CHAPITRE XXXI
d'après les analogies de la géographie physique, et un semblable mode de déductions me porte à conclure que la terre de Grinnell ne peut guère s'étendre au delà des bornes de mes recherches. Je suis convaincu, comme Inglefield l'a été avant moi, que le détroit de Smith s'épanche dans le bassin polaire. Au-dessus du passage resserré entre le cap Alexandre et le cap Isabelle, les eaux s'élargissent toujours jusqu'au cap Frazer où elles se déploient brusquement. Sur les côtes groënlandaises, la terre s'infléchit vers l'est, d'une manière régulière, jusqu'au cap Agassiz où elle plonge sous un glacier et disparaît aux regards. — Dernière saillie d'un éperon montagneux, ce cap est composé de roches primitives qui reparaissent sur divers points du rivage, mais sont presque partout recouvertes par des .couches de grès et de trapp qui forment les falaises de la ligne des côtes. A environ cinquante-cinq kilomètres dans les terres, ces mêmes roches constituent la chaîne de montagnes qu'en 1854 je traversai avec M. Wilson pour trouver la mer de glace^ appuyée sur leur versant intérieur. Plus au nord cette mer de glace se déverse dans l'Océan polaire, et en poussant au travers des eaux,aGnipar atteindre dans cette direction la terre de Washington, tandis que, vers le sud, elle touche au détroit de Smith. J'ai déjà dit que le front du glacier de Humboldt doit être plus reculé à l'orient qu'il ne l'est sur la carte de Kane, et diverses raisons me font supposer que la terre de Washington doit être aussi reportée plus loin dans la même direction. D'après le rapport de Morton, on peut conclure que cette terre fait partie du soulèvement granitique, qui, interrompu brusquement au cap Agassiz, reparaît au cap Forbes et forme une ligne de côtes symétriquement analogues à celles du Groenland. 11 est probable qu'Ji une époque reculée c'était une île partout baignée par les eaux du détroit de Smith, dont le bras oriental est maintenant comblé par le glacier de Humboldt, et dont le bras occidental porte le nom de canal de Kennedy.
On l'a déjà vu : les eaux chaudes du Gulf-Stream se déversent au nord et empêchent la température de l'océan arctique de descendre au dessous du point de congélation; les vents soufflent sous le ciel polaire comme sous les tropiques, et les courants incessants de fond, les marées delà surface, tiennent les eaux toujours en mouvement et s'opposent à ce qu'une partie considérable du vaste bassin arctique soit prise par la gelée. Sur aucun point de l'intérieur du cercle boréal , on ne trouve , en hiver comme en été, une barrière de glace qui s'étende à plus de quatre-vingtdix ou cent soixante kilomètres de la terre. Même dans les passes qui séparent les îles de l'archipel Parry de la baie de Baffin, dans les eaux du nord^ à l'ouverture du détroit de Smith, partoul dans l'aire immense de la zone polaire, les eaux ne se couvrent de glaces que lorsqu'elles sont abritées par la terre, ou par quelque banquise accumulée par une longue persistance des mêmes vents. Pendant le dernier hiver, je n'ai certes pas manqué d'occasions de m'assurer que la mer ne se referme que lorsqu'elle est en repos ; en tous temps, même les jours où la température descendit au-dessous de celle de la congélation du mercure, j'entendais le bruit des vagues du pont de mon schooner.
Les faits parlent d'eux-mêmes, et il serait inutile de fatiguer le lecteur de nouvelles conclusions. Il me suffira d'ajouter que lorsque, te 19 mai 1861, je contemplais la mer lointaine du pôle, il était impossible à un homme ayant quelque expérience de la glace marine et du changement des saisons polaires, de ne pas s'apercevoir qu'avant peu de jours la mer libre allait 'se frayer sa voie vers le détroit de Smith à travers le canal de Kennedy.
CHAriTRE XXXIf.
De nouveau à bord. — Récapitulation du voyage. — Pénible marche par la tempête. — La glace pourrie. — Les hummocks. — Fatigue extrême des chiens. — A la dérive sur un glaçon. — Arrivée au schooner. — Ma carte. — Le nouveau détroit. — Mes découvertes.
Port Foulke , 3 juin.
Je n'ai pas fait moins de deux mille quatre cents kilomètres depuis le 3 avril, et si je compte notre première course de mars, ce chiffre s'élève bien à trois mille. Je suis quelque peu usé et abattu par ces terribles labeurs, mais le repos, le confort de la vie civilisée, d'abondantes ablutions, le luxe d'un lit, ma table couverte de brillante vaisselle remplie des mets les plus recherchés que mon cuisinier suédois puisse s'imaginer, tout cela forme un ensemble merveilleusement rajeunissant, et aussi puissant sur moi que le fut la main d'Hébé sur lolas, le vieil mvalide.
Tout a bien marché à bord du schooner. Radcliffe m'a présenté son rapport et Mac Cormick me raconte en détail ses aventures après qu'il m'eut quitté au milieu du détroit ; j'en parlerai plus tard; je veux d'abord transcrire les principaux incidents de mon voyage pendant qu'ils sont encore frais dans ma mémoire. L'ofticier me prévient qu'il est
impossible de réparer le navire de manière qu'il puisse affronter de nouveau les glaces, mais je ne veux point accepter cette conclusion sans un examen que je ne me sens pas encore le courage de faire. Pour tout dire, ces dernièresjournées m'ont terriblement secoué, et quoique l'atmosphère de ma cabine calfeutrée me paraisse suffocante après des mois en plein air, le docteur, qui me surveille de près, m'ordonne de garder mon cadre un jour ou deux. Heureux encore qu'il ne me défende pas d'écrire !
Le canal de Kennedy estnavigable; j'en suis sur à présent. Reste à savoir si le détroit de Smith voudra bien nous livrer passage. Si j'avais un navire à vapeur, je ne douterais pas du succès ; mais avec les voiles seulement, je n'ai pas la même certitude, qut)ique je sois loin de désespérer encore.
J'ai rapporté de mon voyage la conviction qu'une route vers le pôle s'ouvre chaque été au nord du cap Frazer ; je ne prétends pas qu'elle soit absolument désobstruée de glaces, mais elle est praticable au moins pour la navigation à vapeur; la vraie difficulté est d'arriver au point précité. Je reviendrai sur ce sujet à mesure que l'occasion s'en présentera ; demain matin, je compte être assez remis de mes fatigues pour commencer la projection de ma carte d'après les matériaux recueillis dans mon voyage.
Le cœur pénétré de gratitude envers Celui qui ne permet pas qu'un passereau tombe à terre sans sa permission, j'ai le bonheur de dire que, pendant ces deux mois de périls, il nous a tous garantis d'accidents graves ou d'infirmités permanentes.
4 juin.
J'ai calculé quel([ues-unes de mes observations et dessiné une première esquisse de ma carte. Le chemin suivi par nos traîneaux y forme une ligne assez respectable. Depuis le commencement de mars, j'ai sillonné tout le terrain parcouru par les escouades du D"" Rane , à l'exception de