge sur un fond blanc , également un don de blanches mains. J'avais solennellement promis de déployer ces bannières au point le plus éloigné que nous pourrions atteindre, et je me suis fait un devoir sacré de les porter avec moi, devoir qui m'a été d'autant plus agréable à remplir, que toutes easemble elles ne pesaient pas trois livres.
poursuivîmes noire route en nous tournant vers le sud : mais je quittais ce lieu avec répugnance, il exerçait sur moi une fascination puissante, et c'est avec des sensations inaccoutumées que je me voyais, seul avec mon jeune camarade, dans ces déserts polaires que nul homme civilisé n'avait foulés avant nous. Notre proximité de l'axe du globe, la certitude que, de nos pieds, nous touchions une terre placée bien au delà des limites des découvertes précédentes, les pensées qui me traversaient l'esprit en contemplant cette vaste mer qui s'étendait devant nous, l'idée que peutêtre ces eaux ceintes de glaces baignent les rivages d'îles lointaines où vivent des êtres humains d'une race inconnue, tout cela paraissait donner je ne sais quoi de mystérieux à l'air même que nous respirions, tout cela excitait notre curiosité et fortifiait ma résolution de me lancer sur cet océan et d'en reconnaître les limites les plus reculées. Je me rappelais toutes les générations de braves marins, qui, par les glaces, et malgré les glaces, ont voulu atteindre cette mer, et il me semblait que les esprits de ces hommes héroïques, dont l'expérience m'a guidé jusqu'ici, descendaient sur moi pour m' encourager encore. Je touchais pour ainsi dire « la grande et notable chose » qui avait inspiré le zèle du hardi Frobisher ; j'avais accompli le rêve de l'incomparable Parry !
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